C'est au cinéma Critiques

Douceurs du hasard et fantaisies douces

Quelques mois seulement après Drive My Car, multiplement récompensé, Hamaguchi Ryusuke revient avec Contes du hasard et autres fantaisies, traduction de Gūzen to sōzō, « hasard et imagination », dont le film sera l’exploration conceptuelle. Après une adaptation de trois heures d’une nouvelle de Murakami, place à trois petites histoires juxtaposées.

Disons-le de suite, car c’est un commentaire classique fait aux films « à sketches » : le film est inégal. Il est difficile de s’impliquer de la même manière aux trois histoires qui sont proposées. Pourtant, pris comme un tout, le film en ressort grandi ; il gagne en intensité au fur et à mesure de l’avancement du récit. Hamaguchi s’intéresse particulièrement (comme dans ses précédents métrages) aux femmes et aux manières qu’elles ont d’appréhender leurs relations sociales.

Le premier conte, qui peut paraître le plus faible, sert de mise en bouche. Meiko et Tsugumi sont deux amies et se racontent leurs aventures amoureuses et sexuelles lors d’un trajet en voiture de nuit. Tsugumi fréquente depuis peu un homme, Kazuaki, qu’elle présente comme absolument charmant. Meiko l’écoute et la questionne sur sa relation naissante. Seulement, après cette séquence, on se rend compte que Meiko connait Kazuaki depuis le début, et, pire, il s’agit de son ex-petit-ami avec qui elle entretenait une relation quelque peu toxique. Le premier conte porte sur la résolution du problème sentimental que pose ce triangle amoureux fortuit.

Kazuaki et Tsugumi

Le second conte s’intéresse quant à lui à Nao, une mère en reprise d’étude en faculté de lettres. Elle couche en secret avec un jeune étudiant, Sasaki, pour combler ses désirs sexuels et affectifs. Sasaki finit par lui demander de jouer un tour à M. Segawa, illustre professeur de l’Université à la réputation intransigeante : si elle veut continuer à le fréquenter, Nao doit séduire Segawa pour le mener à commettre des actes répréhensibles, comme faire des avances à une étudiante. Elle imagine un stratagème, mais tout ne va pas se passer comme prévu…

Nao et Sasaki, juste après avoir couché ensemble

L’objet du troisième conte est une rencontre, celle entre Natsuko, venue à une rencontre d’anciens élèves de son lycée, et Aya. Les deux ne se sont pas vues depuis cette époque du lycée. La scène est quasiment un cliché : elles se croisent en escalator, l’une allant vers le haut, l’autre vers le bas. Elles s’attendent toutes les deux et Aya finit par proposer à Natsuko de venir chez elle en attendant son train de retour. Leur discussion se révèle lunaire.

La rencontre entre Natsuko et Aya

Hamaguchi aime partir de concepts pour mener son récit. Ici, tout est dans le titre original : Gūzen to sōzō, le hasard et l’imagination. L’exploration de ces concepts se fait par le prisme de la rencontre entre des individus. Dans Contes du hasard et autres fantaisies, les rencontres sont le résultat de la coïncidence heureuse ou malheureuse. Elles révèlent aux personnages leur nature, les mettent sous pression et les met face à leurs insécurités. Mais c’est grâce à leur imagination qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, qu’ils (se) trouvent des qualités, ou qu’ils parviennent à se sentir mieux, à se guérir.

La mise en scène d’Hamaguchi colle parfaitement à ces thématiques. Elle vise à l’économie. Économie de plan, d’où l’utilisation de plans-séquences fixes lors de dialogues entre personnages, accompagnant ainsi le flot continu de paroles mais aussi celui du temps qui s’écoule ; les changements de plan sont ainsi des respirations, ou des sursauts de temps, comme des virgules dans des phrases. Économie d’artifices aussi. Hamaguchi dépouille son langage cinématographique de la plupart des procédés, et se limite au cadre pour exprimer ses intentions. Mais, dès lors, le moindre mouvement de caméra, ou dispositif technique un peu appuyé devient hyper-signifiant.

Dans le premier conte, Meiko entretient une relation toxique avec son ex-compagnon et, aux premiers abords, cherche à le séduire à nouveau, mais de ce fait, trahit l’amitié qu’elle entretient avec Tsugumi. Elle agit à ce moment-là en cachette en jouant sur les deux tableaux. Or, cette situation n’est plus possible lorsque, lors d’une sortie en salon de thé entre les deux femmes, Kazuaki est aperçue à travers la baie vitrée du salon et est invitée par Tsugumi à les rejoindre. À ce moment-là, Meiko doit assumer (et Kazuaki, qui ne sait choisir entre les deux femmes aussi !) : tout avouer ou maintenir le secret. On voit alors à l’image le premier scénario, puis par un effet de zoom-dézoom, Hamaguchi nous fait comprendre qu’il s’agit d’une vue de l’esprit de Meiko, et que c’est la deuxième solution qu’elle va choisir. L’effet, en opposition formelle avec le reste du métrage, est tape-à-l’œil mais exaltant parce qu’il permet de mettre en image le concept d’imagination, censé traverser le long métrage de bout en bout.

En quelque sorte à la manière des Caractères de La Bruyère, Contes du hasard et autres fantaisies propose un commentaire des mœurs japonaises de son siècle, et assume ainsi une dimension moraliste. Cela permet à Hamaguchi d’aborder des sujets parfois tabous, sinon méconnus de la société japonaise, déjouant aussi les clichés : homosexualité, l’adultère côté femme, les agressions sexuelles et surtout le problème de l’équilibre entre l’individu et le collectif. Sans montrer la nudité, symbole de l’érotisme, il se permet de réaliser un film parfaitement érotique, où tout passe par le verbe, par les regards, par le tacite. Hamaguchi fait du hasard, de la coïncidence la condition à une émancipation de l’individu aux injonctions du collectif par le biais de son imagination. Et pourtant, c’est par l’interaction, et donc le collectif, que la liberté ou le bonheur sont acquis. Gūzen to sōzō est assurément un film dont la beauté n’a d’égale que sa richesse émotionnelle et son intelligence d’écriture. Un très beau, et très grand film, vivement le prochain !

Contes du hasard et autres fantaisies écrit et réalisé par Hamaguchi Ryusuke. Avec Furukawa Kotone, Nakajima Ayumu, Hyunri… 2h01.
Sorti le 6 avril 2022
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