On rembobine

Zulu : Cicatrices non refermées

Explorer, à travers le genre du polar noir, les plaies béantes de l’Afrique du Sud post-Apartheid, c’est l’ambition du roman Zulu de l’auteur français Caryl Ferey. Explorateur, adepte d’histoires faisant le lien entre le présent et le passé douloureux de pays fracturés (La Nouvelle-Zélande avec Haka et Utu, l’Argentine avec Mapuche, le Chili avec Condor), l’écrivain est également un adepte des thrillers noirs dont il maîtrise les codes pour livrer des œuvres amples, intenses, violentes et radicales.

C’est le cas de Zulu, qui suit deux inspecteurs de la police du Cap au passé douloureux, Ali Sokhela et Brian Epkeen. Le premier est un rescapé des milices d’Inkatha dans son enfance, le second est le fils d’un procureur du temps de l’Apartheid. Tous deux enquêtent sur l’assassinat d’une jeune femme, lié au trafic d’une nouvelle drogue. En progressant dans l’affaire, ils font la découverte d’un secret qui remonte aux heures les plus sombres de l’Apartheid. Co-production entre la France et l’Afrique du Sud, le film plonge véritablement son spectateur dans le pays avec un tournage sur place, dans les différentes langues locales, et avec une distribution intégralement composée de sud-africains si l’on excepte le duo d’acteurs principaux.

Adapter le roman de Caryl Ferey n’est pas une mince affaire, tant il est ample, multiplie les personnages, intrigues et les longues descriptions minutieuses du passé de l’Afrique du Sud. Le réalisateur Jérôme Salle (Largo Winch 1 et 2, également scénariste) et Julien Rappeneau (36, Quai des orfèvres, Cloclo) optent pour une relégation en arrière-plan du contexte historique et politique du pays. Le film reste en surface et n’exploite jamais totalement son contexte, résumant en une scène de dialogue plutôt lourde les contradictions de la Commission Vérité et Réconciliation, pendant que le sujet derrière l’intrigue du roman (inspiré du Project Coast développé par le régime de l’Apartheid) est tout juste effleuré.

Cette décision reste néanmoins purement cinématographique. Par son cadre et son atmosphère, le film fait ressentir au spectateur toutes les tensions existant en Afrique du Sud, de la violence omniprésente jusqu’aux inégalités économiques, sociales et raciales. D’une séquence à l’autre, on passe de la richesse des villas à l’extrême pauvreté des bidonvilles, la violence est présente à chaque coin de rue et touche plus particulièrement les plus faibles et démunis, entre gangs, drogue, meurtres, et enfants qui se battent à mort.

Une extrême violence au milieu de superbes paysages. Une forme d’apartheid toujours présente que l’on comprend immédiatement. L’histoire du pays qui finalement n’a que peu changé, quand même dans le crime, les noirs ne sont que des pantins, manipulés par les hommes qui ont été graciés par la Commission Vérité et Réconciliation. Un propos jamais lourdement appuyé – à une scène près – et qui s’intègre très bien dans ce thriller noir, radical et violent. Meurtres, fusillades, torture, le film ne recule devant rien et ce, dès son introduction sous forme de flashback montrant un homme brûlé vif.

Au milieu de tout ce chaos, les personnages de Brian Epkeen et Ali Sokhela cachent au fond d’eux-mêmes une violence issue de leur passé respectif. D’un postulat issu du buddy movie en apparence, Zulu dépasse très vite le genre en suggérant un passé qui conditionne leur vie et qu’ils ne parviennent pas à dépasser, comme le second courant dans le vide sur son tapis de course dans son appartement. Deux personnages qui inspirent respect et amitié malgré leurs différences, telles les deux faces d’un même pays qui tente difficilement de cicatriser ses plaies. Deux personnages brillamment portés par leurs interprètes respectifs. Forest Whitaker porte à travers son regard tout le poids de ce passé douloureux. Une prestation à la fois froide, intense, et parfois touchante. Quant à Orlando Bloom, il se montre très convaincant dans ce rôle de flic alcoolique et autodestructeur, sorte de variation de Martin Riggs.

Même si l’auteur du roman réfute l’influence du cinéma des années 80, citant plutôt L’Inspecteur Harry ou French Connection parmi ses films de chevet, difficile de ne pas penser au héros de L’Arme Fatale à travers Epkeen. Sa séquence d’introduction est à ce titre très proche de celle de Riggs : découvert nu dans sa chambre, la gueule de bois, une femme dont on ne voit pas le visage dans le lit. Au-delà de son propos, Zulu est surtout un thriller intense et radical, qui bénéficie d’un savoir-faire technique indéniable. Le style caméra à l’épaule de Jérôme Salle nous plonge dans l’enfer et le chaos du Cap, tout en mettant en valeur les superbes paysages du pays, pendant que la photographie de Denis Rouden fait ressortir la chaleur du pays.

Le film est hélas un échec à sa sortie en salles, qui mérite d’être redécouvert aujourd’hui. Un film qui, s’il n’atteint pas la profondeur du matériau d’origine, se pose comme un solide thriller et comme de loin le meilleur film de son réalisateur. On espère désormais que l’adaptation de Mapuche, le chef d’œuvre de Caryl Ferey (dont il écrit le scénario) verra le jour prochainement.

Zulu de Jérôme Salle. Écrit par Julien Rappeneau et Jérôme Salle. Avec Forest Whitaker, Orlando Bloom, Inge Beckmann… 1h50.
Sorti le 4 Décembre 2013.

0 comments on “Zulu : Cicatrices non refermées

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :