Amsterdam : polar-miroir

David O.Russell, c’est un peu ce voisin sympathique, dont on aime écouter les histoires, mais qui ne nous évoque pas grand chose. Si l’on se souvient de ses films comme d’un bon moment, à l’écriture légère et agréable, on n’en retient rien, et regarder sur nos étagères les copies d’Happiness Therapy, Fighter ou encore Les rois du désert prendre la poussière nous fait remonter un sentiment d’esbroufe, la persuasion d’avoir observé un joli écrin empli de vide. Garant d’un artisanat « bien fait », O’Russell s’accompagne toujours d’un casting étoilé, bien vendu aux côtés de son image de réalisateur rare, dont chaque retour fait l’événement (Joy, le dernier en date, étant passé plus inaperçu). Avec sa promotion axée sur les mêmes artifices, Amsterdam nous promet du glamour, une enquête ambitieuse dans l’Amérique des années 30, qui nous remémore des frissons de Chinatown. Au final, on s’approche plus de Gangster squad.

On comprend d’ailleurs pourquoi le tout Hollywood se bouscule pour intégrer la distribution de l’auteur « prodigue », et y revient régulièrement – ici, nous perdons les habitué·es Jennifer Lawrence et Bradley Cooper, mais retrouvons Christian Bale et Robert de Niro. Des rôles très écrits, calibrés pour générer de la performance, qui pourraient créer un vivier de nouveaux talents s’essayant à l’exercice, mais servent surtout à conforter des comédien·nes chevronné·es dans une zone de confort, qui ne leur en demande pas trop. Ainsi, il n’est pas étonnant de voir Bale moduler son visage déformé devant des gros plans qui lui rappelleraient presque Knight of cups, et le reste de ses compagnon·nes enfermé·es dans un bal d’archétypes. Robbie enchaîne les numéros de séduction espiègle, de Niro reste discret jusqu’à son grand moment comprenant un long monologue, Washington se voit demander de se tenir dans le champ et d’avoir la classe. Pour le reste, nous observons une longue liste de rôles centrés sur une écriture binaire, chacune de leurs interventions relevant des mêmes leviers pour faire avancer l’intrigue sans avoir l’impression que de réels personnages ont interagi avec. Dommage lorsque nous comptons au casting Anya Taylor-Joy, Andrea Riseborough ou encore Michael Shannon, parmi tant d’autres, qui ne sont relayé·es qu’à une présence fantomatique. S’il n’est en rien une tare pour des acteur·ices d’un tel calibre d’être relayé·es à un rôle tiers, c’est bien l’absence d’enjeux et d’écriture autour d’elleux qui résonne, un problème que l’on a déjà régulièrement constaté dans les films de l’auteur. On pourrait penser qu’à ce jeu de mime, tout le monde est à l’aise, mais pourtant, c’est le contraire qui s’opère. Le casting principal, Bale en tête, semble presque parodique. Certes, tout le monde joue correctement tant la partition est simple, sur mesure même – encore que là, les doutes sont permis sur Washington ou Rami Malek, qui ont l’air de ne jamais savoir quoi exprimer tant ils sont là pour tenir la pose –, mais il est difficile de croire à ces personnages, à leurs liens, malgré une écriture sur-explicative qui passe son temps à contextualiser chaque situation, tâchant avec assurance de nous les rendre sympathique dans un flashback donnant son nom au film, une ville que l’on ne voit qu’au détour d’un piètre appartement.

Car ce manque de foi en l’univers qui nous est proposé se retrouve dans la diégèse visuelle. Cette Amérique des années 30 fait faux. La mention du film de Ruben Fleischer en introduction n’est en réalité pas anodine. Tout semble en carton-pâte, et les décors, comme cette devanture extérieure près de laquelle Liz Meekins se fait jeter sur la chaussée avant d’être fauchée par un véhicule (élément perturbateur de l’intrigue), ont l’air d’objets d’intérieurs, éclairés comme un parc d’attraction – ou un film de Baz Luhrmann, au choix. Des décors que nous ne voyons de toute façon quasiment pas, la caméra restant au plus proche de ces visages. Si on sent là une envie de nous offrir avant tout un film de personnages, le contexte géographique et temporaire est constamment cité, et l’impression qu’O’Russell ne croit pas à l’illusion de son contexte domine. Une superficialité que l’on retrouve dans l’écriture. Constamment dans la volonté de nous décrire ce qui se passe à l’image par une voix off se voulant incisive, cette dernière apporte plus de confusion qu’une narration claire. Elle ajoute nombre d’arcs qui n’apportent rien à la caractérisation des personnages, laquelle est résumée dans les premiers plans les présentant. En résulte le sentiment d’assister à la mise en scène tape-à-l’œil d’un petit malin, persuadé de nous prendre à revers par des rebondissements constants et des traits d’humours bien sentis dans les dialogues, tombant à plat la majorité du temps. Les changements de style à l’intérieur d’une même séquence, qui peut tenter d’aborder le film noir dans sa vision la plus classique pour d’un coup inclure des codes du cinéma de genre sans qu’il n’y ait la moindre logique, ont fonction de cache-misère, d’apporter un rythme soutenu pour pallier la platitude du récit.

Car en termes d’intrigue, Amsterdam feint de complexifier une histoire très simple, qui pourrait être passionnante mais n’a pas beaucoup à raconter. Dans cette enquête où tout le monde, y compris le/la spectateur·ice, se prend les pieds, nous sommes tenus par la main en constance, les jeux de révélations devenant de simples artifices prévus et annoncés, annihilant tout effet de surprise. Dans son caractère global, le cheminement d’une investigation de mœurs qui se transforme en complot mondial, O’Russell s’empêtre, ne parvient pas à nous faire ressentir des enjeux qui pourtant pourraient avoir une résonance actuelle. Le film parle de la façon dont les puissantes corporations américaines utilisent leurs portefeuilles pour créer/maintenir des dictatures en place, mais se contentent de traiter sa thématique comme un point précis de l’histoire, qui plus est déjoué, oubliant d’y donner une ampleur qui fait réfléchir aux conséquences de la domination financière des multinationales. De l’esbroufe, encore et toujours, mais qui cette fois s’identifie immédiatement, nous faisant souffler à chaque instant d’un moment bien trop long, et sans grande saveur.

Amsterdam a tout du petit chouchou. On y retrouve ce qu’on aime, dans des configurations que l’on aime, mais en grattant dès les premières minutes, la couche effritée dévoile son monstre de Frankenstein, patchwork bâclé de références que l’on a déjà, et qui ne peuvent nous duper à chaque coup. Recette éculée par l’auteur, qui a atteint son plafond de verre, et devra à l’avenir trouver de nouveaux subterfuges pour s’affirmer faussement intéressant.

Amsterdam, écrit et réalisé par David O’Russell. Avec Christian Bale, Margot Robbie, John Davif Washington… 2h14
Sorti le 1er novembre 2022

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