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L’année du dragon – Voyage dans les bas-fonds de Chinatown

Cinq ans, c’est le temps qu’il faut à Michael Cimino pour revenir derrière la caméra après La porte du paradis. Une véritable catastrophe industrielle qui fait du cinéaste l’ennemi public numéro un à Hollywood, l’accusant d’avoir causé la faillite du studio United Artists et la fin du Nouvel Hollywood. Un raccourci qui oublie que d’autres projets démesurés se sont cassés les dents dans les années qui précèdent (Sorcerer de Friedkin, 1941 de Spielberg, ou dans une moindre mesure New York, New York de Scorsese). Symboliquement, La porte du paradis est la date de fin du Nouvel Hollywood, et Cimino devient indésirable pour l’ensemble des studios du fait de sa propension à faire exploser un budget (d’abord budgété à 7,5 Millions de dollars, le film dépasse finalement les 40 Millions).

C’est finalement le producteur Dino de Laurentiis qui propose au cinéaste l’adaptation du roman L’année du dragon, écrit par Robert Daley. Cimino, qui souhaite depuis plusieurs années réaliser un projet de western traitant du rôle des chinois dans la construction des chemins de fer dans l’Ouest américain, accepte et engage Oliver Stone pour réécrire entièrement le scénario initial, très proche du roman. Selon Cimino lui-même, il ne reste du roman que le point de départ (un flic de New York qui enquête sur la mafia chinoise souterraine à Chinatown) ainsi que la présence d’une journaliste, bien qu’elle soit chinoise dans le film (il s’agit d’une américaine blanche dans le roman). Comme à son habitude, Oliver Stone plonge au cœur de son sujet pour préparer son script et rencontre les grandes figures de Chinatown.

Parmi ces figures, un ancien policier de Hong Kong devenu homme d’affaires, dont la description ressemble au personnage de Joey Tai (John Lone) : « (Il) correspondait au profil type du gros importateur d’héroïne. Il possédait à présent l’une des plus grosses banques de Chinatown, et nous invita dans son luxueux bureau. L’un des symboles de prestige à l’époque consistait à se payer les services de gros gardes du corps noirs au crâne rasé, avec un holster sous le bras […] Il portait également un pistolet, dissimulé dans un holster qu’il portait à la cheville, accessoire qui ne correspondait pas vraiment à son image de respectable banquier de Manhattan. Mais il était d’une amabilité absolue, et semblait connaître quelqu’un dans chaque boutique, chaque restaurant, chaque théâtre devant lesquels nous passions.1 ». Stone apprend les coulisses de Chinatown lors de ces rencontres, les ateliers clandestins, les salles de jeux, les trafics, et l’impunité des pontes au profit de jeunes membres de gangs qui peuvent être sacrifiés.

La présence à l’écriture du scénario du futur réalisateur de Platoon est fondamentale. Certes, à cette époque le cinéaste et le scénariste se connaissent déjà depuis plusieurs années (Cimino est un temps envisagé pour réaliser Midnight Express, puis Né un 4 Juillet). Stone est à cette période un scénariste de renom, oscarisé pour Midnight Express, et auteur des scripts de Conan le barbare (réécrit ensuite par John Milius) et Scarface. Autant dire un homme qui n’hésite pas à se frotter à des sujets brûlants. Plus important, il est au même titre que le personnage de Stanley White un vétéran de la guerre du Vietnam. Il peut ainsi injecter au personnage tout son ressentiment d’ancien soldat concernant cette guerre et donner un cadre réaliste à cette guerre menée par cet homme seul contre la mafia de Chinatown, prolongation du conflit vietnamien d’après Cimino qui voit son film comme un reflet de Voyage au bout de l’enfer. En parlant de réalisme, bien que l’intrigue se situe presque intégralement à New York, la majorité du tournage est réalisée en studio. L’incroyable travail du décorateur Wolf Kroeger permet de recréer en studio une rue entière de Chinatown, conformément au perfectionnisme légendaire de Cimino, à tel point que l’on ne distingue pas les séquences ayant été tournées en studio et celles tournées à New York. L’anecdote veut que Stanley Kubrick lui-même était persuadé que le décor principal du film était une vraie rue de Chinatown.

