Interview avec Emma Benestan, réalisatrice de « Fragile » : «  Je regrette que les garçons ne dansent pas assez en soirée »

Les aléas des interviews à distance font que l’on craint autant pour les soucis techniques que pour la pertinence des questions posées. Pourtant, cet entretien avec Emma Benestan fut aussi agréable que son long-métrage, Fragile. Si nous avons déjà abordé un peu la réussite de cette comédie romantique estivale, nous étions curieux de voir comment la personnalité de la réalisatrice avait infusé sur son film. Bingo : ces minutes d’entretien furent aussi ensoleillées que les personnages de Fragile, entre danse, amour non genré et Hugh Grant.

Comment est arrivé le projet du film ?

C’était suite à un chagrin d’amour. Tous mes amis sont venus me consoler et je me suis rendu compte autour de moi qu’il y avait pas mal de garçons qui avaient vécu des choses comme ça, aussi fortes dans le sens douloureux. Je regardais beaucoup de comédies romantiques et d’un coup, je me suis dit « C’est marrant mais on ne montre jamais ça en fait, ou rarement » alors que le chagrin d’amour est pour le coup autant partagé par les hommes que par les femmes. En plus, quelques temps après, il s’est trouvé un autre ami qui avait eu un gros chagrin et du coup, c’était moi qui était là pour lui. Et du coup, de cette période qui a été un peu triste est née une envie de comédie féministe où la fragilité masculine serait mise en avant parce que je pense que c’est important pour moi, en tant que jeune femme qui me questionnait sur les comédies romantiques, et puis sur mon expérience personnelle, qui était en train de me dire que le chagrin d’amour est, comme beaucoup de sentiments, au-delà de l’homme et de la femme. C’est quelque chose de très universel en fait.

Comment avez-vous rencontré votre casting (que je trouve d’une énorme justesse) ?

Oulaya, je la connaissais, c’était la première à rentrer sur le projet avec Raphaël. C’est deux acteurs que je connaissais vu que j’avais déjà tourné avec eux. Je connaissais Oulaya depuis 5, 6 ans. J’avais fait le premier court-métrage où elle jouait un rôle principal. Moi c’était le premier court-métrage produit donc c’était notre premier truc ensemble du coup c’était une évidence de la retrouver pour Lila. Et Raphaël, j’avais également fait un court-métrage avec lui dans le cadre d’une association dans laquelle je travaille qui s’appelle 1000 visages. C’est dans cette association que j’ai rencontré vraiment toute la bande d’amis avec qui j’ai travaillé. L’association fait en fait venir des intervenants professionnels auprès de jeunes issus de milieux populaires qui n’ont pas facilement accès au cinéma pour leur donner des cours d’acting ou de mise en scène. On fait des sessions les week-ends ou pendant les vacances scolaires pour transmettre un petit peu ce qu’on sait et puis, à travers ces moments-là, on peut faire des films. J’ai fait deux films dans le cadre de 1000 visages, dont un où il y avait Bilel qui joue le rôle d’Ahmed, j’ai aussi rencontré Diong dans un atelier. Du coup, toute la bande d’amis est une bande avec qui j’ai travaillé, que j’ai vu grandir pendant un moment, qui était d’abord amateur. Du coup, c’était aussi beau de se retrouver sur une première expérience professionnelle. Et pour ce qui est du personnage d’Az, de Yasin Houicha, il se trouve qu’il a lui-même fait 1000 visages, pas dans le même moment que moi donc je l’ai rencontré après, mais c’était marrant qu’il soit aussi passé dans cette association. Là, j’ai dû passer par une directrice de casting, Ophélie Bruder, qui m’a aidé à voir près de 80 personnes et je l’ai choisi après pas mal de call back parce qu’il avait une façon d’essayer de cacher sa fragilité. En fait, c’était ça qui m’intéressait parce que tous les autres garçons jouaient un peu. Quand on appelle un film Fragile et que c’est une comédie romantique, on la joue un peu bêbête malheureusement alors que la fragilité n’a rien à voir avec la bêtise et que les gens les plus fragiles essaient toujours de le cacher, c’est ça qui est beau. C’est une fragilité qui est discrète en fait et Yasin avait ça. Guillermo, je l’avais vu dans Le roi de la vanne, c’était une évidence donc je lui ai proposé le rôle et il l’a accepté. Tiphaine, pareil, c’était un peu des coups de cœur à chaque fois.

