Critiques DVD/VOD/SVOD On rembobine

Les Gens de la Pluie : Disparaître dans une larme

Premier film signé de la main de Francis Ford Coppola au sein de son tout nouveau studio American Zoetrope (fondé avec Geoges Lucas qui réalise son making-of en parallèle du tournage), Les Gens de la Pluie nait d’une envie de liberté du réalisateur du Nouvel Hollywood. Projet intimiste et économe, ce road-movie porte à l’écran les regrettés Shirley Knight et James Caan au côté d’un Robert Duvall débutant sa carrière. Une œuvre qui bien que trop souvent oubliée, demeure l’une des plus intimes de son auteur et imprime les bases du studio de la famille Coppola.

Natalie, femme au foyer, ne supporte plus d’être réduite à sa condition et aux attentes de son mari. Un matin, elle quitte sa maison en direction de l’ouest en quête de liberté…

S’ouvrant sur une Shirley Knight prisonnière du bras de son mari endormi, Les Gens de la Pluie est avant tout une quête de libération prenant les atours d’un road-movie. Mettant en parallèle ce bras ravisseur avec la monotonie des tâches quotidiennes et ménagères de Natalie, cette introduction établit l’état d’esprit de son héroïne qui étouffe sous une vie qu’elle n’est pas sûre de désirer. Une vie dans laquelle elle peut se projeter cela semble identique à celle que vit sa mère. Enceinte, la jeune femme sait que sa décision vis à vis de l’enfant est celle qui scelle sa vie de couple et son destin de femme au foyer. Elle fuit, cherchant sur la route une liberté qu’elle espère pouvoir retrouver, mais également une échappatoire aux responsabilités qui s’imposent. Sa rencontre avec Killer, un jeune sportif faisant de l’autostop, lui offre l’occasion de briser le cadre marital qui l’enferme. Malheureusement atteint d’un handicap mental, le jeune sportif devient une nouvelle source de responsabilités et d’inquiétude dont elle peine à se dépêtrer. 

Centre moteur du long-métrage, la relation entre Natalie et Killer est dépeinte par le cinéaste au travers d’un jeu de séduction où le rapport de force vacille lors du premier quart du film. Ce jeu ne prend fin que par la révélation du handicap de Killer, le changeant immédiatement d’objet de désir à figure d’enfant qu’on ne peut abandonner. Enfermant Natalie dans des cadres formés par les décors (vitre de voiture, encadrement de portes, miroirs…), Coppola image le poids qui enserre son héroïne. Un poids que font peser sur elle tous les hommes qu’elle rencontre. Du mari désespéré, au policier autoritaire en passant par le jeune homme en manque d’attention, tous ne la voient qu’au travers de leurs besoins et ne l’écoutent que lorsqu’elle entre dans le cercle de leurs désirs. Au travers d’un jeu de miroir entre Killer et Natalie, le cinéaste nous montre les jeunes gens mis en opposition et séparés par le cadre du miroir, ne se retrouvant que pour s’enfermer dans une relation nouvelle et maternelle.

Dernier verrou s’appliquant aux personnages, celui d’un passé qu’ils ne peuvent dépasser. Que ce soit le souvenir d’une vie heureuse, la perte d’un proche ou un terrible accident, tous ne vivent qu’au travers de ces prismes desquels ils n’existent aucune sortie. Le réalisateur les symbolise par de courts flash-backs successifs et éthérés qui les aveuglent et les empêchent de regagner la surface. Coppola s’accroche à ses bribes venues d’hier pour lever le voile sur les pensées intimes de ses personnages et refuser de les caractériser uniquement par ce qu’ils disent. Ces flashs nous offrent une imprégnation émotionnelle personnifiant plus encore que de simples récits indicateurs et permet une plongée dans ce qui motive les cœurs des protagonistes.

Si Les Gens de la Pluie est symbolisé par cette quête de libération que partage le réalisateur (qui souhaite tourner la page des films de commande pour revenir à ses envies personnelles), c’est également le récit de l’échec. Le parcours de Natalie est jalonné d’occasions de briser ses chaînes, mais également d’éléments perturbateurs. Enfermé dans tous les reflets que croisent les yeux de Natalie, Killer a lui aussi été privé de son libre-arbitre, ce qui la retient de l’abandonner au sort que voudraient lui faire subir sa belle-famille ou l’employeur vénal. On retrouve la même construction dans la relation avec Gordon dont la fille perturbe suffisamment le rendez-vous pour laisser apparaître le vrai visage du policier. Plus que jamais métaphore du choix de Natalie, cette relation, si elle se concrétise, marque la fin de sa vie maritale et celle d’une maternité annoncée. Une métaphore que la scène finale pousse à son paroxysme, montrant qu’il n’existe pas de choix facile et indolore pour la jeune femme. 

Les Gens de la Pluie est une balade grave et lancinante sur le poids du passé et des responsabilités qui s’imposent à nous, qui parvient à créer une galerie de personnages aux vies aussi dramatiques que ne résonnent leurs soifs de liberté. Le cinéaste, lui aussi en recherche de liberté artistique, trouve un obstacle sur sa route avec l’échec commercial des premières productions d’American Zoetrope. Condamné à accepter un nouveau film de commande, il sort trois ans plus tard Le Parrain de Mario Puzzo, le début d’une saga à succès qui éclipse Les Gens de la Pluie malgré l’importance que ce dernier représente pour le jeune réalisateur.

Les Gens de la Pluie, écrit et réalisé par Francis Ford Coppola, avec James Caan, Shirley Knight, Robert Duvall… 1h 41min

Sorti le 21 octobre 1970 

0 comments on “Les Gens de la Pluie : Disparaître dans une larme

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :