C'est au cinéma Cannes 2022 Critiques

Tout le monde aime Jeanne : dépression animée

Il est une pensée qui voudrait qu’en ces temps dits « compliqués », où tout semble aller au plus mal, le rire serait une solution. Or, s’il y a bien un genre duquel notre très cher cinéma français – pour reprendre ironiquement la formule d’un certain critique à l’opinion mal bâtie – n’est pas en reste, c’est bel et bien la comédie. Celles-ci sont nombreuses – des films de Peretjatko à ceux de Dupieux, en passant par Justine Triet –, mais une voix détone particulièrement, par son timbre singulier. Céline Devaux n’en est pas à son coup d’essai, elle s’est déjà distinguée avec trois courts métrages remarquables et remarqués, et il est l’heure pour elle de faire le grand plongeon – à l’image de la première scène de son film –, en éclaboussant le monde du long métrage de ses saillies. Pour ceux qui ne seraient pas familiers de son style, celle qui a été diplômée de l’ENSAD avec le surprenant Vie et Mort de l’Illustre Grigori Efimovitch Raspoutine se distingue par un humour corrosif, déjanté, et une palette visuelle d’une grande richesse. Prenons-en pour preuve son deuxième court métrage, Le repas dominical – lauréat du César du meilleur court d’animation –, dans lequel Vincent Macaigne hurle en off de manière imprévisible et barrée ses tourments personnels et familiaux, illustrés frénétiquement en dessin animé. Comment ne pas être charmé par cet élan comique venu d’ailleurs ? Un élan, qui invite aussi à réfléchir sur le travail de cette artiste qui fait de la comédie un terrain d’expérimentation autant qu’une expérience cathartique, avec l’animation comme cœur et moteur. Ainsi, Tout le monde aime Jeanne – prolongement de la tentative hybride qu’était Gros Chagrin, son dernier court amène, avec sa fraîcheur douce amère bienvenue, une question intéressante : comment faire rire aujourd’hui ?

Cette interrogation ne relève pas tant du sujet, que de son traitement. Car de sujet, celui de Jeanne est bien simple : il s’agit de suivre la déchéance dépressive d’une femme qui a voulu créer une structure écoresponsable, en vain, et qui doit retourner au Portugal vendre l’appartement de sa mère défunte pour rembourser ses dettes, tout en flirtant avec deux hommes de son passé. Si la drôlerie ne semble pas au rendez-vous, c’est justement par ce choix ingénieux de situation initiale. Rien ne va, le monde court à sa perte et cette femme aussi, donc autant en rire pour mieux repartir de l’avant. Et l’humour de Céline Devaux prend une forme étonnante, à travers une voix-off pas si off (faisant écho à celle de Vincent Macaigne dans le déjà cité Repas dominical), car matérialisée en animation à travers un petit fantôme – à l’allure de femme cachée derrière une immense chevelure –, aux répliques grinçantes et macabrement drôles (une blague sur le suicide au bout d’une minute), qui vit dans la tête d’une Blanche Gardin d’une élégante sobriété quasi-mutique, créant l’émotion. S’engage un récit dialectique où les petits riens de l’esprit se confrontent au grand tout de l’existence, où le naufrage d’une personne fait écho à celui de notre civilisation, où la fantaisie libre de l’animation s’oppose à la réalité contraignante, rendant l’objet plus retors qu’il n’y paraît.

Certes comédie dramatique avant tout, ses bifurcations oniriques, romantiques et politiques, lui permettent de tracer un sillage unique, à la croisée des influences – entre relecture cinématographique et féminine de la série Bref et héritage de la screwball comedy à l’ancienne – et de son époque. Se mêlent militantisme écologique par l’émerveillement (la découverte de la méduse « magique », rappelant presque la quête de l’image parfaite du récent Nope) et rebattage ingénieux des cartes des relations homme-femme : de Vitor (Nuno Lopes) qui passe du goujat-beauf à l’homme moderne en une réplique, quand Jeanne l’accuse d’adultère et qu’il rétorque que sa femme aussi va voir ailleurs, à Jean (génial Laurent Lafitte) l’éternel gamin qui frise constamment la lourdeur pour laisser transparaître une profonde tendresse, en passant par la voix qui exprime les désirs et paniques sexuelles de Jeanne frontalement. C’est ce qui donne son charme et sa singularité à Tout le monde aime Jeanne, cet assemblage étrange de conflits, de paradoxes, qui accompagne les personnages jusqu’au bout : la promenade sur ce quai bardé de conteneurs bien rangés, faisant écho au nouvel équilibre de Jeanne et au potentiel espoir de voir son projet maritime réussir, renvoie irrémédiablement aux transports et à la pollution qu’ils génèrent. Étrange fascination donc, que celle qui vaut pour ce contre quoi l’on lutte.

Ce rapport au monde, construit comme une suite de virages inattendus où chaque pensée, même la plus triviale et honteuse, donne lieu à une réaction en image (jamais gratuite, toujours créative, souvent hilarante), agit comme une invitation à l’enfance. Le deuil appuie cette idée – parfois merveilleusement, dans les séquences animées où le regard de la mère défunte apparaît, ou quand Jeanne raconte sa peur enfantine de voir celle-ci disparaître, parfois lourdement, comme lorsqu’elle pleure dans la penderie et que des flash-backs d’elle petite surviennent –, et agit comme la couche de lecture centrale du récit. Le suicide maternel – marqué par la présence spectrale et sublime de Marthe Keller – est la cause de la dépression, et de l’investissement massif sur le système écoresponsable, ce qui en rend l’échec insurmontable – pour elle, mais aussi pour le monde. Cette dimension tragique, jamais omise ni moquée, apporte sa gravité à un film et provoque le recours à l’insouciance, qu’offre Jean – ex-dépressif qui fait de son mieux pour aider Jeanne à accepter ses névroses – mais aussi Simon, le frère, qui vient l’aider en cassant joyeusement la vaisselle et en chantant du Lenormand. De ces jeux d’enfants qui sont tant de pièces de ce puzzle hybride foutraquement organique, ressortent des éclats de rires, doux, gras et amers, de ceux qui font franchement du bien. Car s’il nous faut rire aujourd’hui, autant le faire en se moquant d’abord de nos erreurs, de nos hontes, de nos peurs et de nos regrets et, pourquoi pas, en les animant, en leur donnant vie.

Tout le monde aime Jeanne, écrit, réalisé et animé par Céline Devaux. Avec Blanche Gardin, Laurent Lafitte, Nuno Lopes, … 1h35

Sorti le 7 septembre 2022.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 24 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

0 comments on “Tout le monde aime Jeanne : dépression animée

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :