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Extrême Préjudice : Duel au soleil

Son nom est rarement cité, pourtant Walter Hill fait partie de ceux qui ont façonné le cinéma d’action américain des années 70 et 80. D’abord comme scénariste de Guet-apens de Sam Peckinpah, et aussi en collaborant au scénario d’Alien. Puis en tant que réalisateur, mettant en scène bon nombre de films marquants de ces deux décennies : Le bagarreur, Driver, Les guerriers de la nuit, 48 heures, Les rues de feu, ou encore Sans retour, souvent considéré comme son plus grand film. Si sa carrière est beaucoup moins heureuse depuis le passage aux années 90, son cinéma marque durablement les deux décennies précédentes. Un cinéma musclé, violent, viril, par un réalisateur qui ne navigue jamais très loin du western et qui, s’il ne révolutionne jamais la mise en scène, fait souvent preuve d’une efficacité formelle remarquable.

Lorsque Walter Hill entame le développement du film, Extrême Préjudice est un projet qui traîne dans les cartons depuis déjà une dizaine d’années. Il s’agit au départ d’un scénario écrit par John Milius au milieu des années 70 (le titre vient d’une réplique dans Apocalypse Now, dont le scénario est de Milius) centré autour de membres des forces spéciales officiellement morts, impliquant également un Texas Ranger et un cartel de la drogue près de la frontière Américano-Mexicaine. Finalement, Milius tourne à la place un projet plus personnel, Big Wednesday (nous préférons ce titre au ridicule titre français Graffiti Party). La jeune société Carolco Pictures – à l’origine de quelques faits marquants du début des années 90 avec Total Recall, Terminator 2, ou Basic Instinct – tout juste sortie des succès des deux premiers Rambo, acquiert les droits du scénario de Milius et propose le film à Walter Hill.

Plus intéressé par le personnage du shérif que par le groupe de paramilitaires, Hill demande à réécrire le script de Milius. C’est le duo de scénaristes Deric Washburn et Harry Kleiner qui s’en charge. L’histoire se concentre alors sur Jack Benteen, un Texas Ranger qui lutte contre le trafic de drogue près de la frontière Américano-Mexicaine. Or le baron de la drogue local n’est autre que Cash Bailey, ami d’enfance de Benteen et ancien indic qui a pris le contrôle du trafic, et occasionnellement ancien amant toujours amoureux de Sarita, qui n’est autre que la compagne de Benteen. Pendant ce temps, la « Zombie Unit », un commando composé d’anciens soldats officiellement morts mené par le Major Paul Hackett, est dépêché sur place afin d’éliminer Bailey. 

Pour incarner Benteen, on retrouve l’excellent Nick Nolte (déjà dirigé par Hill dans 48 heures) qui pour se préparer suit au quotidien le Texas Ranger Joaquin Jackson afin d’appréhender le caractère et la méthode de son personnage. Il est accompagné à la distribution par une brochette de « gueules » qui sentent bon le cinéma d’action des années 80 et 90 : Powers Boothe, Michael Ironside, Clancy Brown, William Forsythe, Rip Torn et Tom Lister, Jr. Actrice habituée au cinéma musclé de cette même période, Maria Conchita Alonso incarne Sarita, au cœur du duel opposant Benteen à Bailey. Le premier montage du film, de près de 2 heures 30, ne satisfait pas le réalisateur. Trop centré sur le personnage incarné par Michael Ironside, ce montage relègue presque au second plan Nick Nolte, ce qui pousse Walter Hill à couper 45 minutes du film et fait disparaitre un personnage de l’histoire (incarné par Andrew Robinson, le Scorpio de L’inspecteur Harry), un membre de la CIA qui prépare avec Hackett l’opération militaire.

Avec Walter Hill, le cinéma de Sam Peckinpah n’est jamais loin, et Extrême Préjudice ne déroge pas à la règle. On peut même voir le film comme le véritable hommage du réalisateur à son maître, apparaissant comme un croisement contemporain entre La horde sauvage et de Pat Garrett et Billy le Kid. Au-delà de la figure du shérif représentée par Benteen et du lieu de l’action, le groupe de mercenaires ainsi que la fusillade finale dans une hacienda mexicaine renvoient directement au premier film, pendant que l’histoire de ces deux amis d’enfance obligés de s’affronter car chacun étant d’un côté de la loi est le cœur du second. D’une manière générale, l’imagerie typique du western (le costume de Nick Nolte, le village mexicain), la chaleur étouffante imprimée à l’écran (les couleurs chaudes de la photographie, la transpiration visible des personnages), ainsi que les rapports virils très masculins entre les personnages, sont autant d’éléments que l’on retrouve dans une partie du cinéma de Peckinpah, comme dans celui de Walter Hill.

