C'est au cinéma Critiques

L’année du requin : Plouf et flop

Lorsque nous découvrons Teddy, nous avons, en plus de la confirmation du talent des frères Boukherma après Willy 1er, l’envie de faire connaître un film de genre qui peut tant convenir aux amateur·ices de niche, qu’à un grand public friand de sensations fortes sans que l’on n’en fasse trop. Graphique mais conservant une tonalité humoristique, le film de loup-garou et sa chronique sociale laisse présager du meilleur pour la suite de la carrière des frangins. La suite, on en entend rapidement parler avec L’année du requin, qui veut pour l’occasion autant flirtouiller avec le film de gros monstre assoiffé de jambes de touristes qu’à la comédie franchouillarde, évidemment détournée par un humour loin d’être évident. Si les éléments sont bien présents et que l’on reconnait dès les premiers instants le style des Boukherma, la recette a bien plus de mal à prendre.

Faut-il travailler dans un lieu paisible lorsque l’on veut être une femme d’action ? C’est le dilemme de Maja (Marina Foïs), gendarme maritime à La Pointe, consciencieuse dans un travail qui ne lui donne jamais pleinement satisfaction. Elle qui est en quête de frisson se retrouve piégée dans un repère de braves gens, où les seuls dilemmes à régler sont ceux des touristes bravant le banc de sable une fois l’an, lorsque la saison génère l’unique activité du village. Risée de ses collègues qui embrassent pleinement le farniente et la flemmardise du cadre ensoleillé et loin de tout sursaut, Maja voit sa retraite très anticipée approcher – 50 ans, si l’horreur est bien présente, elle est pour le public macroniste –, et avec cette échéance le fait qu’elle n’ait jamais accompli, selon ses propres critères, le moindre fait d’armes. Alors que le rendu du badge et la fin de vie longue et tranquille auprès de son mari Thierry (Kad Merad) n’est qu’à quelques jours, l’arrivée d’un requin décidé à en découdre avec l’activité estivale est une aubaine pour celle qui peut retarder la haie d’honneur, et mettre fin à son service en grandes pompes.

Des Boukherma, on apprécie le ton décalé qui, sans jamais oublier la gravité du récit raconté, garde un ton léger et cynique, nous rappelant les meilleurs moments de l’émission strip tease dans son portrait des petites gens, ces sans histoires qui n’ont jamais droit à l’aventure. Un ton que l’on retrouve rapidement dans L’année du requin, par ses cadres accentuant l’étrangeté du récit, mais aussi par l’espièglerie de son écriture, montrant des personnages en décalage avec notre réalité, la leur étant montrée par leur prisme bien particulier. La voix off, survenant de temps à autre, est assurée par Ludovic Torrent – Pépin dans Teddy – qui par son timbre peu assuré et son langage simple renforce la conviction que nous avons à faire à des gens simples, jamais sous le feu des projecteurs.

We’re gonna need a bigger boat

Lors de l’annonce de L’année du requin, certains médias bien malhabiles titraient qu’il s’agirait d’un remake des Dents de la mer, déclenchant rires et colères, tant nous savons le cinéma des Boukherma singulier. C’est pourtant dans le positionnement de ses rebondissements que le métrage singe le film culte de Steven Spielberg, n’en offrant qu’un ton différent, sans jamais se détacher de sa référence. La pression des locaux qui ne veulent pas voir leur commerce péricliter à l’unique période où le saindoux recouvre les légumes verts, l’éternelle scène de la plage, les éléments sont bien là, et finalement pas si différents. Si Teddy est à sa façon, et sans dissimulation quelconque, une réadaptation de Carrie au bal du diable de Brian de Palma, il parvient, par l’écriture de ses personnages, leur singularité, à appuyer ses références sans jamais tomber dans un mimétisme narratif. Ce que ne parvient pas à faire L’année du requin, qui s’enfonce dans un récit calibré, son décalage ne devenant qu’un simple artifice prêtant à sourire. Passées les présentations des personnages – et l’assurance que tout film comprenant Jean-Pascal Zadi dans son casting gagne par défaut des points sympathie – qui promettent un récit direct, jonché de gags et d’originalité dans l’ambiance, le film se cale sur ses rails, et ses tentatives humoristiques tombent souvent à plat. On ne passe jamais un mauvais moment, et l’originalité de l’approche permet, même si elle s’avère restreinte, de garder un semblant d’éveil et de parfois trouver quelques plans astucieux, au même titre que ces personnages qui, s’ils sont malheureusement fonction – on pense notamment à Christine Gautier, ici totalement inutile –, nous font plus plaisir pour l’affection que l’on porte aux comédien·nes que pour ce qui leur est donné à accomplir.

Trop d’espoirs placés dans ce duo ayant pourtant donné un nouveau souffle – malheureusement ignoré – au cinéma de genre français, L’année du requin déçoit, et son peu de charme, indéniable, ne suffit pas. Les frères Boukherma sont actuellement en préparation d’un nouveau film, on espère retrouver les frissons passés, et ne pas se retrouver face à un nouveau pétard mouillé.

L’année du requin, écrit et réalisé par Ludovic et Zoran Boukherma. Avec Marina Foïs, Jean-Pascal Zadi, Kad Merad…

Sortie le 3 août 2022

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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