Rétrospective David Cronenberg #6 : Normalités abusives

Le cadre moins ancré dans le fantastique abordé par Spider voit s’amorcer une suite logique dans le cinéma de David Cronenberg. A history of violence est généralement reconnu comme le film qui amorce sa deuxième période, moins appréciée des fans de la première heure. Pourtant, les œuvres proposées à partir de ce moment sont d’une qualité indéniable, les deux « périodes » possédant chacune sa force, et révèlent d’une volonté qu’il serait idiot de juger, tant l’auteur, à reproduire les gimmicks qu’on lui réclame, aurait pu s’enfoncer dans une forme d’auto-parodie malvenue.

A history of violence (2005)

On constate cependant des récurrences, de celles qui ne partent jamais. Dans sa façon, noire, de dépeindre la violence, Cronenberg se veut formaliste, travaille ses cadres de manière à ce que chaque afflux, chaque éclosion sanguine soit remarquée. Lorsque Tom Stall (Viggo Mortensen, qui entame ici une étroite collaboration avec le réalisateur) défend le diner dans lequel il travaille de deux malfrats qui veulent le braquer, résultant en leur mort, ce sont à des actions sèches, brutales, auxquelles nous assistons. Le côté millimétré des actes de ce tueur froid, qui ne semble pas à son coup d’essai, éveillent les soupçons quant à son passé trouble, confirmés par l’arrivée de trouble-fêtes décidés à en découdre avec lui.

Par l’efficacité de sa mise en scène, et par le fait que nous suivions les deux braqueurs comme des protagonistes importants avant leur trépas qui casse le ton initial et vient réellement lancer l’histoire, nous pensons connaître Tom au moment du braquage. Père de famille aimant, qui vit une relation en toute tranquillité auprès d’Edie, son épouse, de Jack, son fils trop gentil qui subit les réprimandes des bourreaux de son école, il est l’archétype de l’américain moyen sans histoires, aimé des sien·nes. Le voir tout à coup devenir une machine à tuer, qui intrigue ses proches et attire d’anciennes probables connaissances, fait naître l’énigme au même titre que l’émoi. Ce « Joey », que les malfrats prétendent connaître, l’accusant d’avoir masqué sa réelle identité, existe-t-il réellement, où est-il l’objet d’un fantasme mémoriel, une coïncidence hasardeuse ? En utilisant ce questionnement comme un simple fil conducteur, qui permet de faire avancer l’intrigue, Cronenberg propose le récit d’une renaissance, en faisant exister cet être venu d’ailleurs à mesure que les événements le forcent à se dévoiler.

Dans ce rôle que Mortensen semble s’approprier à chaque nouvelle couche identitaire qui s’y appose, A history of violence joue sur les non-dits comme des alter egos endormis, qui ne demandent qu’à s’éveiller pour reprendre leur place dans un corps incomplet. Tom est bien celui que nous voyons, et à aucun moment nous n’avons été floué·es quant à sa gentillesse et sa volonté d’être cet homme sans histoire, qui parcourt la vie avec nonchalance. Comme les parts d’ombre que nous souhaitons cachés de peur de n’être aimés, Joey est un reflux, une facette de lui-même qu’il ne veut pas montrer, la pensant destinée à ne pas être acceptée. Ses proches, qui apprennent la vérité à son sujet à mesure qu’elle se re-dévoile à lui, évoluent également selon les nouveaux facteurs à leur portée. Le rejet premier de son fils le lance ensuite dans sa propre découverte de la violence, comme pour tenter de générer les mêmes capacités meurtrières que le paternel. Edie, quant à elle, y découvre la dualité d’un amant nouveau, et considère sa relation avec son homme comme plus complète maintenant que lui-même est entier. Le parcours humain proposé est par conséquent le véritable cœur du récit.

A history of violence confirme la volonté de Cronenberg, amorcée avec Spider, de se diriger vers des histoires ancrées dans une réalité aussi vile que les aventures fantastiques qu’il a mises en scène. S’il iconise ses protagonistes, l’humanité qu’il dévoile en eux s’avère toujours crasse, aux frontières du malsain, ou ayant depuis longtemps dépassé ces dernières.

