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Dickinson : « I’m nobody ! Who are you ? »

Si le cinéma a su nous proposer pléthore de films historiques depuis sa création, il est possible de tirer de ce genre une sous-branche qui a connu un regain de popularité dans les années 90 pour devenir légion dans les années 2000 : les œuvres se passant au XIXe siècle. Présenté ainsi, cela peut sûrement paraître anodin mais si l’on cumule les Orgueil et Préjugés, Jane Eyre et autres Anna Karenina, un schéma classique commence à se dessiner, un schéma aujourd’hui repris par la télévision avec comme meilleur exemple la série Dickinson, adaptée (oh, surprise) de la vie de la poétesse Emily Dickinson. Passée sous les radars, la série nous offre néanmoins un portrait inspirant d’une femme qui, comme tant d’autres à son époque, tente de faire valoir sa voix grâce à sa plume.

Les trois saisons de Dickinson s’inspirent librement de la vie d’Emily Dickinson et de ses proches. C’est une vision du monde tel qu’il lui apparait qui nous est offerte. Ainsi, la série se permet des touches fantastiques comme une personnification de la Mort, incarnée par Wiz Khalifa, ou encore des voyages dans le temps où Emily croise le chemin de Walt Whitman et Sylvia Plath, mais ce ne sont pas les seules libertés que prend Dickinson. Si aujourd’hui, il est largement reconnu que la poétesse a connu une attirance romantique pour des femmes, la plupart des biopics réalisés à son sujet (on pense au film A quiet passion de 2016) se refusent catégoriquement à montrer sa sexualité à l’écran et préfèrent ainsi la dépeindre comme une vieille fille recluse, solitaire et malheureuse. Pas de ça avec Dickinson qui se donne le pari de mettre une relation lesbienne au centre de son histoire et c’est certainement là une des meilleures représentations d’un couple queer au petit comme au grand écran. En effet, la télévision et le cinéma ont une fâcheuse tendance à stigmatiser leurs personnages queer et il est rare de voir un de ces couples avoir une relation normale qui ne se finit pas en tragédie. Ici, on nous montre un amour naturel avec des hauts et des bas, mais aussi et surtout un profond attachement entre les personnages. Dans notre paysage médiatique actuel si hétéronormé, c’est une réelle bouffée d’air frais.

Véritable déclaration d’amour à son héroïne, Dickinson met en avant Emily avant son art, la femme qu’elle était et les défis auxquels elle a dû faire face dans une société sexiste qui ne voyait en elle qu’une future femme au foyer. Il est aisé pour chaque femme de s’identifier à elle de par ce qu’elle représente : le dilemme de l’art, du soi ou de l’audience, de la volonté naturelle qu’a chaque artiste de délivrer son travail au monde sauf qu’ici, on ne laisse que rarement une chance à Emily de part sa condition de femme dans une société phallocrate et inhéremment sexiste pour qui l’idée d’une femme poétesse n’est simplement pas envisageable. À travers ce combat, les poèmes deviennent souvenirs et témoins des petits moments de vie d’Emily, clés de sa mémoire et de son esprit, offrandes d’espoir et questionnements sur un pays en proie aux bouleversements sociaux de la guerre de Sécession. 

La qualité d’écriture des personnages secondaires n’en est cependant pas délaissée et on se plaît à suivre leurs aventures et les défis auxquels chacun·e est confronté·e, le tout saupoudré d’un humour et d’une modernité rafraîchissant·es Le côté comique est très largement mis en valeur par la mise en scène dynamique qui s’apparente presque à une pièce de théâtre où l’on passerait du vaudeville au drame, du rire aux larmes en un clin d’œil. Impossible de ne pas mentionner la performance fabuleuse de Hailee Steinfeld en Emily Dickinson, touchante, juste et jonglant parfaitement entre le comique et les scènes plus émouvantes. On retiendra également ses scènes avec Ella Hunt (Sue Gilbert, meilleure amie et amante d’Emily) ainsi que leur incroyable alchimie à l’écran.

Au-delà de son format de biopic, Dickinson raconte l’histoire d’une femme exceptionnelle qui tente à tout prix de faire valoir sa voix et son art dans une société misogyne lui faisant la sourde oreille, un combat auquel chaque femme peut s’identifier. Mettant au centre de son histoire une relation lesbienne, la série fait le choix de célébrer chaque facette de son héroïne, le tout aidé par des performances d’acteur·ices fabuleuses, une écriture intelligente ainsi qu’une mise en scène ingénieuse et dynamique. Délicieusement drôle, émouvant et inspirant à souhait, à voir absolument.

Dickinson d’Alena Smith. Avec Hailee Steinfeld, Ella Hunt, Jane Krakowski. 25-30 minutes.

3 saisons de 10 épisodes disponibles sur Apple TV+

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