Un constat s’impose à la vision de L’année du dragon. Bien que le film soit une commande, impossible de nier qu’il s’agit bien d’une œuvre de son réalisateur. Il a beau être adapté d’un roman, il s’en éloigne radicalement pour devenir finalement le film que souhaite réaliser au départ Cimino, à savoir un western mettant en scène la communauté chinoise. L’intrigue policière se recentre ainsi progressivement autour de l’affrontement entre Stanley White et Joey Taï, qui culmine jusqu’à un véritable duel opposant les deux personnages. Stanley White est la figure archétypale du flic obsédé par sa cible, comme peuvent l’être Popeye dans French Connection ou Harry Callahan. La différence majeure entre les deux autres flics cités est que White devient aveuglé par sa cible, au point de se couper de tout ce qui l’entoure : ses collègues, son seul ami, sa maîtresse (qu’il violente), sa femme. Un flic incorruptible, habité de bonnes intentions, reconnaissant envers les braves gens (le vieil homme chinois de l’atelier clandestin), mais un homme violent, arrogant, et loin d’être empathique pour le spectateur. Un personnage porté par un Mickey Rourke impressionnant, qui trouve ici – de loin – l’un des meilleurs rôles de sa carrière. Situé au cœur de sa plus belle période artistique, le film est l’occasion pour l’acteur de démontrer toute l’étendue de son talent. Plein de rage et de fragilité, l’acteur devient, le temps d’un film, l’équivalent d’un Marlon Brando, Jack Nicholson ou Robert De Niro. 

Mickey Rourke porte totalement le film sur ses épaules et crève l’écran à chaque apparition, bien qu’accompagné par une distribution non moins excellente, de John Lone à Ariane en passant par Raymond J. Barry, Caroline Kava, et les acteurs Victor Wong et Dennis Dun que l’on aperçoit également chez Carpenter dans Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin et Prince des ténèbres. L’alchimie entre Rourke et Cimino est parfaite, le comédien étant au service du réalisateur. Un cinéaste en pleine possession de ses moyens qui réalise ici l’un des sommets du polar américain, la descente aux enfers d’un flic de plus en plus isolé à mesure qu’il découvre les tréfonds de Chinatown. Un film aussi beau que brutal, où les drames intimistes laissent place sans prévenir à des moments de violence sèche et brutale, à l’image de la mise en scène du réalisateur. Cimino pose sa caméra, fait durer ses plans, compose de longs mouvements de caméra élégants, puis lorsque la violence explose à l’écran, il transcrit le chaos de la situation par une caméra portée et un découpage brutal qui claque comme un coup de feu. Utilisant le format 2 :35, Cimino donne aux rues de Chinatown l’ampleur des grands espaces américains de Voyage au bout de l’enfer et de La porte du paradis, pendant qu’Alex Thompson (Directeur de la photographie de La forteresse noire, Legend et Excalibur) éclaire de magnifiques scènes nocturnes.

La réception du film ne met hélas pas en avant ses énormes qualités cinématographiques (il est même nommé aux Razzie Awards dans quatre catégories) pour mieux l’accuser de racisme envers la communauté chinoise des États-Unis. S’il est indéniable que le personnage principal l’est du fait de ses saillies et de son obsession sur la guerre du Vietnam qu’il compte mener de nouveau à Chinatown, l’ambiguïté qui habille le film et le personnage est très présente. Stanley White s’intéresse ainsi à l’histoire des immigrés chinois et à leur rôle dans la construction des chemins de fer lors de la conquête de l’Ouest (soulignant par ailleurs le fait que l’histoire mette en avant les colons blancs et non pas les ouvriers chinois), et ses propos lui sont renvoyés à la figure par la journaliste Tracy Tzu tout comme par le flic infiltré Herbert Kwong, décrivant une culture chinoise millénaire comparée à la minuscule histoire américaine. Stanley White lui-même est un américain de la communauté polonaise (un « Polac » comme il se définit), une donnée importante si l’on se place dans l’œuvre de Cimino et notamment La porte du paradis, qui raconte le massacre d’immigrés venus d’Europe de l’Est lors de la conquête de l’Ouest.

