Rétrospective Tsui Hark #8 – Pour le pire… mais surtout le meilleur

Retour dévastateur à Hong Kong, synthèse du polar ayant fait la gloire de la péninsule à partir des années 80 et baroud d’honneur pour un cinéaste ayant porté une partie de l’industrie pendant deux décennies, Time and Tide est aussi le début d’une remise en cause pour Tsui Hark. Remise en cause de son avenir alors que Hong Kong est officiellement redevenue chinoise, mais également remise en cause de son style expérimental qui façonne ses œuvres depuis The Blade, et enfin de ses ambitions de cinéaste à l’heure où le numérique permet des prouesses jusqu’à l’heure impossibles. Il en résulte une période instable pour le cinéaste, mais heureusement courte.

La légende de Zu

Comme évoqué lors de la seconde partie de cette rétrospective, lorsqu’il entame la production de Zu, les guerriers de la montage magique, Tsui Hark ambitionne de réaliser le Star Wars de Hong Kong. Une œuvre populaire, ambitieuse, qui pioche son inspiration aussi bien dans les récits d’héroïc fantasy chinoise que dans le cinéma d’arts martiaux et le Wu Xia Pian. Or, en 1999, George Lucas replonge dans sa galaxie lointaine, très lointaine. Star Wars, épisode I : La Menace fantôme, en plus d’être de très loin le plus grand évènement cinéma de l’année, est une démonstration des possibilités offertes par le numérique dans le cinéma.

La comparaison avec George Lucas ne s’arrête pas là puisque le cinéaste hong kongais avance avec une note d’intention similaire. Avec son épisode 1, Lucas ambitionne en effet d’explorer l’univers Star Wars, avec des planètes et créatures plus nombreuses que dans la trilogie originale. Avec La légende de Zu, Tsui Hark entend étendre son univers de fantasy chinoise encore limité dans le premier film : « Zu, les guerriers de la montagne magique se déroulait sur Terre. La légende de Zu se déroule dans tout l’univers. Tout y est beaucoup plus grand, plus loin, plus fort. Je voulais adopter le même point de vue que Kurosawa dans Ran, cette façon de prendre de la hauteur et de contempler les personnages du ciel, en se penchant au-delà des nuages pour voir l’humanité. Et cette fois-ci, j’ai étendu l’idée à l’éternité. »1.

Une note d’intention signifiée dès la séquence d’introduction, se déroulant dans un décor évoquant le premier film, avant que la scène ne se termine sur la caméra s’élevant vers le ciel pour ne plus redescendre. La légende de Zu n’est d’ailleurs pas une suite à l’histoire du film de 1983 puisque l’on n’y retrouve ni un prolongement de l’histoire ni même les personnages de l’original, à l’exception de Sammo Hung qui reprend son rôle de Maître. On y suit Xuan et Dan, deux guerriers immortels aux pouvoirs magiques, qui doivent unir leurs forces pour combattre Insomnie, une entité maléfique ayant fusionné avec la montagne Zu.

La légende de Zu est un prolongement du film original dans son ambition et son utilisation des derniers outils cinématographiques en date, tout comme son aîné. Les effets numériques, et notamment la réalisation de décors entièrement en numérique, permettent à Tsui Hark de créer des images inédites dans le cinéma asiatique, évoquant le cinéma hollywoodien, mais également le comic book, le manga ou le jeu vidéo. Son approche est ainsi beaucoup plus proche des Wachowski sur Matrix Reloaded et Matrix Revolutions que de celle de Lucas sur la prélogie Star Wars. Le cinéaste poursuit ainsi ses expérimentations visuelles, dont les limites sont à nouveau repoussées avec ce film.

Malheureusement, Tsui Hark ne dispose pas des mêmes outils que ses homologues des États-Unis. Si le cinéma de Hong Kong est bien loin d’être réputé pour la qualité de ses effets spéciaux, la situation ne s’améliore pas avec le passage du numérique. Les images doublées d’une esthétique très colorée, à l’opposée de celle du premier film, peuvent rebuter le spectateur qui n’est pas habitué au cinéma de Hong Kong. Si l’on ajoute un rythme qui ne se pose presque jamais, une histoire qui part dans tous les sens et une multiplication de personnages, on peut rapidement perdre le fil de l’intrigue. Le réalisateur ne cherche en effet jamais à prendre son spectateur par la main ou à le rassurer, et ne s’embarrasse pas d’un personnage témoin auquel s’identifier (rôle que jouait Yuen Biao dans l’original) pour nous plonger directement dans le vif du sujet. 