Les promesses de l’ombre (2007)

L’ancien gang que fuit Tom est, dans Les promesses de l’ombre, remplacé par un empire familial, dont l’appartenance mafieuse n’est pas un secret dès les premières secondes. Un équilibre toujours fragile pour des malfrats qui, pour garder leur statut, font preuve de discrétion, au point qu’il est difficile d’imaginer certains membres comme faisant réellement partie de l’entreprise. Mais le décès de Tatiana, prostituée mineure dont l’abus par l’un des membres de la pègre conduit à la grossesse et à la perdition, pulvérise ledit équilibre.

Lorsque Anna (Naomi Watts) découvre le journal intime de la jeune femme, et tente de le traduire, elle se heurte à un monde qu’elle n’envisage pas. Un univers qui s’ouvre à elle pour la manipuler, mais aussi pour se protéger de la probable exposition qu’elle pourrait lui causer. Sa rencontre avec Semyon (Armin Mueller-Stahl), le patron d’un restaurant russe qui se propose gentiment de l’aider, lui fait mettre le pied dans un engrenage malsain. Chef de la mafia, et véritable responsable du mal qui a causé la mort de Tatiana, ce dernier est en proie à des conflits de pouvoir que l’affaire pourrait faire éclater. Tant familiaux, à travers le conflit qui l’oppose à son fils Kirill (Vincent Cassel), qu’avec des gangs rivaux, il ne peut compter que sur la loyauté de Nikolai (Viggo Mortensen), chauffeur/homme de main pour qui l’ignorance de nombre de frasques du vieux truand maintient l’envie de servitude. L’enquête d’Anna, qui embarque Nikolai malgré lui dans les investigations, ébranle les convictions de ce dernier, et lui font douter des agissements de Semyon, qu’il voit comme un gangster mais conservant un semblant d’honneur. Il devient peu à peu paria, voulant défendre les intérêts de Kirill malgré son instabilité, et réalise qu’un changement drastique doit s’opérer s’il veut survivre et protéger l’infirmière, qui ne deviendrait en fin de compte qu’une victime collatérale d’un hasard malchanceux. Au milieu des jeux de pouvoir, des faux semblants et des doubles identités, le drame qui se profile est à hauteur d’homme, et ne se constate que dans les murmures.

Cronenberg oppose deux familles qui sont mues par les mêmes obstacles : le poids des traditions. L’oncle et la tante d’Anna qui ont en partie fui aux États-Unis pour ne plus avoir à faire avec la pègre locale, et qui, devant la traduction de journal, voient tout un pan de leur passé resurgir devant elleux. Semyon, soucieux de protéger son empire, qui refuse d’assumer son fils jusqu’à en reposer la faute sur un autre qui, enclin à reproduire les mêmes schémas, fait ce qu’il peut pour s’en sortir. Devant la vérité prête à éclater, l’étau se resserre, et l’intrigue s’articule comme cet effet inéluctable qui s’apprête à apposer son sceau mortuaire sur les personnages. Symbolisé par Nikolai, dont nous apprenons peu à peu les secrets, le bras vengeur ne cède à aucune pitié, contraint lui aussi à bien des sacrifices pour sa propre survie.

Impitoyable, Les promesses de l’ombre montre comme les mensonges, familiaux comme organisationnels, dévorent les âmes en proie au vice et finissent toujours par rattraper celleux qui se pensent au-dessus de tout jugement. Mais loin de tout manichéisme, le récit ne punit pas que les amoraux, et démontre du collatéral, de ces charitables emporté·es dans les tourments de leurs congénères malsains. Une nouvelle démonstration de la pourriture de l’humanité, et de la misanthropie certaine du réalisateur.

A Dangerous Method (2011)

On aura vu, dans la carrière de Cronenberg, plusieurs postulats sur les dérives de la médecine expérimentale, la frontière entre professionnel·les dépassé·es par leurs ambitions et savant·es fou/folles étant toujours mince. S’il a toujours envisagé les dérives médicales comme entraînant de fortes transformations physiques, la dimension psychologique, au-delà de l’impact des mêmes métamorphoses sur la psyché, reste un domaine peu abordé, bien qu’il soit au centre de Spider. Il y a pourtant de fortes choses à dire sur les domaines médicaux s’intéressant au psychologique, et de nombreux égarements à retrouver, notamment lors des fondements de la psychanalyse, théorisés par Sigmund Freud. Un terrain qu’il aborde frontalement, mettant en scène le célèbre neurologue autrichien – retrouvant ainsi Viggo Mortensen pour la troisième fois –, personnage secondaire d’une histoire ciblant l’un de ses congénères, sur lequel il a posé ses influences, Carl Jung (Michael Fassbender).

