Halloween Kills : gonz’horror

Suite du revival/reboot/remake/sequel (on se perd avec tous ces anglicismes insupportables) de la franchise Halloween de 2018, Halloween Kills s’inscrit comme un hommage décadent et régressif de son genre. Une sorte d’ovni foutraque et indigent, qui décèle pourtant de jolis moments jubilatoires, permettant à David Gordon Green de s’amuser et de nous régaler.

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Saint Maud : God save the nurse

La religion est un thème assez commun en horreur. Du chef d’oeuvre L’exorciste de Friedkin (1973) au désobligeant La Nonne de Corin Hardy (2018), elle a souvent été utilisée comme source de terreur de sorte que l’on en vient à se demander si cela pourrait encore surprendre. Rose Glass intervient alors avec son premier long-métrage Saint Maud, à mi-chemin entre le film de bonne sœur et le drame psychologique.

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L’Échiquier du vent : entre le ciel et l’enfer

Phénix revenu de ses cendres, L’Échiquier du vent apparaît comme un véritable miracle. Ce film iranien réalisé par Mohammad Reza Aslani en 1976, rapidement censuré après sa sortie, bénéficie enfin d’une sortie française, et Martin Scorsese, à l’origine de la restauration pour Cannes 2020, ainsi que Carlotta Films, distributeur français, sont à remercier tant il s’agit d’un pur trésor cinématographique.

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Seize Printemps : toute première fois

L’adolescence est une période que personne ne vit de la même manière. Notre milieu nous oriente dans une certaine direction, tandis que l’on se forge une culture, que l’on expérimente, que l’on essaie de vivre tout à fond pour éviter d’avoir le moindre regret. Suzanne Lindon déboule alors à pleine balle, à peine âgée de vingt ans, pour nous raconter la sienne avec Seize Printemps. On entend déjà certains crier au scandale, en arguant que ce film n’existe que parce qu’elle est une « fille de » – elle est, en effet, le fruit de l’union entre Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon -, qui n’a rien à raconter. La méprise est pourtant de taille, quand la jeune cinéaste nous intègre rapidement dans son univers avec cette proposition de cinéma fragile et audacieuse.

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Deep End ou l’art de faire rimer poésie et malaise

Les années 60, période de libération des mœurs, sont aussi marquées par un nouvel éclatement des frontières cinématographiques. Si les cinéastes expatriés ne sont pas une nouveauté, la montée des régimes totalitaires dans les années 30 a fait s’exiler de nombreux artistes en terres américaines notamment, il y a là une résurgence avec des auteurs d’Europe de l’est qui viennent insuffler leur créativité ailleurs. Parmi ceux-ci, Jerzy Skolimowski, figure de proue du nouveau cinéma polonais aux côtés de Roman Polanski ou Andrzej Wajda, est à ne pas oublier. Deep End, son deuxième film anglais, en est surement le meilleur témoignage.

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Rétrospective Brian De Palma #4 : Fin de décennie sous le signe de la jeunesse

Attention, cet article est rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Pour faire suite à son triplé gagnant, qui l’inscrit véritablement comme l’un des auteurs à suivre, il réalise un diptyque télékinétique avec Carrie et Furie, qui permettent à De Palma de traiter la maladie mentale sous l’aspect adolescent, puis sur la fascination que peuvent prêter les puissants qui considèrent certaines capacités comme une arme. Pour conclure cette décennie riche en événements et en films forts, il se relaxe en indépendant, pour aider les copains étudiants.

Carrie (1976)

Si le voir s’aventurer vers la mise à l’écran du premier roman de l’un des auteurs horrifiques émergeant alors, peut surprendre au premier abord, Carrie a pourtant tout pour s’insérer dans la filmographie de De Palma. Carrie White (Sissy Spacek) est une jeune fille innocente mais ostracisée, impopulaire au lycée, élevée par une mère fanatique sur le plan religieux, laquelle a caché à sa fille nombre d’éléments liés au fait d’être une femme. Ainsi, quand celle-ci a ses règles pour la première fois dans la douche après un cours de sport, elle panique et ses camarades se moquent d’elle, méchamment. Parallèlement à cette nouveauté et à la révélation de l’existence de sa féminité, elle découvre qu’elle a des pouvoirs télékinésiques.

