Printemps tardif : Bonheur égoïste

Certains critiques, y compris parmi la rédaction, ont pour habitude de prendre des notes pendant le visionnage d’un film. On place délicatement un petit carnet entre ses deux jambes et on reste à l’affut de chaque petit détail qui aurait l’honneur de trôner sur les pages de celui-ci. On s’attèle à la tâche avec minutie, on y note le nom du film, son année de production, ses acteurs principaux. Son contexte aussi, des réflexions sur le déroulé de l’intrigue, sur l’esthétique de l’œuvre. Un jour, nous découvrons Yasujirō Ozu, et quand, le film terminé, nos yeux se posent sur nos écrits, nous sommes bien embêtés : presque tout les mots ont été balayés par nos larmes.

Le 5 septembre 2015, Setsuko Hara quitte cette Terre. Par chance, elle n’emporte pas avec elle le souvenir impérissable de ses prestations dans Printemps tardif ou encore Voyage à Tokyo. C’est ce premier film qui nous intéresse aujourd’hui. En 1949, Ozu porte sur le grand écran le roman Chichi to Musume (littéralement Père et Fille) de Kazuo Hirotsu, narrant l’histoire de Noriko, 27 ans, seule fille de la famille Somiya à ne pas être mariée et vivant (toujours) avec son père (Chishū Ryū), songeant la marier.

Raflant les prix Mainichi du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario et de la meilleure actrice, Printemps tardif est peut-être le film avec lequel Ozu se pose comme le représentant le plus important du cinéma de son pays et contribue à le rendre toujours plus populaire, entraînant avec lui l’émergence de nouveaux cinéastes et de ce que l’on a appelé, dès 1950, le second âge d’or du cinéma japonais.

Printemps tardif est le témoin évident d’un bousculement dans la société japonaise d’après-guerre. Le mariage demeure un devoir, mais le choix se pose. On y parle même de remariage. Le Japon et son cinéma sont maintenant conscients du reste du monde, et les influences des États-Unis sont trop fortes pour être invisibles. Pour autant, contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, cela ne se fait pas au détriment de l’honnêteté de l’œuvre du cinéaste, bien au contraire. C’est cette conscience-même qui lui permet de tendre vers un universel total, dans lequel les figures de son cinéma ne dépendent plus justes de traditions, d’un pays et de sa langue, mais d’une humanité bouleversante.

Il serait trop simple de fuir la filmographie du monsieur en prétextant que le noir et blanc est synonyme d’une époque révolue, que les films japonais n’ont pour désir que de nous ennuyer ou de nous perdre. On pourrait se dire aussi que les errances littéraires et cinématographiques de deux vieux messieurs de l’Ère Shōwa ne nous concernent pas. Ce serait se tromper, ce serait passer à côté de la vie, de ses tourments les plus fous. Ce serait s’interdire l’émotion, le cinéma, le sourire de Setsuko Hara, ses pleurs, nos pleurs et ce petit carnet trempé sur nos genoux tremblants d’extase.

Printemps tardif, de Yasujiro Ozu. Écrit par Kōgo Noda et Yasujirō Ozu d’après le roman Chichi to Musume (父と娘) de Kazuo Hirotsu. Avec Setsuko Hara, Chishū Ryū… 1h48
Film de 1949, sorti en France le 8 juillet 1992.

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