Bowling Saturne : Chasse à court

Problème de société révoltant, les violences faites aux femmes imprègnent le cinéma de ces dernières années. Symbole d’une prise de conscience sociale ou cri d’alerte désespéré d’une « minorité » avertie, il n’en est pas moins vital que les choses évoluent sur le sujet. Et n’est-ce pas le rôle du cinéma que de nous ouvrir les yeux parfois, au travers d’histoires plus ou moins engagées, sur les maladies de nos sociétés ? C’est l’envie de parler de ce rapport de domination au sein d’un polar noir et actuel qui a motivé l’écriture et la réalisation de Bowling Saturne de Patricia Mazuy. Après le très beau succès estival de La Nuit du 12 de Dominik Moll qui aborde un thème similaire, il est intéressant de se pencher sur ce polar siglée -16 ans en salles. 

À la mort de leur père, deux frères se retrouvent autour de son héritage : Le Bowling Saturne. Guillaume, policier, décide d’en confier la gérance à Armand pour le sortir de la galère et maintenir le legs familial. Un legs empreint d’une violence insidieuse qui ne tarde pas à resurgir.

Aborder les violences sexistes, leur donner corps et identité, est un exercice difficile. Comme tout sujet majeur, il est sensible, et réclame une approche réfléchie. Patricia Mazuy choisit de l’aborder par le biais d’un héritage baignant dans le culte de la chasse, d’une prétendue beauté de la traque et d’une mise à mort libératoire. Le père d’Armand et Guillaume était gérant du bowling mais surtout chasseur exalté évoluant dans un microcosme composé de chasseurs amis et clients de l’établissement. Une passion qu’il semble avoir inscrite jusque dans ces gênes puisque l’un de ces fils, Guillaume, en a fait son métier en traquant obsessivement les criminels. Armand, son fils illégitime, semble éprouver un désir frustré de trouver une proie pour assouvir ses envies criminelles. Proie qui n’aura rien d’animal le concernant puisqu’il s’agit bien de femmes qu’il épie et traque. Un parti-pris intéressant puisqu’il place la violence comme un moteur semi-conscient des personnages, ancré en eux par un passé paternel semblable aux constructions sexistes qui se perpétuent. 

Ce désir frustré d’Armand qui semble inévitable dans sa réalisation – ce depuis sa première évocation – explose brutalement dans une scène dépouillée d’artifices et habilement mise en scène qui nous jette au visage les traits d’un déchaînement de sexe et de rage indomptés. Une scène qui permet à l’acteur Achille Reggiani (Armand) de montrer l’étendue de son talent en épousant le costume du prédateur incontrôlable. Prédateurs, tous les personnages masculins du long-métrage le sont à différents degrés. Qu’il s’agisse de la prédation meurtrière d’Armand, de la folie du collectif de chasseurs dans la volonté de voir mourir une militante écologiste, ou même de la chasse amoureuse de Guillaume qui ne voit la victime que comme une conquête potentielle, tous incarnent une domination qui rabaisse les femmes et refuse d’être contredite par elles. Des choix intéressants qui ne manquent pas de faire grincer les dents des principaux concernés et des « Pas tous les hommes » qui ne comprennent toujours pas que le problème dépasse leur nombrilisme. 

Toutefois, malgré une bonne volonté indubitable et un sujet plus qu’intéressant, le polar souffre de nombreux écueils sabordant sans cesse son fond et sa forme. En tête de gondole, la performance du casting qui s’avère plus qu’inégale et nous malmène à chaque détour de scène. La volonté d’une équipe d’acteurs majoritairement inconnus du grand public et d’un rapport très naturel aux relations humaines ne peuvent excuser la pauvreté de jeu qui émaille le long-métrage. Des acteurs qui ne peuvent malheureusement pas s’appuyer sur la richesse des dialogues qui tombent allègrement dans des explications poussives et entendues afin d’habiller une scène superflue ou de souligner des évidences. Et c’est par cet excès d’évidence que l’œuvre pèche le plus. 

Au-delà de sa critique de la violence sexiste, ce sont les oripeaux du polar que Patricia Mazuy choisit de revêtir dans Bowling Saturne. Or, l’enquête ne semble difficile que pour les forces de l’ordre qui, même lorsqu’on leur écrit le déroulé des meurtres, semblent incapables de le comprendre. Facilité scénaristique qui vise à étirer une intrigue dont est exclu le spectateur qui est voué à attendre un dénouement convenu flirtant avec la tragédie grecque. Des défauts aggravés par la comparaison avec ses ainés de thème : on pense notamment à La Nuit du 12 ou Les Nuits de Mashhad dont l’écriture permet de soutenir un propos tout en offrant un cadre scénaristique captivant pour l’auditoire. Un manque d’écriture qui transparaît également dans l’ambiance générale du métrage qui s’il nous crie sans cesse qu’il est oppressant et dur, peine à nous le faire sentir en dehors de quelques scènes gravitant autour du personnage d’Armand.

Proposition plus que jamais nécessaire et d’actualité, Bowling Saturne peine à convaincre à cause de son écriture trop inconstante et d’une galerie de personnages plus ou moins bien incarnés. En ressort toutefois un propos intéressant et la prestation d’un Achille Reggiani effrayant. De quoi rester sur notre faim de polar noir et engagé, mais la tête emplit d’un petit refrain qui ne manque pas de nous rappeler que la route est encore longue avant de se débarrasser de nos héritages sociétaux.

Bowling Saturne réalisé par Patricia Mazuy, écrit par Yves Thomas et Patricia Mazuy, avec Arieh Worthalter, Achille Reggiani, Y Lan Lucas…1h54

Sortie le 26 Octobre 2022

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