Lifeline : Spectacle total, spectacle humain

Deux ans après Loving You, Johnnie To réalise une nouvelle commande pour la Shaw Brothers avec Lifeline, qui réunit la même équipe technique mais aussi le couple Lau Ching-Wan et Carman Lee avec pour objectif d’en réitérer le succès. L’histoire suit le quotidien de la caserne de pompiers de Tsz Wan Shan, dont l’équipe d’intervention est dirigée par Yau Sui (Lau Ching-Wan). Réputée comme étant la plus poisseuse de la soixantaine de casernes qui peuple la ville de Hong Kong, elle se voit attribuer un nouveau chef, l’officier Cheung, qui traîne une réputation de tyran insensible.

Pour revenir aux origines du projet, il faut remonter en 1991 et le succès mondial de Backdraft, réalisé par Ron Howard. On commence à réfléchir à Hong Kong pour réaliser un Backdraft local rendant véritablement hommage aux pompiers, le film de Ron Howard étant finalement plus un film policier qu’un film de pompiers. Jackie Chan planche d’ailleurs pendant quelques années sur un projet nommé Firefighters, avant que le projet ne tombe à l’eau lorsque sort le film de Johnnie To.

À la différence de la proposition de Ron Howard, Lifeline ne comprend pas d’intrigue à proprement parler. Nous suivons le quotidien d’une caserne, entre diverses interventions et quelques arcs narratifs concernant les principaux membres de la brigade. Ainsi, plus qu’un simple film d’action ou de pompiers, Lifeline est une œuvre de personnages, chacun ayant sa caractérisation, son arc narratif et son enjeu. Yau Sui tombe amoureux d’une femme médecin après l’avoir sauvée d’une tentative de suicide, mais celle-ci ne peut se détacher de son conjoint quand bien même il est à l’origine de sa dépression. Le chef Cheung voit revenir dans sa vie son ex-femme et sa fille, qu’il n’a jamais connue. Sunny, seule femme pompière de la caserne, qui ne veut pas d’enfant pour se concentrer sur son travail contrairement à son mari. Enfin Wong, jeune recrue qui découvre la réalité du terrain.

Toutes ces intrigues, accompagnées par une interprétation excellente de l’ensemble du casting, font de Lifeline une œuvre humaine, où le spectateur s’attache aux personnages, à l’esprit de groupe qui règne. Une empathie renforcée par l’accumulation de galères qui frappe la caserne dès le début, d’une intoxication alimentaire à la perte sur blessure du chef de caserne, jusqu’aux différents échecs subis lors des interventions. Des séquences tout en sobriété, en retenue, mettant le spectateur dans le point de vue des membres dont il s’agit du quotidien, et qui doivent continuer, aller de l’avant malgré les échecs, les difficultés et l’émotion.

Johnnie To adapte sa mise en scène au contexte de la séquence. Lors des séquences d’émotion, il fait preuve d’une retenue équivalente aux personnages. Lorsqu’il dépeint le quotidien et les interventions des pompiers, sa mise en scène semble avoir été réalisée dans l’urgence, avec de nombreux plans serrés, majoritairement filmés en longues focales, les travellings sont très rapides, et les zooms brutaux. Nous sommes plongés au cœur des interventions et ressentons l’urgence des situations. Le réalisateur prolonge cette approche lors de l’incendie final, où pour rendre la séquence plus spectaculaire, il élargit considérablement le cadre, fait durer ses plans, et use de ralentis pour faire ressentir l’immensité du feu qui progresse.

Véritable morceau de bravoure, ce climax final de 40 minutes est tout simplement impressionnant. Par l’intensité du feu, par sa mise en scène ample, ses nombreux plans chocs, mais surtout par ses cascades hallucinantes. Les comédiens et cascadeurs se retrouvent en effet littéralement au milieu du feu, au milieu d’un décor qui s’effondre, et se prennent des retours de flamme à plusieurs reprises. Le spectacle est tel que l’on se demande par quel miracle aucun cascadeur, comédien ou caméraman n’a été blessé sur le tournage. La gestion des péripéties renforce la tension du climax, les personnages se retrouvant de plus en plus enfermés et oppressés à mesure que le feu progresse. C’est bien simple, cette séquence est l’une des scènes d’incendie les plus impressionnantes jamais filmées.

Avec cette dernière œuvre de commande, Johnnie To réalise sans doute l’un des meilleurs films de sa carrière. Lifeline est aussi spectaculaire qu’humain, une œuvre de personnages qui prépare ce climax final impressionnant. Le métrage du basculement, puisque le réalisateur fonde la Milkyway Image à la suite du succès du film. La conclusion, pleine d’espoirs, marque ce changement d’époque et cette volonté d’aller de l’avant.

Lifeline, de Johnnie To. Ecrit par Yau Nai-Hoi. Avec Lau Ching-Wan, Carman Lee, Alex Fong… 1h44.

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