La candeur est chère à De Palma et il n’a de cesse de la faire se confronter à la dureté du monde. On pense à Get to Know Your Rabbit mais surtout Phantom of the Paradise. Carrie semble s’inscrire dans cette lignée, puisque la lutte entre le personnage au cœur pur s’accompagne de sa vengeance envers ceux qui le malmènent. De Palma reprend une recette qui marche avec une œuvre qui ne perd pas de temps sans pour autant bâcler ses effets. Du ralenti d’ouverture au split screen final, en passant par les demi-bonnettes magnifiques, il démontre à nouveau toute l’étendue de sa maîtrise, son utilisation des codes qui lui tiennent à cœur et auxquels il donne une dimension nouvelle à travers l’histoire qu’il raconte.

Ce qui frappe, c’est l’intérêt porté par le cinéaste à la psychologie des personnages plutôt que de s’amuser à essayer de faire sursauter le spectateur toutes les deux minutes. Il parvient à créer un métrage hybride, à l’ambiance malsaine et enivrante, entre le teen movie, genre qui naissait légèrement alors et auquel il apporte des éléments qui feront fureur plus tard – le coup du beau gosse qui veut faire croire à la fille mal-vue qu’il est épris d’elle pour s’en moquer avant que tout cela ne lui retombe dessus –, et le surnaturel à tendance horrifique. Il semble passionné par l’étude comportementale des adolescents, notamment de Carrie, et leurs interactions, tant entre eux qu’avec leur entourage. Tout sert le propos central de la découverte par Carrie de ses attributs de femme et son émancipation d’un milieu où tout l’oppresse : sa mère folle qui la force à prier et voit le péché absolument partout, ses camarades qui lui tendent des pièges et les professeurs qui essaient de l’aider mais qui, au final, ne font que la pousser vers la résolution inéluctable de cette histoire.

On arrive au bal de fin d’année, événement qui rend dingues tous les lycéens américains. Alors que Carrie s’y rend accompagnée de l’une des coqueluches de l’école, Chris Hargensen (Nancy Allen), rivale et bully entend la piéger, entraînant son petit ami Billy Nolan (John Travolta, jouant déjà les bad-boys) dans son délire de vengeance. L’idée : faire élire Carrie reine de la soirée, de sorte qu’un seau de sang s’abatte sur sa tête, rappelant la première humiliation subie au début du film. C’est sûrement dans cette scène que De Palma s’amuse le plus. Il fait durer l’illusion de bonheur de sa protagoniste un long moment, comme pour nous faire oublier ce qui l’attend et ce, malgré le plan séquence incroyable qui nous révèle le dispositif mis en œuvre juste avant. Le temps semble suspendu, irréel mais une certaine tension, développée depuis l’introduction du film, arrive à son point culminant. Quand le drame arrive, le choc est frontal et ce qui suit aussi glaçant que jouissif. Le spectacle devient total et les arroseurs sont arrosés, enflammés ou électrocutés alors que celle recouverte de rouge exprime toute sa rage et fait remonter à la surface tout ce qu’elle a pu endurer. Ce combat s’étend jusqu’à l’affrontement ultime contre sa mère, symbole de la répression de la féminité par une bigoterie écœurante. On peut saluer l’immense travail de décoration de Jack Fisk qui parvient à faire de la maison familiale un véritable sanctuaire. La perte absolue de tout contrôle de Carrie, comme un cri suprême, est renforcée par des effets visuels saisissants et aboutis ainsi que par l’envoûtante bande originale de Pino Donaggio ; celui-ci se paie même le luxe de reprendre les accords de Herrmann pour Psychose à plusieurs reprises.

De Palma étonne une fois de plus. Sa capacité à jongler entre les genres et les influences semble désormais acquise, tout comme son habileté déconcertante à livrer des plans insensés et marquants. On sent malgré tout une accointance particulière pour le thriller classique, dont on retrouve de nombreux codes dans l’exécution du métrage présent, et il ne peut s’empêcher d’y retourner dans la foulée avec Furie.

Furie (1978)

Ce retour dans le polar ne va pas sans un certain sens du gimmick scénaristique, les éléments premiers de Furie faisant penser en de nombreux points à Obsession. Un événement marque un traumatisme à venir dès le début du métrage, comportant une fausse mort. Peter Sandza (Kirk Douglas), en voyage avec son fils Robin, rencontre un de ses anciens collègues de la CIA, Ben Childress (John Cassavetes), puis est victime d’un faux attentat terroriste fomenté par ce dernier. Robin voit son père fuir sous le joug des balles et, persuadé de la mort de ce dernier, fuit aux côtés de Childress. L’habileté narrative est de changer de point de vue, et de suivre Peter, quelques années plus tard, alors qu’il enquête pour retrouver la trace de son fils et que les indices commencent à s’amonceler.