Si l’on fait abstraction de cette posture radicale, ainsi qu’aux expérimentations visuelles parfois ratées, La légende de Zu est un spectacle tout simplement inédit au cinéma. S’il est loin d’être un chef d’œuvre, son inventivité et son jusqu’au-boutisme le rend plus jouissif que 95% des films de super-héros sortis depuis. À la fois film fantastique, film de kung-fu, film de super-héros, et space opera, est un spectacle certes inégal, mais dont les fulgurances méritent la vision.

Black Mask 2 : City of Masks

Réalisé en 1996 par Daniel Lee avec un Jet Li alors au sommet de sa forme et de sa popularité, Black Mask est l’une des meilleures production Film Workshop de cette période si l’on fait exception des films réalisés par Tsui Hark, également co-scénariste. Et pour cause, en grand lecteur de comic-books, le réalisateur voyait ici l’opportunité de produire le film de super-héros de Hong Kong. Il n’est donc pas étonnant qu’il récupère le personnage pour en réaliser une suite, La légende de Zu pouvant déjà être vu comme un film de super-héros.

Pour financer le film, le producteur et réalisateur parvient à financer le projet en faisant appel à la Columbia, avec laquelle il a déjà travaillé sur Time and Tide. Comme avec La légende de Zu, ce Black Mask 2 : City of Masks n’est pas une suite directe du film de Daniel Lee. Le seul rapport entre les deux films est le personnage principal (interprété cette fois par Andy On en remplacement de Jet Li) et le costume en hommage à Kato, le personnage campé par Bruce Lee dans la série The Green Hornet. Cette fois-ci, Black Mask affronte un bio-terroriste qui projette de faire muter la race humaine grâce à une bombe ADN, épaulés par des catcheurs génétiquement modifiés. Pendant ce temps, son créateur le traque afin qu’il revienne du côté du mal.

Pour coucher cette histoire sur papier, Tsui Hark fait appel à deux français anciens du magazine Mad Movies devenus scénaristes à Hong Kong : Julien Carbon et Laurent Courtiaud (scénaristes de Running out of time de Johnnie To). Scénario purement et simplement rejeté par la Columbia, qui engage Dirk Blackman et Charles Caine pour réécrire le script. Le réalisateur n’en a cure, et réécrit avec les deux français le scénario sur le plateau avant de tourner les scènes. Il faut bien dire que cela se ressent à la vision du film, où deux histoires n’ayant rien en commun s’entrechoquent tant bien que mal au gré des besoins du récit, ou lorsque certaines séquences sont improvisées le jour du tournage, comme la scène où Black Mask poursuit ses ennemis sur un dos d’éléphant. Une scène possible grâce à présence d’éléphants à proximité du tournage.

Une production bordélique n’est pourtant pas nécessairement synonyme de ratage, surtout lorsque Tsui Hark est réalisateur, lui qui a fait la démonstration depuis longtemps de sa capacité à tirer le meilleur du chaos ambiant. Hélas, les dérapages sont dans le cas présent si incontrôlés que le résultat final s’apparente au mieux à un bis déviant, au pire (le plus souvent) à un spectacle indigne de son réalisateur. Si l’empreinte du cinéaste est visible dans sa mise en scène et des expérimentations reprises de Time and Tide, elle ne peut masquer la direction artistique kitsch au possible, les effets numériques catastrophiques, et des combats bien éloignés des standards du chorégraphe Yuen Woo Ping.

Du scénario au montage, en passant par les effets numériques et jusqu’à l’interprétation dans l’ensemble catastrophique d’une distribution improbable où se côtoient Tobin Bell, Tyler Mane, Jon Polito et Tracy Lords, Black Mask 2 : City of Masks sent la catastrophe en permanence. On se surprend néanmoins à sourire devant les costumes du lézard et autre serpent, ainsi que devant des transformations numériques n’ayant rien à envier à celles de Mortal Kombat : Destruction finale. C’est certes drôle sur le moment, mais avec le recul, il est difficile d’admettre que le réalisateur d’Il était une fois en Chine est aux commandes de ce film.

