Critiques

Everything Everywhere All At Once : Tout, partout, tout le temps, mais ensemble

Ah, le multivers. Ce terme si galvanisant, promesse de possibilités infinies, qu’il est devenu vulgarisé à outrance, tant il sert désormais de justification à tout scénario improbable – remplaçant de fait le désormais obsolète « Ta gueule, c’est magique ». Son utilisation récente, devenue commune, en voit d’ailleurs la pire des versions, à tel point qu’entendre qu’une nouvelle œuvre s’apprête à traiter du sujet est synonyme de terreurs nocturnes, nos cauchemars s’encombrant de nouvelles apparitions de Tom Holland et de cette horrible comparse qu’il traîne désormais partout, la nostalgie. Mais cessons d’avoir peur. Everything everywhere all at once a non seulement l’ambition d’utiliser le dispositif dans tous les aspects possibles, mais a aussi l’envie de mêler la grandiloquence visuelle à sa portée…pour conter une histoire intimiste et familiale. Antinomique ? Pas tant.

Des Daniels, il n’était pas simple de deviner la trajectoire future. Kwan et Scheneirt, deux versants d’une même pièce, dont l’accomplissement se retrouve dans un humour potache, souvent gras, qui n’oublie pas d’animer sa verve vers les souffrances humaines. On pourrait se demander comment les responsables d’une relecture de Vendredi et la vie sauvage avec un cadavre qui pète peuvent se retrouver aux commandes d’un blockbuster détonant, mais, rapidement, des thématiques similaires se dessinent. Hank, ce Robinson suicidaire qui découvre en son défunt imaginaire une raison de vivre, ressemble en beaucoup de points à Evelyn Wang. Elle qui a fui sa Chine natale pour le rêve américain aux côtés de Waymond, son époux dévoué qu’elle ne regarde que peu, endosse toutes les casquettes possibles, pliant sous le poids de responsabilités qui l’ont empêché d’exister et d’avoir le droit d’avoir elle-même des rêves. En éduquant sa fille Joy avec la même rigueur – et lui inculquant de rester cachée et de se conformer pour ne pas choquer les traditions –, celle-là même qui l’a fait fuir un père dont elle doit maintenant s’occuper, ce sont les même erreurs qu’elle reproduit, à sa manière. Une visite chez les impôts qui met le dernier coup de pression à une femme déjà trop tendue, et c’est l’explosion : les quelques évasions imaginaires qu’elle se permet, pour échapper à ce quotidien morose où tout n’est qu’une question de survie, interviennent, deviennent tant de façon de concevoir le monde, de se façonner une nouvelle identité, et surtout d’enfin vivre la grande aventure.

Dans sa première partie, « Everything », le film présente ses règles, qui si elles sont simples à concevoir ne sont que démontrées par l’exemple visuel, et peuvent dérouter face à la cacophonie qui règne. Le multivers étant un foisonnement de possibilités, il est logique que le brouhaha s’installe, que l’esprit soit confus devant toutes les réalités proposées. À l’instar du destin de Nemo dans le Mr Nobody de Jaco Van Dormael, chaque décision que prend Evelyn fragmente sa réalité, créant une alternative où l’une de ses doubles suit cette nouvelle idée avortée, et devient un accomplissement, l’expression d’un rêve émis à un moment T. Lorsque cette dernière émet un geste considéré comme « stupide », elle peut, en se concentrant, accéder à l’une de ses doubles, lui emprunter les capacités qu’elle a développées dans sa réalité propre. À l’écran, ce sont différents ratios qui surgissent, pour que nous anticipions les passages dans d’autres réalités. Il en ressort deux dynamiques que l’on retrouve tant dans la narration que dans l’inventivité visuelle qui prend place. Pour atteindre les diverses réalités, Evelyn doit déborder d’imagination, mais les personnages qu’elle doit affronter, eux aussi conscients de ce multivers et pouvant l’arpenter à leur guise, doivent également trouver les actions idiotes leur permettant d’agrandir leur spectre de capacités. L’humour des Daniels se situe là, dans ces gestes soudains que chacun·e doit effectuer, qui vont de manger un chewing-gum collé depuis des lustres sous une table, à s’enfoncer un trophée de la meilleure agente de recouvrement dans le cul. Après l’expiration des pets, l’insertion des objets : les réalisateurs aiment définitivement les orifices, et ont bien l’intention de nous partager l’hilarité qu’ils leur provoquent. En deuxième conséquence de cette utilisation originale des multiples personnalités/univers, les différentes prises d’acquis lors des transes d’Evelyn représentent les obstacles qu’un personnage doit rencontrer, affronter et comprendre pour pouvoir évoluer. Autre capacité multiple, puisque, comme il est précisé plus haut, Evelyn n’est pas la seule à avoir la possibilité de visiter ses doubles, et de nombreux personnages interagissant avec elle le font également. C’est là qu’est la force du film des Daniels : c’est avant tout une histoire de personnages, et la galerie présentée n’est pas des moindres.

