C'est au cinéma Critiques

Qui à part nous : elixir de jeunesse

Filmer l’adolescence n’est pas une mince affaire, par l’aspect toujours changeant de cette phase de la vie, et les nombreux écueils ou clichés à éviter. Les jeunes sont pourtant omniprésents sur nos écrans à travers, par exemple, les innombrables séries (Élite, Sex Education, 13 Reasons why, …) et films Netflix (la saga The Kissing Booth) pour ne citer qu’eux ; les plateformes misent beaucoup sur leur jeune audience en leur proposant du contenu qui leur ressemble, sans forcément réfléchir à l’importance du regard porté sur eux. Sexualité, romances et premiers tourments alimentent le teen movie, qui peine à se renouveler et à traduire les évolutions – smartphones mis à part – des jeunes générations. Qui à part nous se place alors au croisement de toutes ces propositions, pour sonder profondément le quotidien adolescent et poser cette question : comment bien filmer l’adolescence aujourd’hui ?

Le parti pris, très linklaterien de prime abord, de Jonás Trueba apparaît comme une évidence : prendre le temps, cinq ans durant, d’observer une bande de jeunes, de les interroger, leur offrir une tribune pour révéler qui ils sont vraiment, tout en se laissant aller au jeu, au cinéma. Il retrouve Candela et Pablo, comédiens de La Reconquista (2016), et tisse à partir d’eux une véritable fresque de 3h40 où se mêlent questionnements existentiels, actuels, errances sensorielles et charnelles, débats politiques, actions fortes, sans oublier des visioconférences placées sous le signe de la pandémie qui régit depuis deux ans.

Crédit : Los Illusos Films

C’est d’ailleurs ce qui ouvre Qui à part nous, un appel Zoom où le cinéaste, dans un geste méta, invite ses « comédiens » à regarder le montage du film, avant de nous transporter dans un parc en 2016, sorte de paradis désormais perdu. Cette rupture originelle annonce la couleur, et s’inscrit déjà dans une démarche de replacer l’humain et la communication au milieu d’un monde où les liens sont érodés. Le langage est au cœur du récit, celui des jeunes qui doivent parler pour avancer (séances de médiation, entretiens face caméra), se découvrir (le « J’ai/Je n’ai jamais » en soirée), s’affirmer (les débats politiques de la troisième partie), mais aussi celui cinématographique, en perpétuelle évolution.

Dans le sillon de Michel Brault, notamment Le Temps Perdu (1964), et de La Pyramide Humaine (1961) de Jean Rouch, invitant le sujet à occuper l’espace filmique et donner le tempo, Qui à part nous va encore plus loin. Jonás Trueba demande directement aux adolescents comment ils pensent qu’ils seraient le mieux représentés, et chacun y a va de sa proposition jusqu’à la scène suivante voyant un garçon et une fille marcher côte à côte, parler simplement et se séparer avec une légère tension. D’un coup surgissent en voix off les pensées de celle qui est secrètement éprise, renvoyant directement à une idée énoncée dans la séquence précédente. Trueba s’efface, laisse les jeunes s’exprimer – d’où la justesse du titre français sous entendant un « pour parler de nous ? » – et le film, lui, mue, tel un adolescent. Sa forme change au gré des jours, des scènes. Cette essence juvénile, sans que l’œuvre ne le soit réellement, confère une étrange beauté à cette errance placée sous le signe de l’éparpillement.

Crédit Los Illusos Films

Il faut voir en Qui à part nous une ode à la digression et au dialogue, presque rivettienne, et en Jonás Trueba un chef d’orchestre. Les ruissellements de personnages, chacun s’improvisant affluent d’un grand (film) fleuve générationnel, servent un double propos. D’un côté, prendre le courant inverse du genre et proposer une multitude de jeunesses – on pourrait, bien sûr, arguer qu’une série comme Euphoria, par exemple, entend le faire – qui se confrontent et fusionnent pour dresser un large panorama des turpitudes adolescentes ; mentionnons par ailleurs l’absence, par le hors champ, des parents tout du long, comme si ce qui compte ne sont que les conflits purement intérieurs des jeunes. D’autre part, comme l’affirme Trueba lui-même, il s’agit là d’ouvrir des fenêtres l’espace d’un instant à des personnes sur qui le film pourrait s’attarder, lancer des pistes qui nous rendent curieux, bref à créer de la vie en somme, de la manière la plus renoirienne possible ; un personnage passe dans le cadre et tout devient palpable. Ce foisonnement des points de vue, des regards, nourrit un récit qui embrasse les trajectoires multiples, les facettes des personnes qui se livrent à la caméra. Les réflexions s’opposent et se croisent, à l’image d’un garçon qui, déjà très tôt, s’interroge sur son avenir et ses ambitions. On ne le revoit plus d’ici le générique de fin, mais Candela, elle, dans un moment similaire bien plus tard, reprend ces mêmes doutes.