Ça débute comme un jeu de chat et de la souris assez malhabile, où les absurdités défilent, et où la mise en scène très grossière semble totalement dépossédée de son auteur, avec des ratés qu’on lui pensait impossibles. Si par l’exagération des faits se dénote la patte générale de De Palma, c’est ici une absence initiale de point de vue qui domine, laissant tout au hasard et à un manque de maîtrise certain. Le flou scénaristique – tout s’enchaînant trop rapidement et sans explications –, fait un effet de « niveaux » que le personnage traverse sans but apparent, et nous perd au point que nos interrogations disparaissent face à la lassitude. Une quarantaine de minutes pénible, où rien ne va, mais qui s’oublie vite tant Furie change radicalement de ton et revient sur des rails calibrés pour son auteur. Le film se réoriente, part vers de nouveaux horizons qu’il mêle à ses expérimentations sur Carrie, et on retrouve le réalisateur, pour notre plus grand plaisir.

Gillian Bellaver (Amy Irving), introduite plus tôt comme étant dotée de capacités télékinésiques, se retrouve téléportée à la place de personnage principal, éclipsant peu à peu Peter Sandza. Tout à coup, l’intrigue prend sens, et notre intérêt survient de nouveau. L’attentat auquel nous avons assisté en introduction est en réalité un enlèvement par la CIA, celui de Robin, pourvu lui aussi de capacités sensorielles accrues. Gillian utilise ses dons pour retrouver Robin, dont le gouvernement tente d’exploiter le potentiel destructeur afin de le transformer en arme. Les trous scénaristiques se comblent, rendant le premier quart encore plus superflu, et le métrage trouve son rythme, voit le retour aux tentatives visuelles de De Palma. Comme dans son film précédent, il utilise le surnaturel pour offrir des plans alambiqués, jouer avec les contrastes, les impressions d’irréel. Les séquences où Gillian entre en phase avec Robin sont hallucinantes, jouant avec la lumière qui par des flashs fait apparaître/disparaître l’héroïne dans le champ de sa projection mentale. Des techniques novatrices et audacieuses, qui poussent l’auteur vers la révolution visuelle qu’il tente d’apporter à chacun de ses métrages. La musique de John Williams, débutant pourtant sur un schéma classique, prend tout une ampleur lors du climax, quand le compositeur se lâche pour accompagner la caméra folle.

Avec Furie, Brian De Palma détourne le thriller, gardant sa structure et un rythme haletant, qui repose sur de nombreux twists qui fonctionnent. Dommage qu’il soit entamé par une longue partie difficile à appréhender, tournée comme un téléfilm du dimanche, où l’auteur n’est qu’en partie présent. Avant de reprendre la route des films de studio, il retourne à ses premières amours, l’indépendant, proposant à ses élèves du Sarah Lawrence College de l’accompagner dans sa tâche.

Home Movies (1979)

Il entend former des jeunes aux métiers du septième art et, connaissant bien le fonctionnement des écoles de cinéma, qu’il trouve peu efficaces, il ne voit pas d’autre solution que de les faire participer à la réalisation d’un long-métrage. Comme point de départ, il prend des éléments de sa jeunesse, durant laquelle il a dû espionner son père adultérin, et les étudiants brodent ensuite un scénario à partir de cela. Le résultat est une comédie dans laquelle Denis Byrd (Keith Gordon) est un jeune garçon créatif mais paumé au milieu d’une famille totalement dysfonctionnelle. Il entreprend de suivre les conseils de The Maestro (Kirk Douglas), un professeur donnant des cours de « Star Therapy », et il se met à réaliser un film sur son quotidien et particulièrement sur sa quête de preuves quant aux égarements conjugaux de son paternel.

Home Movies est un petit film qui a coûté 400 000 dollars en tout. Le cinéaste a d’ailleurs laissé le soin aux étudiants de monter le financement du projet, auquel il a contribué de sa poche et dans lequel il a fait investir ses copains George Lucas et Steven Spielberg. Pour diminuer les frais, il a fait participer grand nombre de ses proches, à commencer par Nancy Allen, sa femme – ayant participé à Carrie – ou encore Kirk Douglas qui accepte de tourner deux semaines gratuitement.

