Tétralogie de la mort de Gus Van Sant – Une mort peut en cacher une autre

Au début des années 2000, Gus Van Sant sort du succès hollywoodien de Good Will Hunting et peine à se retrouver dans une mécanique cinématographique en panne d’originalité. Il entreprend de se dissocier d’Hollywood en se recentrant sur des projets plus simples, moins onéreux, mais avant tout plus libres. De cette volonté de renouveau naît une tétralogie dans laquelle il expérimente la renaissance de ses envies de cinéaste tout en axant ce barnum sur un thème commun : La mort. Ce qui est tout d’abord une trilogie composée de Gerry, Elephant et Last Days, est complétée en 2007 par Paranoid Park donnant officiellement à cette période de sa filmographie le titre de Tétralogie de la Mort ou Trilogie de la Mort plus un.

Gerry (2002) – Déconstruire

Pour son premier projet d’émancipation, Gus Van Sant confie à ces acteurs fétiches et amis, Casey Affleck et Matt Damon, le soin d’écrire le scénario de Gerry, un film pour lequel il n’aura besoin que des deux acteurs et une équipe réduite qu’il conduit en plein désert, véritable laboratoire cinématographique pour le cinéaste. 

Synopsis : Deux amis, portant tous deux le prénom Gerry, se rendent dans le désert pour se promener. Rapidement égarés, les deux compères cherchent une échappatoire. 

Véritable film d’auteur, Gerry est le fruit d’une réflexion du cinéaste qui cherche comment déconstruire le cinéma tel que nous le connaissons. Contrarié par la méthode purement technique qui consiste à faire de la caméra un simple outil au service du scénario, Gus Van Sant décide de la libérer de son statut et de la traiter comme un personnage à part entière de son œuvre. Ainsi, la balade des Gerry prend rapidement l’aspect d’une longue brûlure à laquelle nous participons par le biais de l’œil mécanique. Refusant de suivre le rythme des promeneurs, la caméra se montre volatile, se laissant tantôt distancer par les personnages avant de les rattraper et de les distancer. De même qu’elle se perd par instant, quittant l’objet de l’intrigue pour filmer le monde qui l’entoure. Ce choix de réalisation nous place en troisième égaré de ce désert infini, ne retrouvant les deux Gerry que pour mieux s’en séparer à nouveau. Cette idée de déconstruction que le réalisateur avance dans Gerry se retrouve sous plusieurs formes dans l’ensemble de la tétralogie. 

Autre expérimentation majeure de cette proposition, l’étirement temporel des scènes, au cœur du long-métrage. Filmant la marche des deux hommes pendant de longues minutes – on pense ici à la scène de 7 minutes commençant dans l’obscurité pour s’achever sur une démarche hésitante en pleine lumière – le cinéaste ouvre la question de savoir combien de temps peut durer une scène. Loin de n’être qu’un prétexte au questionnement théorique, cette transition de lumière accompagnée du bruit des pas des deux hommes sert à ancrer la longueur de cette scène dans le parcours interminable des deux comparses tout en nous faisant douter de la temporalité réelle. Si le nuit remplace le jour en 7 minutes et qu’elle survient sans même qu’on la remarque, obnubilé par les corps en mouvement et le bruit qu’ils produisent, comment être sûr du temps qu’il s’est écoulé ? De même, la longueur de la scène permet de travailler la transition de lumière de sorte que notre œil, fixé sur les protagonistes, peine à repérer les changements en arrière-plan. Là encore le jeu du réalisateur avec le spectateur consiste à nous déboussoler à l’instar des personnages. Aucun doute, nous sommes dans ce désert avec eux. 

