Rétrospective Park Chan-Wook #4 : Espionnages en tous genres

Alors que le prochain film de Park-Chan Wook est en présentation cannoise, et s’apprête à sortir dans nos salles, nous terminons cette rétrospective avec ce qui est probablement son film le plus abouti : Mademoiselle. Récit-fleuve mettant en scène de nombreuses thématiques déjà abordées par le cinéaste, le métrage constitue un point d’orgue difficile à dépasser. Six années le séparent de la prochaine proposition, durant lesquelles Park s’est laissé tenter par le format sériel.

Mademoiselle – 2016

Petit aparté aux États-Unis avec Stoker, malheureusement bien dispensable. Si l’on y reconnaît la patte de Park Chan-Wook, son style est lissé au possible, le rendant bien trop sage face à ses ambitions. Avec des acteur·ices au jeu bien trop sage et aux antipodes de ce que l’on pourrait exiger d’elleux – bien que Park s’évertue de ce fait à jouer sur la pudeur dans les relations entre elleux –, on retient une photographie impeccable et une histoire correcte, à défaut d’être rapidement oubliée.

Retour en Corée, pour Mademoiselle, qui est non seulement son projet le plus ambitieux, mais aussi le plus abouti. Le film se passe sous l’occupation coréenne, où un escroc reconnu dans les bas-fonds coréens, le « comte Fujiwara », embauche pour sa prochaine arnaque une jeune voleuse, Sook-Hee, bilingue coréen/japonais. Le stratagème est simple : mettre Sook-Hee comme domestique au service de Hideko, une héritière japonaise et la convaincre d’épouser Fujiwara, ce dernier ayant l’intention, une fois la tâche accomplie, de faire passer Hideko pour folle et la faire placer afin de pleinement profiter, en temps qu’époux, de son héritage. Évidemment, tout ne se passe pas comme prévu lorsqu’une passion naît entre les deux jeunes femmes. De complot en complot, de machination en machination, l’intrigue prend forme à travers le point de vue de chaque protagoniste, pour un récit divisé en plusieurs parties.

Park Chan-Wook peut jouer avec les aspects de son récit pour y mêler nombre de ses obsessions habituelles. On y voit la vengeance, la passion, les récits alambiqués où les pistes sont constamment brouillées, et un goût pour le malsain qui se dévoile, ici banalisé. Avec sa retranscription exemplaire de l’époque – jusqu’à, en France, une couleur de sous-titres différente selon que le dialogue soit en coréen ou japonais, pour justement expliquer les difficultés linguistiques sous l’occupation –, Park Chan-Wook s’offre un rythme et une esthétique contemplatif·ves, qui dénotent de ses anciens travaux.

En divisant son film en chapitres distincts, le réalisateur nous permet d’aborder chaque point de vue, et surtout de jouer sur les angles. Certaines scènes peuvent être montrées à nouveau, du point de vue d’un personnage différent, et trouver un tout autre sens. C’est avec ce terrain de jeu basé sur les non-dits et les doubles jeux – que nous avions déjà vu dans Joint Security Area – qu’il s’amuse à jouer avec nos nerfs, utilisant une panoplie de personnages complexes et très définis. Mademoiselle jouit d’une étonnante habileté à constamment se renouveler et nous offre un spectacle à la fois somptueux (le décor, quasi unique, se situe dans une maison qui dévoile de nouvelles pièces chaque fois qu’un pan de l’intrigue se révèle) et le scénario nous prend constamment à revers, nous forçant à rester attentif sans que cela n’altère le plaisir à aucun moment.

Mademoiselle représente le bilan d’un cinéaste qui a appris à maîtriser toutes ses facettes pour en fournir une synthèse complète, addictive. On tombe immédiatement sous le charme d’un film dont on veut découvrir tous les aspects, les détails avec lesquels la caméra joue pour mieux nous entraîner dans sa spirale, une certaine forme de sadisme envers le/la spectateur·ice, démontré aussi via la psychologie de certains protagonistes. Toujours très critique envers le passé coréen, même s’il fustige également ici les invasions japonaises, Park Chan-wook offre ici une lecture anti-patriarcale intéressante, et une opportunité pour les corps féminins de récupérer leur espace, dans le récit comme dans le champ. Les premières scènes de sexe – peu présentes, mais suffisamment pour en avoir offusqué plus d’un·e à la sortie – se voient sous le prisme d’un fantasme masculin, celle dont on aborde le point de vue ne connaissant l’acte charnel que par les livres – écrits par des hommes – qu’elle est sommée de lire à des comités peu fréquentables. Lorsque le point de vue de son amante, plus expérimentée, est mis en avant, la féminité existe, prend le pas, et les corps se voient moins dénudés à mesure que l’affirmation se fait. Pour accompagner la vengeance narrative, qui retourne l’arnaque contre son instigateur, et sa vengeance systémique, qui décrit l’emprise patriarcale comme un fléau qui empêche les femmes de ressentir jusqu’au plaisir de leur chair, Park Chan-wook attaque son public, montrant plusieurs manières de filmer l’acte sexuel, nous rendant coupables de nos propres envies perverses.