Le métrage en lui-même n’est pas des plus intéressants. On sent que le fond tient à cœur au cinéaste, qui souhaite mettre en scène ce pan de sa jeunesse depuis longtemps, et la forme prise, celle de la comédie un peu méta est charmante. Il revient à ses premiers coups d’essai avec une belle critique de la famille au travers de personnages caricaturaux mais hilarants. À côté, l’histoire s’avère très farfelue et pas toujours très claire. De fait, si le film n’est pas désagréable, il n’est pas bien marquant d’autant qu’il reprend une formule que le cinéaste a déjà réalisée dans sa jeunesse et avec bien plus de fougue. Malgré tout, on s’en fiche un peu car cette démarche traduit l’un des aspects forts de la personnalité de De Palma à savoir sa simplicité – revenir à un film très modeste pour encourager des jeunes à la création après plusieurs gros succès – et son humanisme, sa candeur. Il donne un peu de son temps à ces étudiants avant de retourner vers les studios, preuve qu’il persiste à se considérer comme un outsider et qu’il aime ce statut de cinéaste moins sur le devant de la scène mais bien dans ses baskets. Une fois sa récréation universitaire terminée, sa carrière reprend son chemin et ses Pulsions visuelles et narratives viennent éclabousser les écrans et marquer le début d’une énorme décennie pour le réalisateur. Une folle ascension que vous découvrirez dans le prochain article…

Crédits rédaction : Carrie/Home Movies : Élie Bartin
Furie : Thierry de Pinsun

Carrie, avec Sissy Spacek, Nancy Allen, John Travolta…1h38
Sorti le 22 avril 1977

Furie, avec Kirk Douglas, John Cassavetes, Carrie Snodgress… 1h57
Sorti le 13 juillet 2004 en DVD

Home Movies, avec Kirk Douglas, Nancy Allen, Mary Davenport…1h30

Rétrospective Brian De Palma #2 : Expérimentations, débuts en studio

Attention, il s’agit d’un article rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de page.

Fort de ses premiers films, Brian De Palma se cherche encore, et veut surtout continuer d’expérimenter. Il tend aussi à diversifier son style et à quitter le carcan purement comique de ses premières œuvres. Avant d’entamer la suite de son cher Greetings, il s’intéresse au théâtre expérimental, en phase avec son cinéma, et en profite pour découvrir deux de ses gimmicks phares. Il lui faut au moins ça avant de se frotter aux gros studios, qui n’entendent pas lui faire de cadeaux.

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Rétrospective Brian De Palma #1 : Des débuts marquants

Attention, il s’agit d’un article rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de page.


Autant décrié pour la sur-utilisation de ses références – certains allant jusqu’à le qualifier de réalisateur sans la moindre personnalité -, qu’adulé pour ses prouesses visuelles utilisant les artifices technologiques pour toujours renouveler sa mise en scène, Brian De Palma est un auteur qui ne laisse pas indifférent. À travers ce corpus d’articles, nous nous sommes intéressés à l’intégralité de sa filmographie, pour repérer et analyser ses obsessions et thématiques. Après trente films à la qualité variable, nous pouvons affirmer avoir adoré l’expérience, et voir en De Palma un réalisateur solide et souvent inspiré. De Meurtre À La Mode à Domino, la route est longue, et nous espérons vous donner envie de vous intéresser à certains chef-d ‘œuvres ou curiosités du cinéaste au split-screen !

Meurtre À La Mode (1968)

Un an après l’ouverture du Nouvel Hollywood, mouvement dont il est l’une des figures de proue, Brian De Palma, fort de quelques courts-métrages seulement et d’un long, tourné en 1964 mais qui ne sortira qu’en 1969, nous offre Murder À La Mod, un thriller comique très particulier.

Ici, il raconte l’histoire du meurtre de Karen (Margo Norton), jeune fille assez naïve éprise d’un réalisateur, en deux parties. Nous suivons d’abord cette jeune femme qui voit la vie en rose grâce à son idylle jusqu’à sa triste fin ; dans un deuxième temps il nous montre sa mort sous divers angles, chacun lié à un personnage différent : son amie Tracy (Andra Akers), se la jouant femme expérimentée maternant presque Karen, son petit-ami Christopher (Jared Martin) et enfin Otto (William Finley), assistant sourd et muet du studio de cinéma.

Il s’agit d’un film audacieux pour lancer une carrière mais qui traduit parfaitement les aspirations de De Palma vis-à-vis du septième art. Lui qui a étudié à New York, a baigné dans les décennies fifties et sixties, marquées par l’avènement de nombreux cinéastes européens importants tels que Michelangelo Antonioni ou Jean-Luc Godard, mais aussi par la reconnaissance critique d’Alfred Hitchcock. Son début de filmographie avec ses courts, notamment Woton’s Wake, tout comme le film dont il est question ici, traduit une certaine admiration pour ces artistes. Pour autant, Brian De Palma n’en oublie pas de développer une certaine identité en tant que metteur en scène et il montre cela dès l’ouverture de Murder À La Mod, avec une seconde effective du film décomposée en photographies représentant le nombre d’images qu’il faut pour la réaliser. Par ce premier artifice stylistique, le cinéaste indique clairement une volonté de déconstruire le cinéma, d’en casser les codes, en passant essentiellement par le visuel et le ressenti.

Ce travail esthétique est omniprésent dans ce premier long-métrage. De Palma multiplie les expérimentations visuelles et s’offre même le luxe de créer un style de mise en scène par personnage. On sent déjà toute la passion du bonhomme qui, à 28 ans seulement, fait preuve d’une vision assez folle, trop peut-être pour une première œuvre, et généreuse. On suit les discussions de Karen et Tracy à travers des séries de jump-cuts improbables faisant grandement écho à la Nouvelle Vague. Puis, à mesure que le scénario avance et se révèle à nous, on se rapproche du thriller, avec des pointes de giallo pour le meurtre. S’ensuivent des poursuites aux allures hitchcockiennes – on pense à Vertigo – quand vécues du point de vue de Tracy, mais qui rappellent également le cinéma muet quand Otto est concerné. Il s’autorise des inserts de textes couplés à des arrêts sur image, ce qui donne un aspect ludique dans le suivi de cette intrigue dotée de quelques rebondissements, notamment avec tout ce qui est lié au pic à glace, arme de crime aussi originale que source de comédie.

Cette versatilité formelle, un peu inégale, est assez bluffante et rend le film très vivant de sorte que, bien qu’il raconte la même histoire plusieurs fois, celle-ci se réinvente continuellement. La légèreté qu’il va beaucoup développer dans les films qui suivent peut troubler lorsqu’on sait que l’on est face à une histoire de meurtre. Certaines séquences souffrent de ce grand écart tonal, entre candeur niaise et violence stylisée.

C’est peut-être là que le style du cinéaste s’ouvre à nous, dans ce prologue cinématographique, celui d’un artiste dont la volonté est de toujours surprendre, avec pertinence, le spectateur en repoussant les limites visuelles de son médium. Si ses influences sont extrêmement visibles à l’écran – on est loin du court-métrage mentionné plus haut où il cite Le Cuirassé Potemkine, vingt-cinq ans avant son clin d’œil dans Les Incorruptibles, ou encore Le Septième Sceau –, il ne se repose pas exclusivement sur elles pour créer son œuvre. Il est un réalisateur cinéphile, au même titre qu’un Scorsese ou Tarantino, qui a digéré des décennies de cinéma et s’en sert pour raconter ses propres histoires.

Dans le cas présent, sa générosité le dépasse et le film, bien que sympathique, est un sacré bazar assez compliqué à suivre. Mais au fond, cela ne reflète-t-il pas la mentalité de cet artisan du cinéma ? Un monstre de travail et de créativité tiraillé entre sa naïveté et l’horreur du monde qui l’entoure. Finalement, s’il y a bien un personnage qui symbolise De Palma dans ce premier essai, c’est Karen. Pure de cœur et de corps, croyant dur comme fer à l’intégrité des hommes dans leurs convictions mais victime d’un monde bien plus sournois et cruel qu’elle ne le suppose, elle est à l’image du cinéaste, encore indépendant et heureux, s’amusant à faire des films mais qui a conscience de l’existence d’un système impitoyable, susceptible de le broyer à tout moment.

Pour l’heure, à la fin de cette heure et vingt minutes de bizarrerie visuelle aussi plaisante que déroutante, ayant connu une distribution très limitée, De Palma est un jeune metteur en scène inconnu mais au potentiel reconnu, prêt à signer ses faits d’armes afin de se rapprocher de la grosse machine hollywoodienne, nécessaire financièrement à l’expression de ses délires à venir.

Greetings (1968)

Pourtant, sa deuxième tentative n’est pas aspirante au goût de tous, ou du moins de ceux des financiers et producteurs pouvant s’intéresser de près au travail du cinéaste. Brian de Palma, avec Greetings, dresse non seulement un portrait cynique des mentalités de l’Amérique contemporaine, mais s’affirme très à charge contre la guerre du Vietnam, alors toujours en cours. S’il est reconnu de manière générale que le premier film ayant axé ses critiques sur la boucherie effectuée en terres asiatiques est Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (sorti en 1978, soit trois ans après la débâcle), il est très étonnant, mais passionnant également, de voir Greetings atomiser les poncifs de l’Oncle Sam dans une satire certes hilarante mais ô combien actuelle.

On suit Paul, Jon et Lloyd, trois jeunes hommes en âge de se faire enrôler pour partir au Vietnam, qui tentent de trouver le discours adéquat à présenter lors de l’examen d’entrée pour être sûrs de se faire réformer, chose courante chez les jeunes américains qui cherchaient à éviter de porter les couleurs et les armes. On les voit feinter l’homosexualité, la folie meurtrière, le tout servi par des dialogues totalement outranciers qui apportent l’hilarité à chaque fois. On pense notamment au débat où Jon déclare : « On sait tous que vous mettez les homosexuels et les noirs en première ligne. Mettez-moi dans le peloton central, comme ça, en plus de vous éclater du Vietcong, je pourrais éliminer les premiers rangs, et on reviendra au pays avec notre propre vermine en moins ». Les dialogues font surtout mouche grâce au trio d’acteurs, dominé par un Robert de Niro qui, n’étant qu’en début de carrière, est d’une aisance déconcertante, lui qui n’a pas le plus beau des trois rôles.

La volonté de nos trois comparses d’échapper au conflit est un fil rouge, qui vient ponctuer leurs retrouvailles, faisant émerger trois parties distinctes, une par personnage, centrées sur leurs obsessions personnelles. Pour Paul, ce sont les rencontres amoureuses, et il utilise pour ce faire le « Computer Dating », système de petites annonces où l’on se contacte par le biais des journaux. De rencontre en rencontre, il enchaîne les situations improbables et passe par tous les profils.

Pour Lloyd, ce sont les obsessions complotistes, et avec elles l’assassinat de Kennedy, sur lesquelles il établit toutes sortes de théories. On retient la scène de la librairie, où il rencontre un autre illuminé obsédé par les mêmes suspicions, et où les deux larrons s’incitent mutuellement à voler un livre sur le sujet, chacun étant persuadé que celui qui aura ledit bouquin sera éliminé par le gouvernement. Le tout sous le regard de Jon qui, planqué derrière une pile de livres, observe une jeune femme. Son obsession, c’est le voyeurisme, le « peeping art » comme il se plaît à l’appeler. Il tente d’ailleurs un exercice de séduction avec la même jeune femme, lui demandant de se déshabiller dans le cadre d’un film amateur, ne pouvant être excité que par le biais de sa caméra et du fait d’épier.

Avec trois protagonistes aussi fous dans leurs délires respectifs, le terrain de jeu est vaste pour que De Palma se fasse plaisir avec sa caméra. Sur l’arc de Jon, on retrouve des éléments déjà exploités sur Murder À La Mod et même Woton’s Wake : on est directement plongé dans le regard de la caméra, et on devient voyeur perverti à notre tour. L’obsession de De Palma, qui aime jouer avec les regards, les observants extérieurs, est telle qu’il renoue avec le personnage pour Hi, Mom ! Une scène de sexe avec Paul est passée en accéléré pour éviter la censure – ce qui ne lui aura pas évité d’être classé X, puis R après le retrait de certaines scènes –, apportant un aspect comique, loufoque, avec un effet « stop-motion ». Un bac à sable agrandi, dans lequel Brian de Palma est définitivement à l’aise, et qui lui permet de s’épanouir encore plus. Si le film est mal reçu aux États-Unis de prime abord, la catégorisation n’aidant pas, il obtient l’Ours d’Argent à la Berlinale, ce qui lui confère par la suite un grand succès. Si bien qu’avant de pouvoir présenter son long-métrage suivant, il sort enfin en salles son premier fait d’arme, tourné quatre ans plus tôt, The Wedding Party.

