Cogan – killing them softly : l’Amérique qui pleure ses mythes

Un accueil glacial à Cannes en 2012, et peu d’entrées au box office auront fait de Cogan – killing them Softly un film oublié ou tout simplement ignoré. Pourtant, alors qu’Andrew Dominik signe son retour 10 ans plus tard avec son projet de longue date, Blonde, sur Marylin Monroe, il est important de revenir sur ce qui est un des joyaux du cinéma américain de la décennie passée. 

Sur le papier, tout ressemble au petit film noir crapuleux, à ces figures azimutées dans des rues de l’Oncle Sam qui sentent le goudron, l’huile et le billet de banque déchiré. Le genre de film qu’on qualifie d’exercice de petit malin mariant la peinture mafieuse d’un Scorsese, les dialogues, les traits grossis et l’art de la réplique ciselée des frères Coen et le côté sale gosse absurde d’un Tarantino. Andrew Dominik paraît avoir révisé ses classiques et ses pères pour réciter la version d’une nation désenchantée. Heureusement, la cinéphilie de l’auteur n’est utilisée ici que pour poser des bases et mieux travailler les stéréotypes, les rattacher à la réalité qui les entoure.  

Dans une banlieue américaine pendant la crise économique de 2008, deux braqueurs décident de s’en prendre à un cercle de jeux. La pègre soucieuse de ne pas se laisser devancer, se charge de recruter un tueur à gage pour retrouver les auteurs du braquage et les éliminer. 

Au bout de quelques secondes de générique, un décalage se crée. Sur fond de campagne américaine de 2008, Barack Obama prononce un discours sur l’Amérique, formidable pays qui ne cesse de laisser sa chance à chacun·e, la liberté d’entreprendre, devenir qui l’on souhaite et se construire la vie rêvée. À l’écran Ben Mendelsohn et Scott McNairy, deux petites crapules au fond du trou, qui n’ont jamais réussi. La crise américaine est en train de faucher les ménages, l’argent se perd et il faut trouver un moyen de ne pas sombrer. Ces braqueurs décident de s’en prendre à un boss local. Un casse d’un cercle privé mené par Ray Liotta. La grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf, veut saisir sa chance et remplacer ceux qui ont toujours été les grands gagnants du système. 

Dominik est un cinéaste de la chute du mythe. Dans L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, son précédent long-métrage, il prend la figure d’un hors-la-loi mythique pour raconter la fin d’une vie et d’une histoire de fictions. En même temps qu’un truand qui ne se reconnaît plus dans un monde en évolution, qui ne peut plus agir face à l’Amérique remplie de Shérifs qui traquent et font la peau aux cow-boys d’antan, c’est aussi le genre du western qui est remanié. Quelle place pour un pan du cinéma qui a eu ses heures de gloires mais qui ne peut plus survivre face au pays-maître qui a signé sa fin ? Mélancolique, contemplatif, l’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford a des allures de chants du cygne de l’Ouest. Il signifie l’arrivée de nouveaux gangsters qui pensent qu’en tuant la légende, ils en deviendraient une à sa place. 

Cogan se situe sur le même créneau. Le polar tel que connu, tel que fantasmé est écorché. Effets de styles, absence de spectaculaire, les idoles populaires sont ridiculisées. Ray Liotta, James Gandolfini (impressionnant), deux monstres des ères criminelles qui ont créé leur renommée en tant que parrain de la pègre chez Scorsese ou en Tony Soprano. C’est tout un imaginaire collectif de la culture mafieuse qui s’effondre lorsque l’un se fait martyriser par deux petites frappes inconnues, alors que l’autre n’est plus qu’un ex-tueur dépressif, alcoolique et plus attaché à cracher sur une prostituée qu’à faire respecter son aura. Le parallèle se crée avec un autre grand film, conspué puis réhabilité : Cartel de Ridley Scott, qui raconte la liquidation de cadors du crime et d’ambitieux, bercés d’illusion, avec une folie des grandeurs qui ne correspond plus à la réalité. Celle du terrain qui affecte la société au détriment de discours politique fallacieux et déconnectés.

La crise économique n’offre plus l’argent dans la rue. Les maîtresses du monde sont les entreprises, seules capables d’offrir de petits contrats. Pour survivre, il faut savoir répondre à la plus offrante. Jackie Cogan (Brad Pitt) l’a bien compris et se range dans un moule parfait de tueur à gages. Méticuleux, il ne sort jamais de son cadre, répond aux demandes et est adepte de la « Mort en douceur ». Toujours à distance, il exécute sans sentiments, récupère le pognon et passe à une autre mission. Un genre d’employé d’administrations ou d’institutions étranges, à l’image du comptable Chauffeur (Richard Jenkins). Les truands et gangsters sont maintenant des pions qui font un job défini, manipulés comme radars dans les banlieues, comme implantation de petits commerces juteux, alors qu’ils se sentaient par le passé intouchables. 

La dernière phrase du film prononcée par un Brad Pitt accoudé au comptoir d’un bar rattache les débats présidentiels qui survolent le film, à la simple compréhension de la finalité de l’histoire. Cette finalité qui est celle aussi d’une Amérique désenchantée, qui ne croit plus en ce qu’elle a toujours prônée, promis et fait miroiter dans les esprits. La schizophrénie constante, entre l’argent ou le peuple.« l’Amérique n’est pas un pays, c’est un business, alors file moi mon fric ».

Cogan – killing them softly, écrit et réalisé par Andrew Dominik. D’après le roman L’Art et la Manière de Georges V.Higgins. Avec, Brad Pitt, Ben Mendelsohn, James Gandolfini… 1h37.

Sorti le 05 décembre 2012.

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