Bien qu’il soit un génie, Tsui Hark est parfois capable du pire. Jusqu’au-boutiste dans le bon comme dans le mauvais, la preuve avec ce Black Mask 2 : City of Masks qui se pose sans problème comme le plus mauvais film de sa carrière. S’il apparaît aujourd’hui comme un trébuchement, au moment de la sortie en vidéo du film, la question se posait : et si la carrière ce Tsui Hark était sur le déclin ?

Seven Swords

Lorsqu’il entame la production de Seven Swords, Tsui Hark se trouve dans une période de transition. Hong Kong, redevenu un territoire chinois, les films doivent être co-produits par la Chine continentale pour être distribués sur le marché chinois et ne pas être limité à la péninsule. Il faut choisir entre se contenter du marché hong kongais, ou passer par la censure du gouvernement chinois. Le réalisateur ayant expérimenté le financement par les studios américains avec Black Mask 2, il se tourne alors vers une co-production avec la République Populaire de Chine pour pouvoir mener à bien son projet suivant, un Wu Xia Pian ambitieux, avec un gros budget et de nombreuses stars à la distribution.

Artistiquement, le réalisateur est loin de sa meilleure période puisqu’il sort du catastrophique Black Mask 2, pendant que ses productions – Xanda et Vampire Hunters – sont des ratages complets. Le projet Seven Swords est pensé au début de l’année 2004 lorsque le réalisateur Zhang Xin-Yang propose à Tsui Hark de produire une série télévisée adaptée du roman Les Sept épées du mont céleste de l’auteur Liang Yusheng, considérée comme l’œuvre pionnière du Wu Xia Pian de la deuxième moitié du 20e siècle. Tsui Hark souhaite prolonger l’expérience et adapter le roman en film.

Un projet que le cinéaste imagine grandiose, puisqu’il envisage de tourner pas moins de sept films pour adapter les récits de Liang Yusheng, tout en développant une bande dessinée, ainsi qu’un jeu vidéo, en plus de la série déjà en production. Un univers étendu qui évoque Star Wars et Matrix que nous évoquions déjà sur La légende de Zu, et qui montre les ambitions énormes de Tsui Hark. Un projet qui n’a hélas pas abouti, en restant à un seul film, lui-même coupé de près d’un tiers. En effet, le montage initial de 4 heures est raccourci à 2 heures 30, et l’on est probablement condamnés à ne jamais voir cette version.

Le film dans sa forme actuelle ne souffre cependant pas de ces coupes, et reste 15 ans après une magnifique fresque guerrière. Dans la Chine du XVIIe siècle dominée par la dynastie Ching, la pratique des arts martiaux est interdite pour empêcher l’opposition de menacer le pouvoir en place. Des milices guerrières sont chargées de la répression dans le pays. Parmi elles, celle dirigée par Fire-wind, chef militaire sans pitié qui fait décimer des villages entiers pour négocier la tête des opposants avec le régime. L’un des villages en question, « Martial », recueille l’un des opposants, Fu, lui-même soldat de l’ancien régime. Afin de combattre les troupes de Fire-wind et protéger le village, il se rend avec deux villageois au mont céleste demander de l’aide. Cinq guerriers, armés d’épées exceptionnelles, ainsi que les deux villageois se voyant confier chacun une épée, reviennent pour défendre le village.

On pense bien évidemment à Kurosawa avec Les 7 Samouraïs, et il faut souligner le travail des scénaristes Chi-Sing Cheung et Tin-Nam Chun qui doivent développer les nombreux personnages et sous-intrigues de l’histoire. Plus encore, le travail énorme de la monteuse Angie Lam et de Tsui Hark pour développer la mythologie, l’histoire et les personnages, malgré quelques sacrifices évidents, notamment parmi les guerriers. En dehors de Donnie Yen, Liu Chia-Liang, Leon Lai, Charlie Yeung et Yi Lu, les autres n’existent que lorsqu’ils doivent sortir leur épée. On pense également à Kualo, guerrière au look tout droit sorti d’un manga qui se retrouve sous-exploitée. Des coupes hélas nécessaires pour conserver la tenue et la cohérence du récit.