The Wedding Party (1969)

Ce projet, originellement pensé comme un film à sketches de fin d’études, devient suite aux difficultés de financement rencontrées par les camarades de De Palma sa première expérience de tournage d’un long-métrage. Malgré la tournure prise, le caractère universitaire reste très ancré puisque le film est supervisé par l’un des professeurs du cinéaste, Wilford Leach, qui se charge aussi de la direction d’acteurs, et le scénario est basé sur celui d’une des participantes, Cynthia Munroe, qui aide au financement ainsi qu’à l’écriture. On retrouve au casting plusieurs étudiants dont William Finley, que l’on ne présente plus. La petite exception au sein de cette réunion de membres du Sarah Lawrence College est la présence d’un jeune acteur, déjà cité plus haut mais alors encore inconnu, même pas assez vieux pour signer son contrat seul, à savoir Robert De Niro. C’est donc avec cette belle équipe que De Palma, pendant une grosse année, investit Shelter Island, pour réaliser cette comédie se voulant moqueuse des traditions, en l’occurrence le mariage.

Ce qui saute aux yeux, c’est la frénésie dans la créativité qui anime le réalisateur, que l’on ressent déjà dans Murder À La Mod. Dès l’introduction, il nous malmène avec une scène rendant hommage au cinéma muet, pleine d’accélérés et de gags, dans la veine d’un Jacques Tati et ses Vacances de Monsieur Hulot, sorti la décennie précédente. Le ton est donné et on sait que l’on est parti pour une virée comique, une exploration satirique des conventions d’une Amérique encore bien conservatrice. De Palma s’en donne à cœur joie pour faire passer son message. Son style, d’une grande modernité, est très perceptible pour le cinéaste en herbe qu’il est. Des ralentis pour introduire des personnes âgées, des jump-cuts en veux-tu en voilà – traduisant son amour pour le cinéma de Godard –, des surimpressions pour montrer les pensées du personnage principal, tout passe par l’image.

L’histoire qu’il raconte est tout aussi intéressante : un jeune homme (Charles Pfluger), qui se marie, accompagné de ses deux meilleurs amis, interprétés par De Niro et Finley, et qui à mesure que le moment fatidique approche se rend compte de l’enfermement que son engagement représente, des responsabilités qui vont lui incomber, de sorte qu’il envisage de fuir. Sans le savoir, De Palma amorce déjà des thématiques qu’un film comme Le Lauréat de Mike Nichols reprend et ce, trois ans avant la sortie de ce dernier. Cette modernité relève sûrement de l’écriture, fruit du travail collaboratif de Munroe et De Palma doublé d’une inspiration liée au mariage d’un ami du cinéaste.

Les codes cinématographiques sont cassés, l’écriture cinglante. Pourtant, cette proposition du réalisateur semble ne pas avoir marqué les esprits et demeure aujourd’hui l’un de ses films les plus méconnus. Ce qui peut sembler surprenant ne l’est en réalité pas tant que ça. Bien que charmant et ingénieux à bien des titres, on sent l’inexpérience et la maladresse des débuts dans l’agencement du métrage. Les séquences sont amusantes mais s’étirent souvent un peu trop, notamment vers la fin. Là où le film pêche réellement, au contraire de celui de Nichols, c’est dans la gestion du ton. Ici, la légèreté ne quitte jamais l’ambiance du film et, à l’exception de certaines scènes, on ne ressent que peu l’angoisse du protagoniste. Cette incapacité à varier la teneur de l’œuvre nuit à l’impact émotionnel, particulièrement de son final qui, malgré un potentiel dramatique fort, lié au message fataliste développé tout du long, n’a pas la saveur escomptée et reste assez sage.

Cependant, difficile de jeter la pierre. Première expérience, cadre estudiantin avec chaperonnage par un enseignant, il faut regarder cette œuvre pour ce qu’elle est : un film de fin d’étude, bancal sur le plan narratif mais débordant d’idées visuelles, traduisant bien l’impression que le cinéaste a pu commencer à immiscer chez les spectateurs.

Ce coup d’essai imparfait laisse curieux et permet de voir tout le chemin parcouru en l’espace de cinq ans et la maestria développée par celui qui s’apprête à quitter le cocon purement comique pour explorer des recoins plus sombres et critiquer frontalement l’Amérique dans laquelle il vit. Pour autant, il fait un autre détour avant de se lancer dans cet assaut, en allant s’aventurer du côté du théâtre expérimental avec une captation qui va avoir un grand impact dans le développement de son style, dont nous parlons dans la suite de cette rétrospective.