Gerry contient sans nul doute l’essence des différents projets qui composent la tétralogie de la mort. Choisissant comme personnages deux hommes qui dès le début quittent le sentier des promeneurs sur lequel ils ne se sentent pas à leur place, Gus Van Sant imprime sa volonté de nous parler de ce qui se cache en dehors des sentiers tracés. En épurant les échanges des Gerry et en ne nous donnant aucun contexte sur ce qu’ils sont ou font en dehors de ce désert, il stimule notre imagination en nous invitant à tisser les liens et créer nous-même les raisons de leurs décisions. Un ensemble qui a tout pour nous laisser interrogatifs, mais ravis devant la beauté des plans dans lesquelles il perd ses personnages en jouant sur les échelles de grandeurs. Sans cesse surprenant, simple sans être simpliste, Gerry est la première marche funèbre d’une passe originale de son créateur.

Elephant (2003) – Dénoncer

Sous l’influence de Diane Keaton, Gus Van Sant – tentant tant bien que mal de faire diffuser Gerry – accepte d’écrire et de diriger un long-métrage sur la tuerie de Columbine, fait divers américain au cours duquel deux adolescents ont ouvert le feu au sein d’un lycée, faisant d’innombrables victimes. Présenté au festival de Cannes en 2003, Elephant remporte la palme d’or et engendre une polémique sur la violence de son sujet. 

Synopsis : Lors d’une journée ordinaire dans un lycée américain, filles et garçons vivent leurs petites histoires, leurs premières relations, les difficultés de l’adolescence. Pourtant, sous ce vernis d’ordinaire, la violence n’est jamais loin. 

Pour ce deuxième film, Gus Van Sant dénonce le manque d’adaptation du système éducatif américain par le biais d’un de ces leitmotivs, la différenciation des robots et des monstres. Employant comme dans Gerry, une caméra narratrice qui virevolte au gré de ses envies d’un groupe de jeunes à un autre – souvent dans des plans-séquences sublimes renforçant l’idée de continuité temporelle – Gus Van Sant nous montre une jeunesse américaine composée des robots que sont les jeunes gens. Physique avenant, se pliant à une certaine conformité d’action (les cheerleaders qui mangent, marchent et se font vomir en pleine synchronisation) et les monstres (Freaks en anglais) qui par une particularité physique, d’intérêt ou de comportement se voient écartés du reste du groupe (la jeune fille de la bibliothèque, les jeunes tueurs, le jeune homme sourd). Par cette distinction, le cinéaste nous invite à la réflexion sur ce qui nous différencie et comment, par son manque d’acceptation et de reconnaissance, le système éducatif et la société en général participent à une forme de marginalisation. Toutefois, il veille à ce que son questionnement soit exempt de manichéisme et prête plus à la réflexion qu’au jugement.

Comme avec Gerry, Gus Van Sant s’emploie également à tordre le temps pour créer de fausses impressions de durées et de linéarité temporelle. Ainsi, si les plans-séquences semblent, et ce dès le début du film, nous induire dans une certaine continuité, la présence de scènes redondantes parmi différents plans nous invite à la méfiance quant à la narratrice de l’histoire, bobine déréglée qui mélange l’ordre du récit. L’idée est de créer une capsule temporelle qui marque à la fois l’aspect ordinaire de la journée, et l’emballement de la machine traumatisée face à la violence qui s’annonce, comme le récit d’un témoin sous le choc du drame. Drame que le réalisateur montre dans toute sa violence et son horreur au travers de nouveaux plans séquences suivant tueurs et victimes à l’instar de leurs funestes destins. 

Sous couvert de la dénonciation d’un système malade, Gus Van Sant nous interroge tous sur notre rôle dans cette machine à broyer et sur notre capacité à discerner les gens. Il utilise notamment deux panoramiques lors du film, l’un lors de la réunion du club homo-hétéro où les protagonistes s’interrogent sur la possibilité de déterminer l’orientation sexuelle d’une personne sur son visage (nous invitant par la même à l’interrogation sur nos propres préjugés), le second lors des préparatifs du massacre dans la chambre des adolescents (nous invitant à nous questionner sur ce qui différencie un tueur d’un adolescent normal et notre capacité à le détecter). Une œuvre riche tant par son propos que par sa cinématographie.

Last Days (2005) – Démystifier

Choqué, comme toute une génération, par la disparition de Kurt Cobain, et réalisant des similitudes dans les déboires du défunt chanteur et lui-même – notamment leurs grandes maisons perdues dans les bois -, Gus Van Sant entreprend avec Last Days de narrer dans une fiction proche de la réalité, les derniers jours du chanteur entre folie et solitude.

Synopsis : Blake, chanteur et compositeur de génie, se cache dans une demeure en forêt après une énième fuite de sa cure de désintoxication. Entouré de son microcosme musical, il y vit ses derniers jours.

Débutant par les déambulations forestières et mutiques du chanteur pendant 15 minutes, Last Days joue à nouveau sur la notion de freaks que l’on retrouvait dans Elephant en nous montrant l’aspect hors normes d’une personnalité abîmée par ses addictions, son incapacité à endiguer un talent qui le dépasse et à répondre aux attentes du monde qui l’entoure. Si la caméra des deux premiers projets de la tétralogie se place en narratrice et personnage du récit, il n’en est rien avec Last Days dans lequel elle devient un cadre captif dans lequel Blake n’arrive pas à se maintenir. Par la multiplication des plans fixes, le cinéaste transforme la caméra en œil observateur par lequel le public iconise une rockstar qui doit satisfaire ses attentes. Blake en est incapable, quittant le cadre sur de longues minutes avant de revenir, complètement décentré ou à moitié hors cadre, symbole de son inadaptation et de son mal-être.

Mal-être qui sera par ailleurs l’un des éléments centraux du long-métrage avec l’absence de réaction d’un entourage qui, bien que conscient du mal qui le ronge – comme le démontre la scène où la jeune femme le retrouve inconscient derrière une porte et se contente de le repousser contre le mur avant de passer sans aucun signe d’inquiétude -, ne s’en préoccupe que pour essayer de satisfaire eux aussi leurs attentes personnelles. À ce titre, Gus Van Sant choisit une fois de plus de jouer sur l’étirement de son fil temporel pour troubler nos repères mais également de montrer plusieurs scènes sous plusieurs angles et différentes durées – comme celles du studio et de la demande du musicien – pour nous montrer les différentes perceptions en fonction des personnages servant à décortiquer la vision d’un homme dépressif mais qui n’est pas dupe sur la cour qui l’entoure.

Loin de verser dans le biopic, Last Days démystifie la figure de Kurt Cobain pour nous offrir le portrait de la solitude et de la dépression. Une solitude qui s’installe malgré la présence d’un cercle proche de l’artiste dont le manque de reconnaissance et les sollicitations incessantes contribuent à les éloigner de lui. On pensera à la scène du démarcheur où Blake figure sous un tableau représentant un cerf entouré de chiens de chasse qui l’assaillent, métaphore parfaite de la relation de Blake avec son entourage. Last Days est l’extraction par un fan de la quintessence de la mort de son idole qu’il tente d’élever – avec succès – au rang de fable moderne.

Paranoid Park (2007) – Désassembler

Plus un de cette trilogie de la mort, Paranoid Park est le fruit de la frustration du réalisateur. Après la sortie de Last Days, ce dernier s’en retourne aux projets hollywoodiens et tente de réaliser deux films qui sont chacun retardé par des problèmes de production. Il découvre le roman éponyme de Blake Nelson et décide d’en assurer l’adaptation, l’inscrivant de fait dans ce qui est devenu la tétralogie de la mort.

Synopsis : Alex, un jeune adolescent qui vit avec sa mère et son frère, se renferme face au manque de considération de son entourage et développe une obsession pour le skateboard. Un soir, alors qu’il traîne près d’une voie ferrée, un drame survient : il provoque la mort d’un homme.

