Critiques

After hours : Nuit déserte, dernière cigarette

De Ted Mosby à Grégoire Moulin, nombreux nous l’ont dit : rien de bien ne peut arriver après deux heures du matin. Ce constat lugubre, témoin de situation alambiquées qui oscillent entre coïncidences amusantes et dangers certains, Martin Scorsese en joue dans son tonitruant After hours qui, comme l’indique sa traduction française, est l’amoncellement d’une sacrée nuit de galères. De quoi rire, mais aussi frémir devant les terreurs nocturnes que cachent les contours de Soho.

Pourtant, il n’est aucun doute possible lorsque nous voyons la figure du héros emportée par les traits de Griffin Dune. Celui qui se fait dépecer quelques années plus tôt dans Le loup-garou de Londres est un habitué des mauvaises décisions d’après minuit, et, lorsqu’il incarne Paul Hackett, il n’est pas prêt de résilier sa carte d’abonnement chez les galériens. Ce Paul Hackett, c’est un monsieur-tout-le-monde, informaticien sans histoires qui ne tente jamais de se lancer dans la grande aventure, et savoure les petits plaisirs, bien coincé dans un costume trop serré. Ce qui ne l’empêche pas, comme tout Walter Mitty qui s’ignore, de rêver, de n’attendre qu’un élément déclencheur pour tenter l’impossible. Les doux yeux d’une jolie blonde, Marcy (Rosanna Arquette), suffisent à lui dire qu’il est temps pour lui de braver l’interdit, de faire un dépassement d’horaire contre maîtresse Morphée sans se soucier des conséquences. Les déboires pointent pourtant vite le bout de leur nez, avec ce semblant de libre arbitre lui restant représenté par ce billet qui s’échappe du taxi un peu trop rapide, qui l’amène à sa nuit de folie.

Ce taxi à la conduite ordurière, nous le reverrons. Chaque carte qu’abat Scorsese dans l’étal de personnages grandiloquents de Joseph Minion n’est jamais fortuite, et si le quartier de Soho est une jungle de tous les dangers, la manière qu’ont de communiquer ses obstacles le réduisent à un parc clos, cyclique. Du barman dont le suicide de la petite amie coïncide à la volonté de Paul de ne pas s’engager avec cette dernière quelques instants auparavant, à la marchande de glace qui tient en réalité une brigade de rue dont notre héros est l’objet d’une traque nocturne, tous ces éléments coïncident, et jamais un nouveau point d’accroche n’est éloigné des dangers premiers. La caméra éloignée, toujours en fond de pièce, nous dévoile les contours de chacune de ces arènes, et de ce héros qui, par sa profonde naïveté, n’est jamais proche des points de fuite, et s’engouffre aux côtés de l’objectif dans les étages, sous-sols, niveaux dont il est difficile de s’échapper rapidement.

Pour contraster avec les personnages rudes, violents qu’il nous donne à suivre dans ses métrages précédents – exception faite de La valse des pantins où, si Rupert Pupkin n’est pas un enfant de chœur, il reste un doux idiot empêtré dans ses rêves de grandeur –, Scorsese met en scène un parfait candide, qui a pour simple ambition de passer une bonne soirée. Si cela ne l’empêche aucunement de prendre des mauvaises décisions, et de mettre ses rencontres en danger, tant par sa couardise que son égoïsme, il est le plus souvent représenté comme ingénu, et choisit par urgence, sans le recul que nous possédons derrière notre écran. Notre empathie se mêle quelquefois de colère, mais souvent de pitié, pour celui dont on voit le sort s’assombrir à chaque nouvelle situation.

Répertorié comme comédie, After hours ne s’empêche pas une noirceur désespérée, qui se distille notamment dans la description du quartier, de ses figures mélancoliques, en proie avec la mort, qui crient leur malheurs la nuit comme nous ne les regardons pas de jour. Quelques démons, notamment la drogue, qui faillit emporter le réalisateur quelques années plus tôt lors du tournage de New York New York, qui ne sont jamais bien loin, et qui laissent une note amère entre des rires déjà bien jaunes.

After Hours, de Martin Scorsese. Écrit par Joseph Minion. Avec Griffin Dunne, Rosanna Arquette, John Heard… 1h38
Sorti le 16 mai 1986

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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