Malgré l’influence du réalisateur de Croix de fer, on se trouve bien face à un film de son cinéaste. À la manière d’un Carpenter, Walter Hill réalise tout au long de sa carrière des westerns déguisés (principalement en polars), le genre devenant moins plébiscité au cours des années 70. Au contraire du réalisateur de New York 1997, Hill réalise tout de même quelques westerns au cours de sa carrière, dont l’excellent Le gang des frères James. On reconnaît Extrême Préjudice comme un film de Walter Hill par sa recherche constante d’efficacité, aussi bien narrative que visuelle. Alors qu’il doit introduire trois personnages (Bentenn, Bailey et le groupe de mercenaires) et présenter deux intrigues différentes (l’affrontement entre Bailey et Benteen, et donc la mission des mercenaires), le réalisateur synthétise l’ensemble de ces éléments dans les vingt premières minutes du métrage. En trois séquences, les enjeux et personnages sont introduits, une leçon d’efficacité narrative qui tranche avec l’incapacité actuelle du cinéma de genre américain d’introduire les enjeux de ses films en moins d’une heure.

Une qualité qui se prolonge dans la caractérisation des personnages, le réalisateur et ses scénaristes parvenant à donner de la consistance à l’ensemble des caractères du métrage, y compris les plus secondaires. Jack Benteen est un pur personnage de western, Ranger à l’ancienne, droit dans ses bottes, incorruptible, et porté par la volonté de rendre justice. Face à lui, Cash Bailey représente le baron de la drogue moderne, sans limites, prêt à tuer des innocents pour ses affaires. Une confrontation entre tradition et modernité très présente dans le cinéma de Walter Hill, doublée ici d’une confrontation virile entre deux anciens amis qui gardent un respect mutuel tout en connaissant l’issue de leur amitié. Dans la caractérisation des personnages, la testostérone et certains dialogues dans le climax au Mexique, on sent la patte de John Milius. Les membres du commando font preuve d’une camaraderie, d’un esprit d’équipe et d’une loyauté envers leur chef, et surtout font preuve d’honnêteté lorsque les ordres leur semblent injustes. Enfin, Paul Hackett, représente l’archétype du chef militaire qui finit par se révéler plus qu’il ne semble être.

Au milieu de tous ces personnages, la faiblesse principale du film concerne le personnage de Sarita, relégué au rang de simple objet de dispute entre Benteen et Bailey. Un constat d’autant plus dommage que, tiraillée entre son amour pour Benteen et les promesses de Bailey, Sarita aurait pu devenir un troisième axe du film vraiment intéressant s’il avait été traité plus en profondeur. Cependant, à la manière de La horde sauvage, le cinéma de Walter Hill n’a jamais fait la part belle aux personnages féminins, souvent relégués au second plan. En revanche, il se caractérise par un style musclé, sans concessions, et un rapport décomplexé à la violence. Située au carrefour entre le cinéma des années 70 (un cinéma noir, violent et nihiliste) et des années 80 (le cinéma d’action de Stallone et Schwarzenegger), la carrière de Walter Hill synthétise ces deux styles pour lui donner une personnalité propre.

C’est encore le cas avec Extrême Préjudice, qui apporte au cinéma d’action des années 80 la violence du cinéma des années 70, celui de Peckinpah mais aussi de Don Siegel. À ce titre, le final est une reprise littérale de celui de La horde sauvage, avec un cadre (le Mexique) et un postulat (un groupe de cinq contre des dizaines) similaires, tout comme le style de mise en scène du réalisateur, qui reprend à Peckinpah les ralentis pour mieux accentuer la violence de la scène. Une séquence qui a nécessité des reshoots, le studio considérant qu’elle manquait justement de violence, ce qui donne ce côté bordélique et ce manque de liant entre deux plans, le réalisateur considérant lui-même en avoir tourné trop. Difficile en effet de savoir qui tire sur qui et de comprendre ce qu’il se passe, la faute à un manque de spatialisation de l’action. Walter Hill n’est ni John McTiernan, ni James Cameron, et cela se ressent, mais sa recherche permanente d’efficacité donne l’impact nécessaire à cette séquence finale. Le réalisateur lui préfère toutefois la scène de la station essence, et si elle est moins jouissive et moins spectaculaire, force est de constater qu’elle est formellement plus réussie principalement grâce à une meilleure gestion de l’espace.

Extrême Préjudice est toutefois un échec commercial à sa sortie, certainement du à un basculement qui se prépare à Hollywood. L’Arme Fatale sort la même année, mettant en scène un héros plus humain et faisant du buddy movie le genre phare du cinéma d’action pour plusieurs années. Ironie de l’histoire, Walter Hill connaît l’un de ses plus grands succès avec 48 heures au début des années 80, et s’apprête à tourner Double détente après la sortie du film. En attendant, Extrême Préjudice reste encore aujourd’hui le dernier fait marquant du cinéaste, un modèle d’efficacité, porté par un duo d’acteurs excellents et une réunion de gueules pour les seconds rôles, enfin la conclusion d’une brillante décennie pour Walter Hill. Il est de plus un film à part dans cette période, au carrefour entre deux styles de cinéma d’action. Si la suite de la carrière du réalisateur est ponctuée de réussites sympathiques (Double détente, Les pilleurs, Dernier recours ou Un seul deviendra invincible), Extrême Préjudice est son dernier grand film. Une synthèse idéale de son cinéma, un véritable hommage au maître Peckinpah, pour un cinéaste important des années 70 et 80.

Extrême Préjudice, de Walter Hill. Écrit par John Milius, Fred Rexer, Deric Washburn, et Harry Kleiner. Avec Nick Nolte, Powers Boothe, Michael Ironside… 1h44.
Sorti au cinéma le 12 Août 1987.

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