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Retrospective Park Chan-Wook #1 : Politique, mensonge et corps armés

Avec Park Chan-Wook, on est face à un auteur coréen connu dans nos contrées, ne serait-ce que par la renommée que l’excellent Old Boy lui a apportée à sa sortie. Violence, décadence, genres oscillant entre le conte morbide et le polar noir, sa filmographie est dense, et très intense. Son goût pour les récits alambiqués, où les pistes se brouillent et où chaque rebondissement est imprévisible fait partie de sa signature. À l’annonce de son nouveau film dans la sélection cannoise cru 2022, nous avons voulu nous plonger plus en détails sur son travail, en partant du début des années 2000 à aujourd’hui.

JSA (Joint Security Area) – 2000

L’action se situe dans la JSA, zone démilitarisée séparant les deux Corée, lorsqu’un détachement suisse est dépêché pour enquêter sur un étrange incident impliquant des soldats des deux bords. Un soldat du Sud, déclarant avoir été fait prisonnier, a abattu deux soldats du Nord lors d’un affrontement aux détails flous. On suit Sophie Jean, agente suisse d’origine coréenne chargée de décortiquer au travers des différentes entrevues qu’elle réalise ce qui a bien pu se passer. On découvre les événements au travers de flashbacks qui prennent de l’ampleur à chaque nouvelle personne interrogée, et les éléments s’imbriquent avec plus de véracité à mesure que les masques tombent. Si le procédé narratif peut faire penser à Rashômon, où Akira Kurosawa s’amuse à nous offrir un récit différent d’une action selon les personnes qui en sont témoins et leur condition sociale, les faits à dévoiler de Joint Security Area sont masqués par des personnes souhaitant avant tout que nulle vérité ne soit découverte. Il s’agit ici de comprendre l’histoire ayant pu mener à de tels événements que les faits de la tragédie eux-mêmes.

Sur les détails de l’histoire, Park Chan-Wook utilise la condition entre les deux Corée, terreau fertile à tout cinéaste de la presqu’île. Engagement politique quant à l’absurdité des relations entre deux faces d’une même nation dont les habitant·es n’ont aucun droit de communication, et sont régi·es par des enjeux qui ne les concernent, au final, qu’à peine, il nous montre une histoire d’amitié impossible. Ce thème cher aux coréen·nes, on le voit régulièrement et dans différents cadres. On l’a vu récemment dans le sport, avec As One, ou dans l’espionnage, avec The Spy Gone North, ou encore Escape from Mogadishu, pour ne citer qu’eux. Le récit se construit en amoncellement de flashbacks, détaillés selon le point de vue du narrateur de chaque chapitre. Si le procédé est intelligent, permettant de répéter plusieurs scènes sans une quelconque impression de lassitude, le scénario reste classique, rythmant ses rebondissements avec précision mais sans surprises.

C’est donc sur un point technique que Park Chan-Wook réussit à susciter les convoitises des cinéphiles. Le premier exemple que l’on peut citer pour représenter le propos est une tentative de suicide, qui survient au début du film, lorsque le soldat interrogé pour l’assassinat préfère en finir plutôt que de dévoiler son histoire. Lors d’un plan filmé au ralenti, on voit d’abord la défenestration de l’intérieur, avant que la caméra ne virevolte autour du personnage, le temps d’aller en extérieur pour monter en zénithal et regarder le pauvre tomber. On pourrait la penser voyeuriste, tant il s’agit d’une scène qu’il est amoral d’esthétiser, mais comme on l’a déjà vu, le cinéma coréen a une tendance à aller plus loin dans la violence et le malaise pour nous mettre face à nos limites. Le film est donc parsemé de cette mise en scène particulière, qui relève l’histoire assez convenue. Véritable carte de visite, elle est une preuve que le cinéaste lui aussi expérimente, tant dans la manière de raconter son scénario que de le montrer.

Joint Security Area se joue de ses différents récits pour tronquer le point de vue, gardant la logique que les vérités n’existent que pour celleux qui les content, et qu’en réalité, nous ne saurons jamais ce qui s’est réellement passé dans cette intrigue. Si, telle l’écriture d’un roman national, les éléments choisis minutieusement par Sophie lors de sa synthèse deviennent nôtres, et sont nourris d’une certaine logique, les détails, évincés car considérés comme non importants, ou ignorés car issus d’un discours orienté, conservent leur intérêt, et permettent de nuancer des faits, masquer pour trouver une vérité convenable. Avec ce choix, Park Chan-Wook illustre la relation entre les deux Corée, théorisant la diabolisation de l’un des deux états, approuvée par tou·tes, lorsque les torts sont partagés. Une façon, peut-être un peu trop légère, de nous faire réfléchir à « l’histoire selon les vainqueurs ».

Joint Security Area. Écrit par Jeong Seong-san, Kim Hyeon-seok, Lee Moo-yeong et Park Chan-wook. Avec Lee Yeong-ae, Song Kang-ho, Lee Byung-hun… 1h50

Film de 2000, sorti le 31 décembre 2014 enVOD

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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