The little drummer girl – 2018

The little drummer girl pourrait en apparence apparaître comme aux antipodes de l’univers de Park. Pourtant, dans ses récits d’espionnage, John le Carré s’évertue à créer des couches de lecture diverses, distillées à travers un récit dense, difficile à suivre – prenons l’excellent La taupe pour exemple – et où les retournements peuvent être nombreux. On peut voir en Charlie (Florence Pugh), recrutée pour ses talents d’actrice pour infiltrer un groupuscule terroriste, une nouvelle Sook-hee, qui questionne autant le système qui la débauche qu’elle ne le sert. Pantin de conflit israélo-palestinien, sur lequel elle peine à se positionner, Charlie infiltre des combattant·es plus nobles qu’elle ne l’imagine, mais dont elle ne peut approuver les méthodes. Dans ce bal d’âmes en peine, où chacun·e a une bonne raison de se battre, la jeune femme se fait manipuler de toutes parts, est à deux doigts d’abandonner, et s’interroge sur les réels desseins des personnes qui l’emploient, tant ces dernières veulent, pour qu’elle ne puisse les trahir, maintenir les informations qu’elles lui donnent au minimum. La relation qu’elle entame avec Gadi (Alexander Skarsgard) est à l’image du conflit qui l’anime : l’amant entretient le mystère, tant sur ses intentions – se plaçant régulièrement à différents extrêmes –, que sur son passé, trouble et diffus. Lui aussi tiraillé, combattant tant son envie de mener sa mission à bien que le sentiment qu’il doit tirer Charlie de cette impasse avant qu’il ne soit trop tard.

Pour illustrer ce récit complexe, où le parcours de chaque personnage doit être minutieusement retranscrit, Park Chan Wook choisit une réalisation très classique, sans grandes envolées, dans la continuité des parti pris sériels de ces dernières années. Si cela agrémente le texte de Carré d’une justesse certaine, la dimension trop sage retire sa personnalité à l’ensemble. Comme on le disait précédemment pour Stoker, la direction d’acteur·ices internationaux fait défaut à celui qui se retrouve à composer avec des émotions plus intérieures. La froideur et la contenance étant de mise dans l’espionnage, on peut y trouver un charme adéquat, mais souvent, les séquences laissent de marbre, malgré l’intensité de l’instant sur le papier. Un dilemme bien représenté par le personnage de Martin Kurtz, où Michael Shannon laisse parfois l’émotion transparaître dans son ton de voix, sans que son visage ne faillisse à l’impassibilité que sa fonction de maître à penser des opérations ne l’exige. À l’image de La taupe, The little drummer girl nécessite une approche consciente de son récit glacial et opaque, où tout se joue dans les regards, les secrets et les non-dits. À cet exercice, le réalisateur coréen réussit son passe-passe, et offre six épisodes que nous n’aurons pas forcément envie de revoir, mais qui se regardent avec envie, tant leur efficacité prend le pas.

C’est un retour en Corée flamboyant qui nous est promis avec Decision to leave, et déjà l’impatience se fait ressentir. On espère un retour de Park Chan-wook en grandes pompes, pour qu’il puisse s’insérer dans le regain de succès que connaît le cinéma de la presqu’île à l’international.

Mademoiselle, écrit par Jeong Seo-kyeong et Park Chan-wook. Avec Kim Min-hee, Kim Tae-ri, Ha Jeong-woo… 2h24
Sorti le 1er novembre 2016


The little drummer girl, écrit par Claire Wilson et Michael Lesslie. Avec Florence Pugh, Alexander Skarsgard, Michael Shannon….Mini-série de 6 épisodes
Disponible en SVOD

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