Crédits rédaction : Meurtre À La Mode / The Wedding Party : Élie Bartin
Greetings : Thierry de Pinsun

Meurtre À La Mode, avec Margo Norton, Andra Akers, Jared Martin… 1h20


Greetings, avec Robert de Niro, Gerrit Graham, Richard Hamilton…1h30
Sorti le 10 mars 2003 en DVD

The Wedding Party, avec Robert de Niro, Jill Clayburgh, Charles Pfluger…1h32
Sorti le 24 mai 2016 en DVD

Sleep : les nazis c’est tabou, on en viendra tous à bout

Proposition allemande, Sleep (Schlaf en version originale) est le premier film de Michael Venus. Il fait preuve d’ambition en abordant la situation politique de son pays au travers d’une intrigue tortueuse mêlant passé et présent d’une même famille. Pour autant, l’enfer est pavé de bonnes intentions, les ratages cinématographiques aussi, et si Sleep est loin d’être une purge, il n’y a pas de quoi en faire une choucroute.

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The Wicker Man : Folk-horror chez les hippies

L’horreur folklorique semble avoir retrouvé un auteur de renom en la présence d’Ari Aster ces dernières années. Pourtant, il est parfois bon de revenir aux sources pour apprécier pleinement l’ampleur de ce sous-genre. The Wicker Man s’impose alors en pierre angulaire par les jalons qu’il met en place.

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Rage : Quand Cronenberg mêle épidémie et body horror

Les années 70, caractérisées par un accroissement des productions cinématographiques plutôt sombres a vu de nombreux maîtres de l’horreur naître. Parmi eux, David Cronenberg, spécialiste du « body horror » et adepte du cinéma qui tape sur le monde qui l’entoure. Celui-ci va alors s’amuser dans Rage à montrer l’impact d’une épidémie, véhiculée par une jeune femme, sur une société américaine non préparée. Bref, il se la joue Covid-19 une trentaine d’années avant l’heure, et livre une œuvre fichtrement angoissante.

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Virus : quand l’imminence de la mort réunit l’humanité

Alors que la guerre froide n’est pas terminée, que les tensions existent toujours, Kinji Fukasaku imagine dans Virus la survenance d’une épidémie de grande ampleur et ses conséquences politiques comme sociales sur la planète. Film dense tant par sa durée – pour la version cinéma du moins – que ses thématiques, il s’agit d’une proposition ambitieuse et humaniste efficace et touchante.

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On the Rocks : enquête romantique au cœur de la Big Apple

L’ennui n’est jamais très loin quand le nom de Sofia Coppola apparaît. Pas celui que l’on ressentirait devant ses films, mais celui qui ronge et pèse sur l’âme, sel de son cinéma qui traduit la lassitude de sa vie dénuée de vrais problèmes. Malgré des derniers films décriés par les spectateurs, mais salués par la critique et les institutions – elle a par exemple obtenu le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2017 pour Les Proies -, chaque nouvelle sortie de sa part est un événement. On The Rocks ne fait pas exception. Pourtant, si on l’attendait avec impatience, on peut être surpris qu’il prenne place sur Apple TV +, plateforme de SVOD de la marque à la petite pomme. Comme si cela ne suffisait pas, nouveauté oblige, elle quitte les palaces, banlieues ou encore Los Angeles, pour filmer la Grosse Pomme, New York. L’occasion pour elle de donner un nouveau souffle à ses thématiques, tout en arborant un style plus léger qu’à l’accoutumée.

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Michel-Ange : de la difficulté d’être un génie

Cinquante et un ans après avoir participé au scénario d’Andreï Roublev de Tarkovski, Andreï Konchalovsky s’attaque de son côté à un la vie d’un grand artiste. Mais grand est un euphémisme ici, tant Michel-Ange est un monstre sacré de l’Art rendant l’entreprise de réaliser un drame historique, lorgnant du côté du biopic, encore plus risquée sur le papier. La découverte de ce vingt-deuxième long-métrage du cinéaste russe lors du Festival de La Rochelle vient pourtant dissiper grand nombre de nos craintes éventuelles.

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Albert Dupontel : éternel enfant mais cinéaste mature

Auteur à part dans le paysage cinématographique français, issu de la génération Noé, Jeunet et consorts, Albert Dupontel s’est distingué comme l’un des réalisateurs les plus passionnants à voir évoluer. Ayant débuté avec un style punk complètement barré, il semble s’être peu à peu calmé sur certains points pour arriver à une maturité à laquelle il mêle toujours ses coups de folie. À l’aube de la sortie de son nouveau long-métrage Adieu les cons, il est plus que jamais temps de revenir sur la carrière de cet artisan aussi marginal que talentueux.

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