Il en faut du courage pour se mesurer, soixante-six ans après sa sortie, à Au Hasard Balthazar de Robert Bresson. Or, du courage, Jerzy Skolimowski n’en manque pas, lui qui n’a jamais fait deux fois le même film, étant toujours animé par une volonté d’élargir ses horizons. Etiquetté remake de l’œuvre suscitée lors de l’annonce – surprise (il était absent des radars depuis 2015) – de sa sélection en compétition au dernier festival de Cannes par Thierry Frémaux, Eo est bien plus retors et complexe que cela. En effet, Skolimowski ne reprend que la substance, le concept pur du film de Bresson avec la trajectoire de l’âne martyr comme fil rouge, pour moderniser le propos, du moins le rendre plus contemporain encore.

Ce qui frappe, dès l’introduction psychédélique en zénithal où l’âne tournoie dans une scène de cirque sur fond de lumière rouge – amorce de l’intérêt du remake en question et sorte de métaphore d’un cycle de violence duquel l’homme ne peut se dépêtrer, on se croirait chez Noé –, c’est la fougue du cinéaste. Son appropriation des nouvelles technologies dénote d’un regard toujours critique sur l’image, son fondement, son utilisation, et d’une jeunesse inestimable. À ce titre, Eo s’inscrit comme l’une des plus belles et pertinentes propositions du cinéma numérique, empreinte d’une sensorialité unique. La caméra plane, accompagne l’âne dans son périple, sorte de visite de L’enfer de Dante où chaque aventure enfonce un peu plus le clou quant à la déchéance de l’humanité.

Le geste, car geste il y a, embrasse le point de vue de l’animal – pas seulement l’âne, mais tous les animaux rencontrés –, pour nous plonger dans ce même état de trouble, d’absence de repères. Démarre une litanie d’exactions humaines à l’encontre de la Nature (la terre, les animaux, l’équilibre), sorte de témoignage de l’apocalypse contemporaine à laquelle nous sommes confrontés : une troisième mi-temps vire au règlement de comptes, un coup de main suivi d’une blague douteuse à l’ère #MeToo – où nos attentes sont déjouées avec ambigüité – devient un assassinat et les dysfonctionnements d’une famille aristocratique révèlent une relation incestueuse et malsaine.

Skolimowsi évite la lourdeur – bien qu’il appuie son propos – par sa mise en scène en perpétuelle réinvention, par une poésie de la grammaire cinématographique qui étonne et détone. Il y a du Malick (grand angle, filmage à même le sol, au plus près de la terre) mais aussi du Lynch avec cette narration distendue, cette séquence onirico-cauchemardesque de la forêt où Skolimowski semble reprendre Blanche-Neige et les sept nains (1937) pour le transformer en trip halluciné où un drone se retourne pour se mettre au diapason des pales d’une éolienne au ralenti ; certains épisodes de Twin Peaks : The Return ne sont jamais loin.

Chaque séquence crée une nouvelle émotion, renvoie à un ressenti différent : on plane comme un oiseau, on rampe comme un insecte, on court comme un cheval ; la beauté et la liberté de la nature ont-elles jamais été si palpables ? La sidération est de mise, et l’impression d’assister à un cinéma renouvelé est réelle, comme si l’homme n’était même plus derrière la caméra mais laissait simplement les bêtes agir, faire le film à sa place pour révéler au monde ce qu’il se passe vraiment. La circonspection est évidemment présente, d’autant que toutes les tentatives ne se valent pas, et l’empilement de scènes sans lien apparent, si ce n’est la présence de l’âne, peut laisser de côté, mais la générosité et la puissance de la cinématographie – dans le sens, art, écriture du cinéma – laissent pantois.

Malgré sa poésie et son style marqué, Eo n’oublie pas son sujet, et les violences sont présentes et insoutenables. Pourtant, là encore réside l’intelligence du maître qu’est Skolimowski, rien n’est visible, du moins pas celles sur les animaux – celles entre humains le sont, rappelant leur triste banalité et intégration à notre société –, reléguées au hors champ pour mieux laisser le spectateur s’imaginer l’horreur à travers le son. Ce faisant, le misérabilisme n’est pas mais l’impact, lui, existe. L’impression de prendre les coups, de subir les électrochocs par l’adoption de ce(s) point(s) de vue nous fait relativiser notre position admise de domination à leur égard.

La conclusion fait presque office de testament, comme si Skolimowski, âgé de 84 ans, livrait un ultime baroud d’honneur pour nous éveiller. La décadence qu’il montre n’a d’égale que la modernité, l’éternelle jeunesse de son cinéma qui, comme Godard, en conjuguant l’art passé – ici Bresson – s’inscrit de la plus pure des manières dans le présent, par un livre d’images dont chaque page est une déclaration d’amour (à la Nature) et d’effroi (de l’Homme).

Eo de Jerzy Skolimowski. Écrit par Ewa Piaskowska et Jerzy Skolimowski. Avec Sandra Drzymalska, Mateusz Kościukiewicz, Isabelle Huppert… 1h28

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 23 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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