La direction de la photo est extrêmement solaire, on ressent fortement ce côté estival qui m’a beaucoup plu. Comment vous avez travaillé cet aspect ?

Avec Aurélien Marage, on a pas mal discuté en amont. Je voulais quelque chose de très coloré, très solaire. Je voulais aussi qu’on sente les peaux bronzées, le bleu de la mer, etc. C’était pour moi hyper important d’avoir les couleurs d’un sud où j’habite encore et qui est mon territoire d’adolescente, de jeune adulte et d’enfant. Mais du coup, ma grosse référence était Summer of Sam de Spike Lee pour les couleurs. Et même au niveau des vêtements et des décors, on choisissait toujours d’avoir une touche de couleur en arrière-fond ou sur le personnage. Après, avec les comédiens, j’ai insisté pour qu’ils soient deux semaines dans le sud avec nous puis Oulaya et Yacine sont restés pour qu’ils puissent avoir la peau basanée par le soleil. C’était hyper important pour moi cette sensation-là. Ensuite, on a quand même essayé de travailler des fois -mais ce n’était pas toujours évident- dans des lumières un peu crépusculaires, plus en fin de journée. Cela nous permettait d’avoir quelque chose qui est déjà magnifique en vrai. On a beaucoup travaillé en extérieur et c’était assez agréable. On faisait attention quand le soleil était trop zénithal, de l’ombre ou encore quand on était à l’aube. On était content de pouvoir faire la scène même si cela ne me donnait pas trop de temps pour pouvoir la tourner. Ça a été un travail comme ça, entre les repérages, la référence au cinéma de Spike Lee et le travail aussi avec la costumière et la chef déco car c’était important pour moi que le film soit solaire, coloré, qu’on ait envie d’y être car je voulais vraiment sortir de cette image de quartier où on est toujours -enfin pas toujours mais presque- dans quelque chose de gris ou de noir et blanc, d’un peu dur dans les couleurs, les habits et tout ça. C’était hyper important en tout cas d’être ailleurs là-dessus.

Personnellement, j’ai trouvé que cela fonctionnait très bien ! Comment on fait pour retourner les conventions des comédies romantiques par le biais d’un personnage aussi sensible que le vôtre ?

Ça a été un travail avec ma coscénariste Nour Ben Salem. Après, pour être tout à fait honnête, je pense que jusqu’au bout du bout du montage, je ne savais pas si ça fonctionnait. Il y a tellement de choses différentes dans le film. J’avais envie de m’amuser avec les codes parce que je pense qu’il y a plein de choses qui se mêlaient dans le film. En tant que jeune femme, je n’ai pas grandi avec des figures masculines qui soient fragiles et désirables en même temps. C’est comme si la fragilité dans le masculin avait été vachement reniée dans beaucoup de films et beaucoup de comédies romantiques notamment. Je trouve que le féminisme actuel passe forcément par une interrogation des représentations masculines autant que féminines et en tant que jeune femme, il y a ce truc du garçon gentil et du bad boy, cette espèce de dichotomie. Je me disais justement « Est-ce que ce garçon-là, on ne le regarderait pas autrement ? » parce qu’il y en a assez peu des films du genre. Tout ça étant, avec Nour, on s’est demandé quels étaient les passages obligés d’une grande comédie romantique et à quel endroit on voulait montrer des passages qui étaient plus associés à un féminin malheureusement. Il y a eu l’envie de la danse, l’envie de la cuisine et il y avait l’envie de jouer sur des codes un peu balisés qui sont au moment de la rupture, on chiale, on mange des glaces, on n’est pas bien, on a envie de se relooker, d’avoir des nouveaux vêtements, etc. Ce sont des trucs qu’on retrouve dans beaucoup de comédies romantiques. On avait envie de le mettre au masculin dans le sens où, un moment, on matte les fesses d’un mec, on lui dit « Wow ! Tu as du boule ! », il mange des Ferrero Rocher et sa copine lui dit que ce n’est pas possible de regarder  Bodyguard  car c’est encore un mec qui sauve une meuf. En fait, on essayait de décaler de manière un peu humoristique des endroits un peu balisés de la comédie romantique mais aussi de manière un peu dramatique. Par exemple, il y a souvent ce moment où le garçon se rend compte qu’en fait il désire la fille, il la retrouve et elle est trop contente. Moi ça m’avait choqué car je me disais que c’était marrant qu’en tant que jeune femme, tant que le désir de l’autre arrive, on est obligés de l’accepter sans se poser de question. De là, on s’est dit qu’on allait retarder ce moment où ils allaient se retrouver et dire « Non, je ne suis pas prête quand tu en as envie. » Ce n’est pas comme ça la vie. On ne s’est pas dit dans l’écriture qu’on allait faire quelque chose de très original dans la structure. L’idée, c’était de proposer une forme déjà très codifiée et dans cette forme-là, avec les personnages, avec les dialogues et des situations inversées sur cette question du genre, proposer en tout cas une autre façon de voir le féminin et le masculin aujourd’hui dans un genre aussi balisé que la comédie romantique.