À travers ces deux professeurs de renom, Cronenberg défriche des conditions névrotiques précises, et surtout semble partir du principe que nul·le ne peut exercer en psychiatrie sans être atteint·e de troubles. Tout en gardant une grâce de mise en scène, et un caractère profondément sérieux, il ridiculise les deux entités, les rendant esclaves de leurs pulsions. Obsession sexuelle pour Freud, qui ne peut strictement rien diagnostiquer sans passer par le prisme des fantasmes inassouvis – une vision bien proche de la réalité de l’Autrichien –, qu’il transmet à son confrère, désormais en proie aux mêmes obsessions, ou plutôt à leur mise en pratique. C’est à travers Sabina Spielrein (Keira Knightley), une patiente interne pour hystérie, que Jung se trouve lui-même enfermé dans une relation sadomasochiste. Semblant comprendre qu’assouvir ce fantasme violent peut aider Sabina à vaincre ses démons issus de l’enfance et son rapport au père, il se prend finalement au jeu, en devient le sujet, et ne parvient plus à arrêter, mettant en branle le maigre équilibre familial qu’il détenait jusqu’alors. On peut d’ailleurs comparer ce rapport aux traitements psychologiques comme une extension de la dualité présentée dans Faux semblants. Tels les deux frères que Cronenberg mettait en scène, Freud et Jung ont leurs rapprochements mais surtout leur disparités. Cette façon de traiter les deux points de vue, les mettre à nu en leur apposant des jugements stricts mais un amour certain se retrouve régulièrement, d’abord dans Les promesses de l’ombre, avec les frères ennemis, mais aussi dans Crimes of the future, où la morale est tant acceptée que dépréciée par Cronenberg lui-même, qui nous montre les possibilités qu’il embrasse à pleines mains, tout en accentuant les dérives qu’il rejette fortement.

De cette explosion névrotique, celle initialement patiente devient l’analyste. Ne cachant pas son envie d’intégrer dans ses compétences la médecine psychiatrique, Sabine se dévoue à l’enfermement sadomasochiste que lui prodigue Jung, mais obtient de Freud ses envies d’évolution. Alors que les deux hommes restent impuissants, reproduisant des schémas (Jung qui fera d’une nouvelle patiente sa nouvelle maîtresse) dont ils sont finalement prisonniers, la jeune femme s’élève, trouve sa voix, en étant parvenue à transférer ses démons vers deux âmes plus faibles, qui se croyaient plus fortes par des circonstances systémiques. Le rapport de force, au-delà des deux approches de la médecine qui s’antagonise, est surtout ici un rapport de genres, l’égalité des êtres devenant un ring en proie aux idées grégaires. À ce titre, A Dangerous Method porte bien son nom, en cela qu’il désigne la limite, le moment où celleux censé·es aider les autres s’approvisionnent de leur folie, la faisant leur.

Pour illustrer son propos, Cronenberg fait preuve d’un classicisme absolu. Le respect de l’époque, tant au niveau des décors et des costumes, ferait presque penser à une adaptation de Jane Austen, où chaque personnage cache derrière ses grands airs des penchants bien plus sales, ici montrés sans pudeur, sans que la caméra ne s’entache, ou ne rejoigne les obsessions visuelles chères à l’auteur. Une façon de jouer de réalisme, de montrer une nouvelle facette de la dégradation humaine, qui s’empare du quotidien et est déjà bien présente. Ce qui perd les Hommes ici, ce ne sont pas tant leurs désirs des fois malsains, ni leur façon de les assouvir, mais bien celle de les cacher, gâchant la vie de leurs proches qu’ils détruisent sans vergogne par leurs masques de vertus. À sa manière, A Dangerous Method s’avère probablement être le film le plus dramatique du Canadien.

A History of violence, écrit par Josh Olson. Avec Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris… 1h36
Sorti le 2 novembre 2005

Les promesses de l’ombre, écrit par Steven Knight. Avec Viggo Mortensen, Naomi Watts, Vincent Cassel… 1h40
Sorti le 7 novembre 2007

A Dangerous method, écrit par Christopher Hampton. Avec Viggo Mortensen, Keira Knightley, Michael Fassbender… 1h33
Sorti le 21 décembre 2011

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