« Everywhere » développe le concept enfin établi. En offrant à chacun·e la possibilité de se faire habiter par différents corps, représentant tant de doubles généré·es chaque fois qu’Evelyn fragmente son esprit, Everything everywhere all at once offre à tout le casting l’occasion de briller. Première figure que nous croisons dotée de cette aptitude, Waymond, qui passe d’un mari timide mais excessivement dévoué à Alpha Waymond, prophète de l’esprit qui tel le Visiteur du futur vient apporter à Evelyn les clés de ses nouvelles capacités mentales. À ce petit jeu, Ke Huy Quan se donne à cœur joie, pouvant alterner des registres comiques et dramatiques, mais aussi mettre à profit ses talents de cascadeur, à l’instar de Michelle Yeoh, dont la palette de jeu est mise à rude épreuve, elle qui n’est généralement connue que comme artiste martiale, et qui peut ici déployer d’autres facettes. Les Daniels ne laissent aucun personnage de côté, et exploitent tant le grand-père (superbe James Hong), l’agente des impôts campée par une Jamie Lee Curtis qui s’éclate comme jamais, que des rôles tertiaires, les hommes de main que l’on retrouve dans chaque réalité, qui finissent par nous émouvoir tant ils sont eux aussi des figures récurrentes du métrage. Chacun·e a en réalité une fonction, un rôle par les miroirs qu’Evelyn leur crée, et sont autant de clés pour résoudre le puzzle de son cerveau. Pour ajouter à un récit déjà très dense, chaque réalité que nous entrapercevons lors des passations d’Evelyn se transforme en arc, possédant sa petite histoire, qu’ils choisissent de raconter jusqu’au bout, pour ne pas juste jouer d’un instant comique mais créer de nouvelles récurrences dans la carte mentale de notre héroïne.

Ainsi, l’on peut s’amuser de voir dans quels recoins imaginaires les Daniels choisissent de nous emmener, et à quel point ils manipulent au sens strict la notion de multivers, sa pluralité et sa richesse. Un véritable multivers, c’est celui qui nous ramène dans des univers familiers mais qui en ouvre une infinité d’autres. L’abondance de références cinématographiques suit une logique, Evelyn pouvant lors de ses absences rêver d’être l’héroïne d’une de ses fictions préférées. Lorsqu’elle s’improvise cheffe de cuisine, c’est parce qu’elle pense à Ratatouille. La logique veut que nous soyons transporté·es dans une variante du film de Brad Bird, où cheffe Evelyn est aux prises avec un raton laveur cuisinier. Des univers improbables, comme celui des pierres qui discutent, tout est sujet à ravir les pupilles, mais n’est jamais disposé devant nos yeux par hasard, y compris lorsqu’elle suivent une intention ludique – pensons ici aux décors entièrement destructibles lors des scènes d’action, nous rappelant au cinéma hong-kongais. Dans toutes les réalités où Evelyn s’accomplit dans une vocation rêvée, les mêmes problèmes surviennent : la défiance envers son père, le manque de reconnaissance envers Waymond qui l’aime quoi qu’elle fasse, ou son ignorance des tribulations de Joy, présentée dans la grande Histoire comme antagoniste mais qui est en réalité victime des choix et biais moraux de sa mère. Celle que nous suivons comme l’héroïne est aussi l’ennemie de sa propre histoire : celle qui doit apprendre à s’aimer, à savourer ce qui fait son quotidien, à enfin regarder celleux qui l’entourent et ne plus parler à leur place, comprendre que chacun·e d’elleux façonne les éléments qu’elle a projeté dans chacune de ses réalités.

On rejoint le récit familial et intimiste. Comme une histoire universelle, qui rejoint les mêmes aspérités, Everything everywhere all at once utilise un procédé complexe pour nous ramener à l’essentiel. La parenté avec le Retour vers le futur de Zemeckis, qui utilise le procédé aussi complexe soit-il que le voyage dans le temps pour nous faire un soap opera autour des amours de la famille McFly, est évidente, et les Wang ont suffisamment de choses à raconter pour que le récit n’ait à s’emparer d’un aspect « mondial », d’une problématique qui concernerait autre que leur entourage direct. Dans une volonté naïve, qui comme l’exceptionnel Trois mille ans à t’attendre entoure sa fresque du pouvoir de l’amour, le film nous fait confiance pour s’emparer de ses thématiques, tant l’identification, elle, peut être universelle. Nous avons tou·tes un parent, un voisin, avec qui nous ne parvenons pas à communiquer, et qu’il suffit de considérer et chérir pour renouer le dialogue, et après ses presque deux heures trente de rebondissements virevoltants, le métrage nous rappelle à ce simple fait. L’intelligence est celle de nous rappeler également à notre propre sur-consommation. C’est lorsqu’Evelyn se perd, se fait absorber dans toutes ces possibilités, que ces distractions l’éloignent des essentiels, la faisant devenir autre, une machine créative auto-centrée qui l’aveugle quant aux besoins des autres, dont elle a elle-même besoin pour s’accomplir. Comme Hank et Manny dans Swiss Army Man, comme les deux pierres qui admirent le couchant du haut de leur falaise, le message est simple : il n’y a rien de pire que d’être seul. « All at once », en conclusion, nous offre des plans simples, par une mise en scène bien plus calme, mais qui sont force de symboliques.

Adeptes du monomythe, les Daniels ? C’est évidemment plus compliqué. Ils démontrent cependant que si toute histoire a déjà été racontée, l’essentiel est de savoir comment la raconter à nouveau. Utiliser l’esprit foisonnant d’une rêveuse pour nous embarquer dans la complexité de l’imaginaire et des fantasmes, un pari ambitieux, sacrément casse-gueule et qui en fera arriver plus d’un·e à saturation, mais qui s’avère plus que réussi. Cet été 2022 est décidément empli de surprise dans ce que le cinéma d’auteur américain nous propose. Nous est avis que nombre de gros studios devraient se méfier de ceux qui manient bien mieux la caméra qu’eux et marqueront les esprits à terme.

Everything, everywhere, all at once, écrit et réalisé par Daniel Kwan et Daniel Scheneirt. Avec Michelle Yeoh, Jamie Lee Curtis, James Hong… 2h19
Sorti le 31 août 2022

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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