Rétrospective Brian De Palma #10 : Creuser sa propre tombe

Attention, cet article a été rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Pour se relever de l’échec du Dahlia Noir, De Palma ne cherche pas les faveurs des studios, mais décide de s’en prendre directement à l’Oncle Sam avec Redacted, qui lui vaudra les foudres états-uniennes. Désormais paria, c’est avec de nombreuses difficultés pour financer ses travaux qu’il parvient à mettre en place deux longs-métrages, dont un dernier fortement atteint par ce manque évident de moyens. Une fin de carrière abrupte, injuste si elle reste en l’état, même si l’on espère un ultime métrage qui pourrait démontrer d’un auteur en complète renaissance.

Redacted (2007)

Avec Redacted, Brian De Palma traite non seulement d’un sujet qui lui tient à cœur, et qu’il a déjà fortement développé lors d’Outrages, mais il expérimente également une manière de narrer son histoire différente de ce à quoi il nous a habitués. Utilisant la technique du found footage, il dresse un portrait ultra-réaliste et ô combien dérangeant des exactions du corps militaire en terres irakiennes.

Au même titre que le Vietnam en son temps, la guerre en Irak est le conflit armé impliquant les États-Unis qui a suscité le plus d’indignation, tant au niveau mondial que chez les compatriotes du fils Bush, instigateur d’une guerre sans queue ni tête, aux enjeux alors obscurs. Les récits de soldats envoyés au front sans réelle compréhension de la situation – si ce n’est celle d’un ennemi omniprésent qu’il faut déterminer et éliminer – sont foisonnants, et nombreux sont les crimes banalisés, totalement passés sous silence et bardés de stabilo noir dans les rapports – la fameuse notion de redacted. S’inspirant des témoignages ayant réussi à atteindre l’opinion publique, Brian De Palma s’affaire à un véritable exercice de reconstitution, qu’il veut penser comme un documentaire, nous semblant si réel qu’aucun instant ne doit nous sembler fictionnel.

Il adopte trois angles de caméras, totalement diégétiques. Le premier, et celui qui permet de ponctuer le récit en y insérant les éléments importants, est filmé par l’un des soldats, rêvant d’intégrer une école de cinéma et décidant de s’armer de son objectif pour retranscrire la vie au checkpoint militaire. Des images d’un documentaire français apportent également leur regard, offrant un aspect informatif qui contribue à l’ultra-réalisme souhaité. Pour finir, des images issues d’un site irakien montrent les pièges tendus aux américains pour accentuer la propagande « terroriste». Aucune musique, aucun raccord fictionnel, l’image est brute, et tout semble un assemblement de vidéos directement prises au moment des faits, avec les moyens du bord. Redacted sort de son statut de film revendicateur, dénonciateur, et se pose comme un élément d’Histoire, qui se fait la voix de ces récits relatés mais jamais montrés. Et autant dire que le résultat est glaçant.

Les portraits dressés ne sont pas destinés à générer une quelconque empathie. Même celui de ce bidasse qui filme, assiste impuissant aux exactions de ses camarades, mais n’intervient pas pour autant, est là pour susciter le dégoût. On assiste à cet étau qui se resserre, à ces soldats aux motivations loin d’être exemplaires – dont celui qui annonce ouvertement qu’il est là pour le plaisir de tuer, suscitant toujours les mêmes questionnements quant à ces personnes moralement instables à qui l’on confie des armes létales – qui quotidiennement manquent de tuer des civils par simple impulsion, ne peuvent s’empêcher de reluquer les mineures du village et de valider entre eux leurs pensées abjectes. Quand un gradé se fait sauter en passant bien trop près d’un stock de débris suspect, les représailles de ces soldats esseulés en quête de sang, de sexe, et en proie à leur folie, deviennent inéluctables. Viol, massacre, rien n’est épargné. La caméra se fait le théâtre de ces horribles actions, mais ne les montre que par son spectre. Un spectre d’impuissance, que ce soit par la retranscription d’un fait en temps réel, ou par les ponctuations documentaires, qui nous rappellent la dure réalité : c’est ainsi.

On connaît l’inéluctable conclusion : si nous n’avons entendu ces dénonciations que par le biais de la presse engagée, ou de manivelles artistiques, et que le corps d’armée ne s’est que peu prononcé sur le sujet, c’est bien qu’il passe cela sous silence. On assiste à la manière dont la machine va broyer les témoignages, apposer son feutre noir sur tout ce qui pourrait lui nuire. Le fait dont le film s’inspire a mené ses intervenants à des sanctions et peines de prison, mais beaucoup de ces actes sont toujours proférés en toute impunité lors des confits guerriers. Une dénonciation virale et violente, qui vaut à De Palma un retour catastrophique : accusé de propagande anti-américaine, Redacted est difficilement distribué sur les terres états-uniennes, et censuré dès que l’occasion l’y permet. Une réputation malheureusement logique, qui montre que la route est toujours aussi semée d’embûches et que certaines erreurs ne sont pas encore vectrices d’apprentissage.

Pourtant, Redacted est passionnant dans sa manière d’aborder le film de guerre, et peut servir d’exemple. La principale contradiction du genre est qu’il oscille toujours entre sa volonté de dénoncer la barbarie, mais aussi celle d’idéaliser des moments de bravoure. Peut-on, par exemple, déterminer la position quant à l’existence de la guerre d’un film comme 1917 – pour citer un projet récent, mais les exemples sont nombreux – qui choisit d’esthétiser son plan-séquence pour magnifier l’aspect grand spectacle (la position de Sam Mendes est pourtant claire dans Jarhead) ? Retranscrire l’horreur n’est pas chose aisée, l’esthétiser en est une autre, et en cela, Brian De Palma prend une position sacrément radicale. Redacted est en cela l’ultime film anti-guerre, celui qui ne travaille aucun de ses cadres, qui montre les faits de manière brouillonne, seuls face à nos ressentiments. Il oriente sa dénonciation sans que la caméra n’appuie jamais cette même orientation, donnant alors une totale impression de neutralité déroutante. Un procédé unique, qui s’affranchit de la fiction pour juste montrer. Et une démarche tout à fait honorable, acclamée dans beaucoup d’endroits, et qu’il faut continuer d’encenser, pour ne pas oublier.

Passion (2012)

La disgrâce est rapide. Réalisant qu’il est désormais difficile – voire impossible – de financer ses projets sur le sol de l’Oncle Sam, surtout après lui avoir violemment crachoté à la tronche, Brian De Palma se tourne vers l’Europe, plus propice à l’accueillir et le faire travailler. Il y tombe raide dingue de Crime D’amour d’Alain Corneau, dont il décide d’acquérir les droits pour en faire un remake. Une réadaptation au sens large du terme, De Palma reprenant les rennes scénaristiques et incluant dans ce récit de manipulation et de relations malsaines ses thématiques et obsessions visuelles.

Pour dualiser le combat d’idées entre Isabelle et Christine, Noomi Rapace et Rachel McAdams, qui oscillent constamment entre la sensualité débordante, jouant d’une géométrie amoureuse à partenaire variable, et le cabotinage insupportable. Ce qui surprend au début, tant le surjeu est grossier, devient plaisant, voire assimilé d’une certaine logique quand De Palma s’amuse à tordre la réalité, jouer sur les fantasmes imaginatifs, et nous indique que beaucoup de ce que l’on voit n’est pas la réalité mais l’interprétation même des personnages. Aidé de tous ses stratagèmes et d’une caméra armée jusqu’aux dents avec laquelle il va tenter de renouveler constamment sa mise en scène – pour le meilleur mais aussi pour le plaisir du kitsch à outrance –, il délivre un brûlot assez frontal sur les manipulations en entreprise et sur l’univers de la publicité, où tous les coups sont permis pour tirer la couverture à soi.

On voit ces deux femmes se dirigeant inéluctablement vers la folie, où plus rien ne peut les sauver, et où tout va crescendo, peut-être un peu trop. À vouloir inclure dans un récit déjà riche des teintes thriller, De Palma se perd dans une histoire qui tombe peu à peu dans l’improbable, et où les parallèles – celui avec Sœurs de sang, par exemple – deviennent trop grossiers, jusqu’à l’utilisation de la musique de Pino Donaggio qui, si elle rappelle les moments les plus divertissants de Body Double alourdit le tout ici. Le métrage devient grossier dans son fond, et a du mal à être sauvé par sa forme, surtout quand celle-ci se complaît à vouloir ponctuer ses rebondissements incessants, qui deviennent rapidement agaçants. Voulu comme un retour en force, Passion se présente plus comme un best-of de l’auteur – jusqu’au « split-screen » qui ne sert que peu le propos – qui amène cette fois-ci à l’indigestion. Une belle déception tant on sent la sincérité du cinéaste à vouloir nous offrir une nouvelle œuvre unique, et parfaitement ancrée dans son temps. Un exercice qu’il aime à reproduire, voulant toujours utiliser les nouvelles technologies à sa portée. Après les webcams, ce sont les drones qui vont l’intriguer et qu’il va utiliser pour peindre un portrait peu reluisant de la lutte contre le terrorisme. Malheureusement pour lui, la production de Domino s’avère très compliqué, et le réalisateur y laisse quelques plumes.

