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[CANNES 2022] When you finish saving the world : Substitution(s)

Il n’est jamais évident pour les acteurs et actrices de passer derrière la caméra, par la conscience qu’ils sont attendus au tournant par ce changement de statut. Cette démarche, assez fréquente aux États-Unis ces dernières années (mais existant depuis toujours – rappelons-nous Paul Newman, Robert de Niro et surtout Clint Eastwood), permet l’arrivée de nombreuses œuvres rafraichissantes, nourries de la double casquette de leur auteur. C’est ainsi que déboule Jesse Eisenberg, comédien insaisissable, s’amusant dans des films d’auteur de Kelly Reichardt comme dans les œuvres de studios à la Zombieland ou les films de super-héros de la Warner. Avec When you finish saving the world – présenté d’ailleurs en ouverture de la Semaine de la Critique à Cannes –, il s’inscrit dans la première idée, avec un côté indé prononcé, qui jamais ne prend le pas sur sa sincérité.

D’un côté, Ziggy (Finn Wolfhard), ado complètement cynique et égocentré gagnant de l’argent en chantant des chansons sur internet, de l’autre, Evelyn (Julianne Moore), sa mère obsessionnellement impliquée dans le social en tenant un centre d’hébergement de familles en difficulté. Opposés sur le papier, et par une mise en scène prenant le soin de les isoler – intégralement ou en partie, l’amorce d’un des deux personnages faisant un pas vers l’autre se distingue parfois –, ils ne sont pas si différents que ça. Ziggy est certes déconnecté des réalités sociales et politiques, dont il cherche à se rapprocher – maladroitement – pour plaire à la fille qu’il aime, il n’est pas moins animé d’une envie de partage, à travers ses chansons, pour réjouir ceux qui l’écoutent par-delà le monde tout en faisant son beurre.

La sincérité de sa démarche, révélée dès l’introduction où on le voit remercier chaleureusement les nombreuses personnes le regardant avant de donner de la voix, montre un gamin qui trouve son réconfort dans le monde virtuel, où il a l’impression d’être compris et écouté. Une scène illustre d’ailleurs cette idée, lorsque, lors d’un dîner, il parle de ses créations à ses parents et sa mère refuse de l’écouter, disant ne pas être le public cible car ce ne seraient que des bleuettes ados creuses. Le fossé existe entre les deux personnages, chacun d’un côté de la table, séparés par un père neutre, désemparé par les siens. Evelyn, elle, s’enferme peu à peu dans une spirale infernale cherchant dans Kyle, un enfant de son centre, un fils de substitution, qui collerait à ses envies maternelles.

L’intelligence d’Eisenberg de croiser en permanence ces deux avancées cloisonnées et, partiellement, vouées à l’échec, tient en ce qu’il met en scène un égoïsme profond, une incapacité de voir plus loin que son propre monde (oubliant celui du titre qu’ils pensent sauver) ; en témoignent les nombreux gros plans sur les visages de Moore et Wolfhard, comme emprisonnés dans leurs schémas de pensée. Une exception toutefois, le moment où ils rentrent tous deux d’une journée placée sous le signe de leur ego – il a été à un spectacle de créations révolutionnaires pour impressionner Lila, et elle a passé la journée avec Kyle –, en étant filmés ensemble en permanence, alors qu’ils ont oublié d’assister à une cérémonie honorifique du père de famille, enfermé entre les deux dans son contrechamp.

C’est cette précision, ces légers détails, qui donnent à When you finish saving the world son intérêt. Loin des productions indé balisées, Eisenberg joue de simplicité pour donner corps et âme à ses personnages. L’attention apportée à leurs vies respectives, leur manière de s’exprimer – Wolfhard galérant à écrire des chansons plus engagées, Moore faisant des recherches pour les études de son protégé –, témoigne d’un amour du cinéaste pour l’un comme pour l’autre, et des mouvements qu’ils font inconsciemment pour se rapprocher. Certes, le récit axé sur Evelyn souffre d’un classicisme assez regrettable, mais sa tournure ambivalente, du fait que l’on sent le désespoir de la mère face à l’éloignement progressif avec son fils, fonctionne. Ziggy, lui, incarne parfaitement une certaine jeunesse qui n’arrive pas à prendre le train des enjeux du monde, et le questionnement de la nécessité de l’art engagé ou non aujourd’hui.

L’absence de prétention de l’ensemble dégage une atmosphère particulière, à l’heure où les effets de style sont de mise – on notera quand même la séquence de masturbation stylisée très œdipienne, peut-être un poil de trop –, qui nous happe jusqu’à sa conclusion, tout en jeu de cadres, où Eisenberg s’affirme comme un amoureux de l’image dans l’image, avec un montage alterné en miroir émouvant. Sans sauver le monde, ni le cinéma, il en offre un regard personnel tendre et prometteur.

When you finish saving the world écrit et réalisé par Jesse Eisenberg. Avec Finn Wolfhard, Julianne Moore, Alisha Boe, … 1h28

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 23 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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