Saint-Omer : Tou·tes coupables

Alice Diop est une réalisatrice confirmée pour ses documentaires (dont Nous en 2021, primé à Berlin). Avec Saint-Omer, elle s’essaie pour la première fois à la « fiction », son arc narratif est inspiré de faits réels mais baigné d’une approche documentaire et documenté. Pendant deux heures, son récit et sa mise en scène, Lion d’Argent à la Mostra de Venise 2022, nous emmène dans une analyse profonde de l’Homme et des devoirs imputés aux femmes. Poignant.

Rama est romancière et professeure. Pour sa documentation, elle assiste au procès de Laurence Coly à la Cour d’assises de Saint-Omer. Cette dernière est accusée du meurtre de son bébé de 15 mois en l’ayant abandonné sur une plage. Le procès se révèle plus complexe pour Rama, tant ses certitudes sont sans cesse remises en question.

La quasi-intégralité du film se passe durant le procès, dans la salle du tribunal. Alice Diop insiste autant sur les réponses apportées par Laurence sur le pourquoi de ce geste que sur l’écoute de l’auditoire, et plus précisément de Rama. La cinéaste offre des moments très forts pour un film de procès en s’écartant avec habileté du cahier des charges du genre. D’ordinaire, les films de procès se ressemblent (à peu) près tous, la démarche est manichéenne entre l’accusation et la défense avec pour résolution finale le verdict du jury sur la culpabilité (ou non). Certains s’essaient même à traiter l’injustice ou le soulagement au-delà du jugement. La résolution judiciaire du fait divers n’entre pas dans le climax de l’arc narratif ici, les enjeux sont d’un autre ordre. Alice Diop nous montre un moment, presque hors-temps, où la parole est aussi importante que l’écoute. Son objectif se pose beaucoup sur Laurence, répondant aux questions, et sur Rama, auditrice.

À l’inverse de quelques réactions de l’avocat à l’accusation, le film est très calme, les différents protagonistes ont le temps de s’exprimer, d’expliquer. La notion d’écoute prend ici tout son sens notamment vis-à-vis de nous, spectateur·ice. Nous sommes à l’écoute des questions de la juge, des réponses de Laurence et des réactions de la salle (dont Rama). Si le film est bavard, les propos les plus forts sont pourtant ceux qui sont uniquement suggérés, entre les lignes. Parler, encore et encore, n’est pas gage de compréhension collective. Tout ce qui est révélé est de l’ordre de l’intime mais devient partagé à partir du moment où il faut comprendre le pourquoi du terrible geste de Laurence. Tout le monde (y compris les spectateur·ices) deviennent juré·es.

Crédit photos : Les Films du Losange

Juré·es, certes, mais pas de ce dont est accusée Laurence. Dans sa représentation de salle du tribunal, Alice Diop dresse une réflexion sur la place des femmes noires aujourd’hui sans disculper Laurence de son acte. La force du propos intervient dans les différents témoignages lorsqu’elle est interrogée sur sa relation à son mari, un homme bien plus âgé qui ne semblait pas la considérer comme son égal. Questionné comme témoin par la juge, les différentes révélations déplacent le curseur de culpabilité et font ainsi comprendre que Laurence n’aura jamais été considérée dans le regard de cet homme qui ne voulait pas s’afficher avec elle.

Un témoignage qui va aussi éclairer sur la notion de maternité. Les éléments du récit (donc du procès) montrent que cette envie d’un enfant n’était pas celle de Laurence, que ça lui était arrivé et qu’elle n’avait pas pu y remédier à cause de la pression sociale mais aussi de sa solitude et dépendance (financière, matérielle…) à son mari. Elle n’est plus propriétaire de son corps et se sent seule (elle est venue du Sénégal pour ses études). Le regard de la caméra (on y revient) nous replonge dans l’écoute de Rama, elle qui attend un bébé. Les notions d’écoute et de parole se révèlent toujours plus censées lorsque les mots de Laurence sont incompris (« une mère ne peut pas dire ça » dit l’avocat à l’accusation) et les écoutes de Rama la plongent dans ses incertitudes et dans ses doutes. Laurence n’est pas jugée comme une femme mais bien comme une mère, ce rôle qu’elle n’a pas choisi d’endosser.

Alice Diop relate une horrible affaire en prenant les distances nécessaires pour ne pas être enfermée dans un film de procès. Si la narration reste fidèle à ce genre (avec les témoignages et accusations), sa mise en scène permet cette distance car elle oriente son objectif sur la dualité entre les histoires de Rama et Laurence tout en évoquant des maux tout aussi dramatiques que les accusations. Les deux personnages sont interprétées avec brio par Kayije Kagame et Guslagie Malanda dans un parfait mélange de justesse et de gravité. Un ton qui peut être résumer dans l’une des toutes premières scènes du film. Rama est en classe et enseigne à ses élèves comment la réflexion peut éclairer le monde et éviter l’incompréhension collective. C’est cette incompréhension qui est au centre du propos, notre responsabilité à toutes et tous face à ce que nous ne voulons pas voir mais qu’Alice Diop nous (dé)montre.

Saint-Omer d’Alice Diop. Écrit par Amira David et Alice Diop. Avec Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville. 2h02

Sortie en salle le 23 novembre 2022

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