Justement, je trouvais cela intéressant que vous mentionniez la danse parmi ces aspects attendus car les scènes de danse amènent une certaine physicalité, un certain aspect charnel, mais également un affranchissement du genre que je trouve intéressant. Justement, comment avez-vous travaillé avec votre casting là-dessus, sachant aussi qu’un de vos acteurs devait faire semblant de ne pas savoir danser pour son rôle ?*

(rires) Mais c’est vrai en plus ! Il était bien meilleur que les autres ! (rires). En vrai, c’était génial car je trouve que les films sont des chemins, des aventures collectives. Cela me fait plaisir d’avoir les retours des gens devant le film mais c’est aussi une aventure de l’à côté qui est extrêmement importante pour moi, surtout quand on fait un film féministe. À un moment, quand j’étais avec Oulaya et qu’il fallait qu’ils répètent les chorés tous les jours et qu’on avait ces mecs qui essayaient de bouger les hanches et d’être un peu sensuels, j’étais hyper heureuse car il y avait un lâcher prise Je lisais un livre super intéressant, ça s’appelle « On ne naît pas homme, on le devient ». L’autrice, de par son expérience en tant que femme trans, explique qu’il a fallu déjouer les automatismes par lesquels on l’a élevée, comme la façon de se mouvoir. On devait voir à quel endroit se jouent les codes du masculin et du féminin qui sont différents en fonction des personnes -moi je crois plus en la personnalité qui influe au-delà du genre- mais ce qui était intéressant, c’était du dance soul, il fallait donc vraiment bouger les hanches. Ce qui est plus attribué de manière normative au féminin devient quelque chose qu’ils doivent prendre et s’accaparer. C’est vrai qu’il y a une espèce d’injonction à la virilité qui empêche ces choses-là dans le corps des fois à advenir alors que certains jeunes hommes sont sensuels et désirables. Moi je trouve qu’un homme qui danse, c’est hyper désirable. Je regrette que les garçons ne dansent pas assez en soirée, comme si avoir de la sensualité, des ondulations, c’était quelque part quelque chose d’assez honteux alors que pas du tout. Heureusement, tous les hommes ne sont pas comme ça mais c’était intéressant de voir ça. Les acteurs faisaient du yoga avec ma sœur le matin sur le tournage. Il y avait vraiment un travail corporel que je voulais utiliser.

Quelles sont vos comédies romantiques préférées et lesquelles vous ont influencé, si on enlève Coup de foudre à Notting Hill et Quatre mariages et un enterrement ?

Quatre mariages  et Notting Hill sont en effet mes comédies phares. Il y a une comédie dont je me suis beaucoup inspiré qui s’appelle Forgetting Sarah Marshall, où c’est un mec qui se fait larguer qui ne fait que pleurer et qui part à Hawaï pour oublier son chagrin mais qui tombe sur sa meuf et son nouveau mec. Il y a plein de choses que j’ai reprises du film ou plutôt que j’ai ingérées d’une autre manière. Il y a surtout le fait que cet homme chiale tout le temps, qu’en fait il est extrêmement touchant et qu’il n’arrive pas à cacher sa vulnérabilité. C’est vraiment un très beau film là-dessus mais ça en fait de la comédie et ce qui est marrant, c’est que les personnages secondaires sont assez surprenants et inattendus. Il y a un personnage qui m’a beaucoup inspiré pour celui de Giacomo, c’est celui du nouveau mec de son ex et qui est vraiment trop sympa, trop cool et en même temps toxique. Je trouvais ça génial car d’habitude, l’antagoniste dans les comédies romantiques, c’est le mec brillant, beau gosse, insupportable et agaçant et là, même s’il est aussi agaçant, il a une part de grande sympathie, ce qui est encore plus terrible en fait, quand on veut détester les gens qui ne nous détestent pas, c’est très très compliqué et c’est très drôle aussi. Donc cette comédie-là m’a beaucoup inspiré. Après, il y a The Apartment de Billy Wilder qui reste pour moi le chef d’œuvre ultime de la comédie romantique. Je trouve que c’est un des rares personnages qui n’arrive pas à dire non et qui est ultra désirable car il est tellement à l’écoute, même pour elle qui manque de se suicider à cause d’un mec alors qu’il est amoureux d’elle. C’est vraiment très beau comme film avec un personnage masculin qui n’est pas là où l’époque l’attend en fait. C’est un film même politique dans l’idée de s’affirmer et c’est un film que j’adore beaucoup.

Si je peux me permettre, c’est un film que j’aime aussi beaucoup donc ça me fait plaisir d’entendre ça.

Ce film est parfait, je trouve. En plus, ce n’est pas un film qui a vieilli. C’est fou quand même de prendre un personnage principal qui n’est pas … D’habitude, le héros est un mec très capitaliste, qui doit réussir et fait tout pour écraser les autres mais là, c’est vraiment quelqu’un qui est très bon en fait. Les personnages que je préfère sont souvent très naïfs comme ici ou dans Forrest Gump, qui ont une façon de voir les autres de façon très optimiste, ce dont je pense on a besoin aujourd’hui. Ces personnages cyniques, je n’en peux plus personnellement. C’est vrai que c’est un très beau film en plus car on regarde cet homme et on se dit qu’elle passe à côté de quelque chose alors qu’elle est amoureuse du patron horrible. Pour moi, c’est le cinéma dans sa profondeur, c’est quelque chose de très politique, de très doux en fait, très feel good et juste. J’adore ce genre de films.

Vous allez me donner envie de le revoir aujourd’hui ! Pour terminer, quels sont vos futurs projets ?

Je suis en Camargue, en repérage et en réécriture pour un film qui s’appelle Animale. C’est l’histoire d’une jeune femme qui veut rentrer dans l’arène comme les hommes, qui fait des courses libres, camarguaises. Il n’y a pas de mort du taureau, ce n’est pas du tout comme la corrida. À la suite d’une soirée, elle est victime d’une sorte de bizutage et puis, elle ne comprend pas mais son corps n’est plus pareil. Elle ressent ce que ressentent les bêtes. C’est une sorte de « Taureau-Garou » en Camargue donc ça n’a rien à voir du tout avec Fragile mais c’est un film de genre, un film fantastique. Dans Fragile, j’interrogeais justement la fragilité masculine et ici, j’avais envie de faire le pendant, de me demander ce que cela faisait de vouloir avoir une force en tant que femme dans un milieu que d’hommes. Là, c’est vraiment le revers de la médaille en fait que j’avais envie d’explorer, qui est très différent de Fragile mais qui me ressemble dans les même thématiques sur les relations homme-femme.

*Cette anecdote vient d’un Q&A auquel a participé l’auteur de ces lignes.

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