Après le traitement de la mort inévitable dans Gerry, la mort phénomène social de masse dans Elephant et la mort libératrice dans Last Days, Gus Van Sant s’attaque avec Paranoid Park à la culpabilité face à la mort provoquée. Se plaçant sur les épaules d’un jeune adolescent confronté à ses propres actes et à la mort d’autrui, le cinéaste prend le parti-pris de désassembler les souvenirs du jeune homme, reproduisant le phénomène de bobine déréglée d’Elephant à une plus grande échelle. Le récit suit l’écriture des événements dans le journal du garçon et s’applique à éluder tous les souvenirs traumatiques où se niche sa culpabilité. Évitant soigneusement les détails incriminants, la narration nous invite à douter de sa fiabilité et à laisser se développer le récit au fil de l’acceptation de ses actes par le jeune homme, quand bien même celui-ci élude le véritable sujet en se perdant sur ses histoires sentimentales.

Moins marquée que dans Gerry ou Elephant, la caméra brise à quelques reprises ses chaînes et quitte le protagoniste pour s’insinuer personnage de la narration notamment lors des scènes au skatepark. Toutefois, dans la majeure partie du long-métrage, elle devient le reflet des souvenirs du jeune homme, mais également de ses rêveries par lesquelles il quitte la réalité pour chercher une quiétude contre ses tourments intérieurs. À plus petite échelle, Gus Van Sant inverse ici l’hypnose visuelle qu’il avait entreprise avec la scène de la marche dans Gerry en nous focalisant sur Alex (lors de ses déplacements dans un couloir du lycée dans une scène post-interrogatoire) en créant un lent travail de lumières qui le transforme progressivement en ombre mouvante tandis que le reste du décor reste parfaitement visible, marque d’une culpabilité grandissante chez le jeune homme alors que l’étau se resserre.

Petit dernier d’une tétralogie de rupture du cinéaste, Paranoid Park est plus un baroud d’honneur à ses envies d’ailleurs qu’une véritable continuité dans ses expérimentations sur le temps et la mort. Il n’en apporte pas moins sa pierre à l’édifice et exploite avec soin les idées de ses ainées pour nous offrir un récit simple et rendu complexe par un narrateur incapable d’en raconter l’élément central et de décider ce qu’il doit faire de ses actes.

Conclusion

Par ses quatre propositions, Gus Van Sant met en pause sa relation avec Hollywood et s’interroge sur ce que doit être le cinéma. Il refuse son industrialisation normée qui consisterait à ne produire en boucle que les mêmes films stéréotypés et préconçus avec des considérations et des techniques standardisées pour s’ouvrir un champ des possibles qu’il se sait être infini, pour peu de prendre la peine d’aller le chercher. Convoquant dans ces œuvres les monstres, les inadaptés à la norme, il trace le parallèle avec une tendance cinématographique qui pourrait conduire à la mort professionnelle celui qui ne suit pas la voie tracée par la masse. Revenu depuis à des films plus grand public avec Harvey Milk, le cinéaste conserve malgré tout son indépendance. Absent de nos salles depuis 2018, on espère le revoir prochainement à la tête d’un nouveau projet. 

Gerry de Gus Van Sant, écrit par Matt Damon et Casey Affleck. Avec Casey Affleck, Matt Damon… 1h43min
Sorti le 11 novembre 2003

Elephant, écrit et réalisé par Gus Van Sant. Avec Alex Frost, John Robinson (IV), Elias McConnell… 1h21min
Sorti le 22 Octobre 2003  

Last Days, écrit et réalisé par Gus Van Sant. Avec Michael Pitt, Lukas Haas, Asia Argento 1h37min
Sorti le 13 Mai 2005 

Paranoid Park de Gus Van Sant. Écrit par Blake Nelson et Gus Van Sant. Avec Gabriel Nevins, Daniel Liu, Jake Miller... 1h25 min
Sorti le 24 Octobre 2007

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