Critiques

Songs for a fox : If I can dream of a better land

Une voiture s’enfonçant dans des allées marécageuses, un jeune homme s’isolant dans un dôme en toile et des cendres déposées dans le terrier d’un renard, le tout sans le moindre dialogue. C’est sur cette longue première séquence, occupant à elle seule un quart du film, que s’ouvre Songs for a fox (Dainos Lapei en VO), le cinquième long-métrage du réalisateur lituanien Kristijonas Vildziunas. À la croisée des genres entre film musical, film de science-fiction, film expérimental et drame intimiste, Songs for a fox se veut être un film éclectique nous contant l’histoire de Dainius, un jeune chanteur de rock qui part vivre seul dans une maison de campagne après le décès de l’amour de sa vie. Il y travaille à un moyen de retrouver sa bien-aimée par le biais du contrôle de ses propres rêves. 

Songs for a fox n’épargne aucunement son spectateur. Il l’oblige à la réflexion tout au long de son développement narratif et ce, dès la séquence d’ouverture dénuée de situation initiale. La mise en place de tous les éléments qui permettent à Dainius d’accéder au monde des rêves est exposée sans la moindre explication. Ainsi, la pensée constructive du spectateur se fait à retardement, réfléchissant constamment à la séquence vue précédemment grâce aux éléments de la suivante. Film sur le deuil, Songs for a fox n’en adopte pourtant pas les étapes si ce n’est la tristesse, moteur des motivations du personnage principal et le marchandage, qui pousse le personnage de Dainius à chercher un moyen de rentrer à nouveau en contact avec l’être perdu. 

Afin de structurer au mieux son récit, Kristijonas Vildziunas l’articule autour du mythe de la Grèce antique d’Orphée et Eurydice. Du récit tragique, le réalisateur lituanien en tire l’essence même en isolant la thématique des limites franchies par un être humain dans le but de retrouver son âme sœur. De cette base découlent de nombreux autres éléments permettant de faire écho au mythe original. À l’instar d’Orphée et de son envoûtante lyre, Dainius est un habile guitariste. Après la mort de leur bien-aimée, les deux personnages arrêtent de jouer de leur instrument mais finissent par y avoir à nouveau recours afin de charmer les protagonistes qui se mettront au travers de leur route. En choisissant d’utiliser le mythe grec comme structure narrative, sans pour autant en faire une adaptation totale, Kristijonas Vildziunas évite toutes restrictions et se laisse la possibilité de traiter de nombreux autres thèmes conjointement au mythe d’Orphée et d’Eurydice. C’est par exemple le cas des dernières séquences de progression de Dainius au sein de ses rêves qui prennent place au cœur d’une province post-soviétique foncièrement léthargique. En cela, le réalisateur instaure les rêves dans un contexte historique différent de la diégèse du film (contemporaine) mais également de celle du mythe grec. 

Traitant d’un personnage se sentant abandonné par la disparition de sa chère et tendre, ce sentiment semble également être celui du réalisateur qui, au sein de Songs for a fox, paraît se laisser aller à une forme d’inversion des rôles. Ici, c’est bien le personnage qui semble dicter la mise en scène et non l’inverse. Ce sentiment est particulièrement induit par le fait qu’une partie du long-métrage se passe au cœur des rêves de Dainius. De par la technologie et les méthodes qu’il utilise et développe, ses rêves deviennent lucides et donc en partie maîtrisés. C’est particulièrement dans ces séquences que le personnage prend le pas sur la caméra et, de la même manière qu’il modèle ses rêves, influe sur la mise en scène. Cette impression, donnée par un travail accru de direction d’acteur, apparaît comme appuyée par l’onirisme des décors que la caméra semble découvrir au même moment que le spectateur. Celle-ci reste à distance des nombreuses structures architecturales créées par le rêve et, à l’image du personnage qui n’ose s’en approcher, semble les craindre.  

Songs for a fox, c’est un tout, un film où les mythes grecs rencontrent la science-fiction, où les paysages abrupts entrent en confrontation avec la nouveauté technologique, où le format letterbox dénote avec le superbe architectural des rêves. En traitant du rêve lucide à travers un objectif donné à son personnage acharné, Kristijonas Vildziunas se laisse aller à un enchaînement de tableaux plongeant progressivement le spectateur dans un univers fantastique. Pourtant en partie produit par le Fonds culturel du Conseil de l’Europe (EURIMAGES) basé à Strasbourg, Songs for a fox n’a malheureusement toujours aucune date de sortie prévue, en dehors de sa diffusion au Festival du film Nuits noires de Tallinn, en Estonie, en novembre 2021. Cependant, aucun doute qu’au vu des nombreuses qualités du film, celui-ci finira par obtenir une diffusion au sein de notre hexagone.

Songs for a fox écrit et réalisé par Kristijonas Vildziunas. Avec Lukas Malinauskas, Agnese Cīrule, Mantas Zemleckas…

À propos Florent Ringot

Considère que George A. Romero est bien plus politique qu'on ne le laisse croire. Ne peut s'empêcher de se demander ce qu'aurait été la carrière de David Lynch sans Mel Brooks, de Wes Craven sans cauchemars, de Johnny Depp sans Nicolas Cage... Estime que les plateformes de streaming tuent le cinéma, mais quel plaisir d'avoir accès à l'intégrale de Lavalantula en 2 clics. Pense que la qualité prime sur la quantité, mais que ce n'est pas une raison pour ne sortir que 3 films de genre français par an.

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