Avec Seven Swords, Tsui Hark renoue avec son genre fétiche, le Wu Xia Pian, qu’il n’a cessé de travailler, transcender, et qu’il a même révolutionné avec The Blade. Un retour aux sources salvateur et à contre-courant de la tendance de l’époque, faisant du genre un dépliant touristique à coups de lyrisme exacerbé et d’exotisme pour occidentaux avec des films comme Tigre et dragon ou Hero. Au contraire, tel une synthèse du cinéma de Tsui Hark, il contient une rage et un chaos qui éclatent dans des ruptures de ton typiques du cinéaste. De l’introduction d’une violence sèche qui claque immédiatement, nous sommes devant un grand film d’aventures avant, en plein milieu, de se concentrer uniquement sur les personnages, leurs tourments, leurs failles, leurs sentiments.

Visuellement, nous assistons à la synthèse du style du réalisateur, entre les expérimentations de The Blade, Time and Tide, et la beauté formelle de Green Snake et La légende de Zu. Dès les premiers plans, le format 2:35 met en évidence les décors absolument somptueux de la Chine, pendant que la photographie déploie de superbes contrastes entre ombres et lumières lors des scènes nocturnes. Seven Swords est sans doute l’un des plus beaux films de Tsui Hark, et probablement l’un des plus beaux Wu Xia Pian réalisés. Une forme d’aboutissement visuel pour le cinéaste, qui trouve l’équilibre parfait entre épure, lenteur de la mise en scène lors des scènes intimistes, et une rage faisant ressortir la brutalité des combats chorégraphiés par Liu Chia-Liang et Hung Yan-Yan. On note notamment un monstrueux combat final comprenant un affrontement entre Donnie Yen et Sun Hong-Lei, les deux personnages combattant suspendus entre deux murs. Un combat qui n’est pas sans évoquer l’affrontement final entre Donnie Yen – déjà – et Jet Li dans Il était une fois en Chine 2.

Difficile de ne pas voir enfin une métaphore politique dans cette histoire d’interdiction des arts martiaux dans le but de contenir une éventuelle opposition. Tsui Hark voit les arts martiaux comme un apport spirituel et traditionnel pour les chinois, ainsi qu’une source de vertu et de solidification de la société. On pense bien sûr à une métaphore de la situation de Hong Kong vis-à-vis de la Chine, l’un des thèmes de prédilection du cinéaste depuis ses débuts, d’autant que quelques années avant le tournage, le gouvernement chinois promulguait ses premiers décrets limitant la liberté d’expression. Le cinéaste dépeint ainsi un système tyrannique où domine la figure de l’homme puissant. Loin d’être manichéen, le cinéaste décrit également les villageois comme renfermés sur eux-mêmes et ayant une méfiance innée de l’étranger.

Seven Swords est certes un film dont il manque des morceaux. Mais il n’en reste pas moins une superbe fresque martiale, d’une beauté visuelle époustouflante, ainsi qu’un film de personnages, à la fois beaux, tragiques et complexes. Le film marque surtout le retour au premier plan du cinéaste, et le début d’une nouvelle carrière passionnante.

1. Interview du réalisateur pour le site Capture Mag

La Légende de Zu de Tsui Hark. Écrit par Tsui Hark et Man Choi Lee. Avec Ekin Cheng, Cecilia Cheung, Louis Koo… 1h44.

Black Mask 2 : City of Masks de Tsui Hark. Écrit par Julien Carbon, Laurent Courtiaud, et Tsui Hark. Avec Andy On, Tobin Bell, Teresa Herrera… 1h42.

Seven Swords de Tsui Hark. Ecrit par Chun Tin-Nam, Cheung Chi-Sing, et Tsui Hark. Avec Donnie Yen, Liu Chia-Liang, Charlie Yeung… 2h33
Sorti au cinéma le 30 Novembre 2005

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