Aussi, le sens de la structure narrative – pour lequel il faut saluer l’œil aiguisé de Marta Velasco aux côtés de l’auteur –, appuie l’impression de vivre, d’éprouver l’adolescence le temps d’un film. Agencé en trois parties, avec deux entractes de cinq minutes, Qui à part nous propose un renouvellement de sa grammaire cinématographique et de ses thèmes. D’une base plus théorique, avec des entretiens en groupe ou isolés répondant à des scènes de vie quotidiennes – une soirée entre ami·es, Candela qui scrolle son compte Instagram – et d’autres déjà annonciatrices de la suite (la manifestation), le premier acte joue la carte du documentaire. Mise en scène simple, mettant l’emphase sur les prises de parole et leurs dynamiques, il s’agit d’une introduction à cet univers, à cette galerie d’ados qui permet d’évoquer de nombreux sujets : homosexualité, harcèlement, place de l’école et de la famille dans la construction identitaire, etc. La densité des propos est atténuée par la simplicité du dispositif et l’authenticité, qui renvoient directement au cinéma du réel, offrant une rupture radicale avec la suite.

Crédit : Los Illusos Films

Nœud du récit, les pérégrinations sentimentales de Candela et Pablo balaient le reste et s’imposent dans l’ilot central du récit, placé sous le signe de l’été, de l’errance et de la romance sensorielle. La caméra de Trueba embrasse la peau de ses comédiens et s’emplit d’une sensibilité folle ; la frénésie juvénile irrigue l’écran et un sentiment de liberté, de lâcher prise total nous envahit. L’intelligence de Trueba est de déjouer le cliché qu’il est lui-même proche d’instaurer. La première partie s’achève sur l’idée de pensées d’un personnage en off, et la deuxième la reprend en la métamorphosant ; les idylles respectives de Candela et Pablo nous sont narrées par ce procédé mais jamais par eux-mêmes : Candela raconte celle de Pablo tandis que celle de cette dernière change de point de vue au gré des moments qu’elle passe avec Silvio, son petit-ami. Ce décalage opère un basculement dans le registre du conte, gonflant d’onirisme et de sensualité les premiers effleurements, les échanges de regard, et nous renvoie à notre position de spectateur de cinéma qui se voit relayé par un tiers une histoire forte. La délicatesse du style de Trueba, déjà observable dans Eva en août (2020), culmine dans cette double romance dont les conclusions font figure de climax, mais sert de pivot vers le pendant dramatique de l’intrigue.

Nouvelle rupture par l’intermède, comme si la fantaisie sentimentale éclate pour faire ressortir une réalité moins amusante, et Qui à part nous devient une étude de la reconstruction, de la prise de conscience politique et du placement au sein de la société. D’une discussion autour d’une table, Trueba fait ressortir la ferveur dans l’engagement naissant et ramène à la nécessité des jeunes de prendre position dans un monde qu’ils auront entre leurs mains. Le point de bascule est étonnant, et c’est ici que le titre original Quién lo impide – seule réelle base scénaristique –, d’après la chanson du Rafael Berrio, prend tout son sens. Qui nous empêche renvoie à la liberté immanente à la jeunesse, et à la possibilité de cette nouvelle génération de prendre possession de leur destin tant dans une dimension individuelle que collective. Les groupes sont plus présents dans cette dernière partie, où l’enjeu est de révéler où chacun se situe, les liens restants et naissants ainsi que les envies d’agir. Idem avec la mosaïque zoom de la conclusion dont les placements aléatoires sont aussi lourds de sens. Silvio et Candela, couple dont nous avons suivi l’évolution, sont chacun d’un côté de l’écran et révèlent ne pas/plus être ensemble en parlant de leurs nouvelles histoires respectives ; la leur a-t-elle vraiment existé ?

Crédit : Los Illusos Films

Le retour à la réalité est brutal et plonge dans l’enfer d’une période récemment vécue qui a, sans nul doute, altéré la vie des plus jeunes, alors en pleine construction. L’émotion de Candela face aux images du concert ou de son premier vote aux élections renvoient à une nostalgie d’un temps si proche qui semble pourtant lointain, et à l’injonction de grandir plus vite qui s’est imposée à certains. « Nous ne sommes que des personnages de fiction » clament-ils à plusieurs reprises, comme un besoin de se replonger dans ces histoires, authentiques ou non – le souvenir est nécessairement biaisé –, et prendre du recul sur nous même pour mieux s’en sortir. Car après tout, qui nous empêche de passer par le cinéma pour mieux nous reconnecter à la réalité ?

Qui à part nous écrit et réalisé par Jonás Trueba. D’après la chanson Quién lo impide de Rafael Berrio. Avec Candela Recio, Pablo Hoyos, … 3h40

Sorti au cinéma le 20 avril 2022

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 24 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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