La maman et la putain : Brûlant trio

Presque 50 ans après avoir déchaîné la colère d’une partie de la critique du festival de Cannes, La maman et la putain foule de nouveau les planches dans une version restaurée en 4K, avant de retrouver les salles ce 8 juin. L’occasion de redécouvrir de manière unique le film maudit de Jean Eustache, qui lui vaut tant une horrible réputation qu’un statut culte, jusqu’à l’appellation de « 2ème meilleur film de l’histoire du cinéma français ».

Grand Prix du Jury en 1973, François Lebrun nous raconte, amusée, en préambule de la projection, que l’équipe du film est repartie sous un mélange d’applaudissements et de huées. Un Grand Prix qui a en a choqué plus d’un·e à l’époque, notamment la présidente du jury Ingrid Bergman qui trouvait les dialogues du film beaucoup trop choquants. Il faut dire que pour 1973, le film ose, bouscule et aborde des sujets encore tabous. Pendant 3h40, nous voilà en compagnie d’Alexandre, un jeune homme littéraire et intellectuel qui vit chez – et aux crochets – de Marie sa maîtresse. Alors que son ancienne petite amie Gilberte refuse sa demande en mariage, Alexandre croise le regard de Veronika qui travaille en tant qu’infirmière, et c’est le coup de foudre.

Il faut savoir appréhender ce gros morceau de cinéma qui est long et très bavard. Nos trois protagonistes parlent énormément, souvent longtemps et dans des plans fixes ou des plans séquences. Pourtant, 3h40 c’est pile ce qui est nécessaire pour que les psychologies se dessinent et évoluent au fil des rencontres et des choix à faire. Parce qu’Alexandre aime Marie mais il aime aussi Veronika, et les deux jeunes femmes sont folles amoureuses d’Alexandre et se tolèrent. Mais au fond, chacune d’entre elle veut Alexandre et ce dernier, face à ce choix cornélien, a bien du mal à se décider.

Oui, Jean Eustache a décidé de s’attaquer à la figure du couple libre. Qu’est-ce qu’un couple libre ? Comment imposer ses limites ? Est-ce qu’un amour pluriel est possible ? Plus le temps passe et plus les questionnements se font importants. Vaut-il mieux être en couple avec la « maman » ou la « putain » ? La femme bien sous tout rapport qui possède son indépendance ou celle qui couche avec des hommes quand bon lui semble et qui habite dans une petite chambre au-dessus de l’hôpital dans lequel elle travaille ? Ne comptez pas sur le réalisateur pour vous donner la réponse mais plutôt sur Françoise Lebrun (qui incarne Veronika avec une telle élégance et retenue) absolument terrassante dans un long monologue où il est question de vie, de couple et d’amour sous toutes ses formes avec un langage extrêmement cru, qui avait de quoi choquer.

La maman et la putain est une véritable leçon d’écriture de la part de Jean Eustache qui, malgré ses longs monologues et dialogues à la pelle, réussit à dégager une poésie de chaque instant, de la douceur, des mots d’amours teintés de violence mais aussi énormément d’humour bien dosé qui fait toujours mouche, mettant bien souvent à mal Alexandre et ses manières peu délicates, bien conscient de son pouvoir de séduction.

Il y a finalement quelque chose d’assez charnel qui se dégage, de par les longueurs, les silences mais surtout le trio formé par Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont. Le premier – révélé par François Truffaut dans le rôle d’Antoine Doinel – est fantasque, frivole, amoureux sans trop vouloir l’être. La seconde est la grâce incarnée et la troisième complète ce trio de par son élégance mais aussi la force qu’elle dégage. Un trio flamboyant unique, parfait mélange de sensualité torride, de libération sexuelle… et peut-être même de libération tout court.

Quasiment cinquante ans après sa sortie en salles, La maman et la putain est une œuvre à (re)découvrir de toute urgence, pour sa remasterisation magnifique (merci Les films du Losange) et pour cette leçon de cinéma et d’écriture qui offrait au paysage cinématographique un vent de rébellion qui crie à la libération sexuelle et sentimentale plus que bienvenue.

La maman et la putain écrit et réalisé par Jean Eustache. Avec Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun, Bernadette Lafont… 3h40
Sortie le 17 mai 1973.

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