Loving You : Love and bullets

On l’oublie souvent, mais avant d’être un auteur célébré dans le monde à partir du début des années 2000, Johnnie To a une carrière de réalisateur de studios depuis 20 ans et son premier film, The Enigmatic Case en 1980. Un réalisateur qui œuvre notamment pour la Cinema City, véritable touche-à-tout capable de passer du drame à la comédie, pour enchaîner avec un polar et un film de kung-fu, et dont le parcours est marqué par des réussites comme The Big Heat, All About Ah-Long, The Bare-Footed Kid, et The Heroic Trio.

En 1994, c’est pour la Shaw Brothers qu’il réalise Loving You, un tournant fondamental dans sa carrière. Il s’agit en effet de l’un des derniers métrages qu’il réalise avant de fonder sa société de production indépendante, la Milkyway Image. Il s’agit surtout du film qui marque la première empreinte du style de Johnnie To, qui imprime par la suite toutes les productions de la société. Une marque visible dans l’équipe technique constituée par le cinéaste, véritable famille dont certains membres se retrouvent sur la majorité des productions à venir de la Milkyway : le scénariste Yau Nai-hoi, le directeur de la photographie Cheng Siu-keung, le monteur Wong Wing-Ming, ou encore le coordinateur des cascades Yuen Bun. Enfin, le succès du film à Hong Kong fait de l’acteur Lau Ching-Wan une véritable star locale et qui devient par la suite l’une des principales têtes d’affiche des films produits ou réalisés par Johnnie To jusqu’au milieu des années 2000.

L’acteur interprète l’inspecteur Lau, à la tête d’une équipe de la brigade anti-drogue de la police de Hong Kong. Flic efficace mais arrogant et irrespectueux envers son équipe comme sa femme, qu’il trompe allègrement lors de ses sorties nocturnes. Après avoir appris que cette dernière est enceinte d’un autre homme, Lau est piégé et blessé grièvement par un trafiquant de drogue qu’il poursuit depuis quelques temps. Cette blessure apparaît pour l’inspecteur comme une forme de rédemption auprès de ses proches.

Loving You prend ainsi le parti du polar romantique, sous-genre du film policier qui remplace à partir du début des années 90 le heroic bloodshed popularisé par John Woo avec Le Syndicat du crime dans les années 80. Johnnie To se positionne dans les pas de Ringo Lam (Wild Search), Wong Kar-Wai (A Tears Go By) ou Patrick Tam (My Heart is that Eternal Rose) avec des intrigues privilégiant les rapports amoureux aux scènes d’action opératiques des films de John Woo. Pour accompagner Lau Ching-Wan, le réalisateur confie le rôle de son épouse à Carman Lee dont la performance est un contrepoint parfait au rôle de Lau. L’actrice doit en effet dans la première partie jouer tout en retenue et faire passer des émotions avec un nombre limité d’expressions tant son personnage se trouve comprimé par la personnalité de Lau. Ce qui n’empêche pas l’actrice d’être tout aussi convaincante lorsque son personnage prend de l’importance et se met en avant dans l’histoire.

C’est une véritable opposition et un croisement entre les deux personnages du couple qu’effectue Johnnie To. L’inspecteur Lau est ainsi immédiatement présenté comme un homme détestable, méprisant envers ses collègues, ne montrant pas la moindre émotion après la mort d’une flic infiltrée, se moquant même du fiancé pleurant sa future épouse. Quant à sa propre femme, il fait preuve de dédain, la trompe lors de ses sorties nocturnes, et la gifle en public. Une caractérisation loin de l’archétype du flic intègre, courageux et loyal que l’on connaît habituellement dans le genre à Hong Kong, même si quelques années avant Ringo Lam avait caractérisé Cho Yun-Fat en flic alcoolique et antipathique dans Wild Search, cassant son image issue des films de John Woo.

Alors qu’elle est effacée en début de film, presque mutique devant la figure dominante de son mari, Carman Lee prend progressivement de l’importance et devient le personnage central de l’intrigue après la blessure de Lau. Ce dernier devant retrouver ses capacités physiques, la confiance de ses collègues, mais surtout l’amour de sa femme. Une belle et simple histoire d’amour qui fonctionne grâce à des personnages bien écrits, des acteurs excellents, et un Johnnie To mesuré qui ne sombre pas dans le pathos comme dans A Hero Never Dies quelques années plus tard.

S’il est une belle histoire d’amour, Loving You n’en reste pas moins un polar efficace, ponctué d’éclats de violence percutants et qui se conclut sur une séquence de fusillade spectaculaire, même si Johnnie To pompe allègrement un passage du film À Toute Epreuve. Il est un témoignage d’une autre époque où le style du réalisateur n’est pas encore celui qui fait sa gloire avec The Mission, Election ou encore Exilé. Sa mise en scène recherche avant tout le dynamisme et l’efficacité, avec un découpage rapide comme dans la première scène du film. Un échange de coups de feu filmé en champ – contrechamp, sans élargissement d’espace et les ralentis qui forgent son style par la suite. On note toutefois un travail sur la lumière lors des scènes d’intérieur et les passages nocturne, les éclairages étant très travaillés, inondant le cadre et donnant de superbes séquences visuelles. Une marque que l’on retrouve par la suite dans la majorité des productions de la Milkyway, A Hero Never Dies et The Longest Nite en tête.  

Le succès de Loving You à Hong Kong dans une industrie qui commence à subir la crise permet à Johnnie To d’asseoir sa réputation, son style et son importance à une époque où la plupart des grands artistes de la décennie précédente s’apprêtent à partir. Un succès récidivé l’année suivante avec Lifeline, qui précède la création de la Milkyway Image. Loving You est en attendant un beau film mélangeant le polar et une histoire d’amour, un film qui parvient à imposer son empreinte dans un genre phare du cinéma de Hong Kong.

Loving You, de Johnnie To. Ecrit par Yau Nai-Hoi. Avec Lau Ching-Wan, Carman Lee, Chung-Hua Tou… 1h25.

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