Le choix d’en faire un immigré polonais est d’autant plus un choix réfléchi que selon le réalisateur, les communautés polonaises et chinoises sont plus proches que ce que l’on imagine : « Chinatown, à New York, est une communauté très autarcique. Et de l’autre côté de l’East River, il y a une communauté polonaise tout aussi fermée, où l’on parle polonais dans la rue et où la messe, à l’église, est dite en polonais. […] Dans cette ville, il y a une multiplicité de groupes ethniques et tous ces gens ont une grande fierté de leur origine et de leur héritage ; ils fêtent leurs particularismes par des processions, des cérémonies. Et en même temps, ils ont une grande fierté d’être américains. »2. White collabore et se rapproche intimement, de Tracy Tzu, journaliste américaine d’origine sino-japonaise dont les ancêtres ont construit les chemins de fer américains. Deux personnages tiraillés entre leur communauté d’origine et leur pays d’accueil : « Une des choses qui m’intéressaient était ce dialogue entre un homme, qui est un Américano-Polonais de la première génération, qui a combattu au Vietnam et qui se considère comme un véritable patriote américain, et cette fille chinoise avec qui il entre en conflit, qui est de la cinquième génération, dont les ancêtres ont construit le chemin de fer américain, qui est en un sens plus américaine que lui. »3.

En réalité, le véritable sujet du film mis en scène par Cimino est le rapport de ces différentes communautés à l’Amérique. Un plan symbolise ce sujet en particulier, lorsque Louis Bukowski, le supérieur et ami de Stanley White, met en avant le fait d’avoir gardé son nom plutôt que l’avoir anglicisé. Stanley tourne le dos à son ami, fait face à la vitre et observe un drapeau américain flottant à l’extérieur. Un plan d’autant plus pensé et fondamental que la scène pourrait très bien exister sans ce plan, s’il ne symbolisait pas ce qui travaille Cimino de l’intérieur et que White exprime plus tard à Tracy : « Peut-être que je poursuis quelque chose qui n’existe pas ». Si Stanley parle des triades de Chinatown, Cimino lui parle de l’idéal Américain, ce melting-pot où toutes les communautés se retrouvent autour du drapeau. Une vision dans la grande tradition de John Ford, que poursuit encore aujourd’hui un cinéaste comme Steven Spielberg, dont Ford est l’un des maîtres. Ainsi, Spielberg ne souhaite pas autre chose que Cimino dans Le pont des espions lorsque Tom Hanks évoque « the rule book ». West Side Story, qui met en scène également une certaine idée de l’Amérique malmenée par des affrontements entre communautés, rejoint également le film de Cimino. C’est une question que pose indirectement le film, comment des communautés aussi différentes peuvent aller dans le même sens, surtout lorsque l’histoire a méprisé l’une de ces communautés.

En cela, Cimino garde une certaine empathie envers Stanley White car, malgré tous ses aspects détestables, il reste le seul à croire en cet idéal et à vouloir se battre pour. Une sorte d’idéaliste, seul contre tous, qui avance dans le sens opposé de l’histoire (sa première apparition le montre d’ailleurs aller à l’encontre de la foule), et qu’il ne peut empêcher de se renouveler, bien qu’il trouve une rédemption finale auprès de l’une de celles qui représente cette communauté. Pour l’anecdote, l’une des dernières répliques du scénario était « Bien, je suppose que si vous faites la guerre trop longtemps, vous finissez par vous marier avec l’ennemi ». Une ligne de dialogue finalement refusée par le studio qui pourtant correspond parfaitement au personnage de Stanley White tout comme à celui de Tracy Tzu. Cela n’empêche pas L’année du dragon d’être un monument du polar urbain, une date du cinéma des années 80, un chef d’œuvre toujours aussi puissant, plein de rage, de fureur, porté par un duo de scénaristes qui n’hésitent pas à mettre en avant les sujets qui fâchent, et par un réalisateur dont il s’agit du dernier baroud d’honneur. Jamais Cimino ne retrouvera par la suite cet état de grâce, que ce soit avec Le sicilien, La maison des otages ou The Sunchaser. Une triste fin de parcours pour un immense cinéaste, qui réalise ici son dernier grand film.

1. Oliver Stone – A la recherche de la lumière
2. Entretien avec Michael Cimino – Cahiers du cinéma n°377 (Novembre 1985)
3. Idem

L’année du dragon, de Michael Cimino. Écrit par Oliver Stone et Michael Cimino. Avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane… 2h14.
Sorti au cinéma le 13 Novembre 1985.

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