Domino (2019)

Sept ans s’écoulent avant que ce nouveau, et dernier en date, fait d’arme de De Palma ne nous arrive. Coproduction européenne fauchée au tournage interrompu plusieurs fois faute de financement, Domino est un film malade en tous points. Le manque de budget saute aux yeux, l’intrigue semble sortie d’un générateur aléatoire de DTV miteux, et le duo issu de Game Of Thrones Nikolaj Coster-Waldau – Carice Van Houten est bien loin de faire rêver tant sur le papier qu’à l’écran. Pourtant, malgré les déboires évidents du projet, De Palma tente et entend livrer un thriller nerveux sur la lutte antiterroriste. Le script de Petter Skavlan porte sur l’enquête menée par deux agents de police danois, Toft et Boe, après la mort d’un de leurs collègues lors d’une intervention. L’assassin est un ancien membre des forces spéciales qui veut trouver un chef de l’État Islamique pour se venger, objectif partagé par Joe Martin, agent de la CIA, qui se sert du fugitif qu’il a capturé pour arriver à ses fins.

Ces quelques lignes traduisent l’une des faiblesses de ce récit : son écriture à la ramasse. De Palma n’a pas touché au scénario et doit se débrouiller avec cette histoire qui s’avère être un ramassis de clichés peu inspirés. Du flic mis à pied qui va désobéir aux histoires de manipulation par la mafia en passant par un twist romantique de mauvais goût, il n’y a pas grand-chose à sauver. De Palma n’abdique pas pour autant et l’on décèle sa patte à de nombreuses reprises. Demi bonnette, split-screen, plan séquence, il sort l’attirail habituel pour essayer de donner du corps à ce squelette narratif. Le résultat n’est toutefois pas à la hauteur des espérances. Les effets de style sont audacieux mais marquent aussi l’épuisement d’un cinéaste qui peine à se renouveler et à s’adapter aux nouveautés. Le fait qu’il n’ait pas pris part à la post-production n’aide certainement pas, au point que l’on pourrait se demander si Domino est réellement un film de De Palma. La réponse reste oui, car on reconnaît suffisamment l’ambition visuelle et le talent de l’artiste par moments pour nous charmer les rétines et nous rappeler qu’il a toujours de l’idée. Il a conscience que les temps ont changé et entend confronter son audience aux problèmes contemporains, à l’image de cette fusillade filmée en split-screen qui a une dimension vidéo-ludique effrayante – il singe l’apparence d’un jeu de tir à la première personne, mettant le spectateur dans la position du tueur.

Le cinéaste se retrouve dans le climax marqué par l’utilisation des drones pour une séquence folle de tension lors d’une corrida, qui laisse miroiter ce qu’il pourrait nous offrir s’il disposait d’une enveloppe conséquente et d’une plus grande liberté artistique. Cette note finale donne un goût amer à l’ensemble qui est décevant, mais au potentiel gâché. Les obsessions de l’auteur sont toujours là, et il ne perd pas le nord en montrant la CIA comme une engeance manipulatrice et prête à tout pour arriver à ses fins ; on voit là le regard toujours critique de De Palma sur les institutions américaines et sur le pays en lui-même dans lequel il ne peut plus se produire à cause de ses pamphlets cinématographiques. Les autres personnages ne sont pas plus valorisés, tous étant guidés par le sang qu’ils veulent verser par instinct de vengeance de sorte que l’on peut voir en cette séquence finale la lassitude qui habite le cinéaste désemparé par la bêtise et la violence humaine qui n’est que vanité. Il n’en reste pas moins qu’il manque cruellement d’envie et d’inspiration pour rendre cette heure et demie passionnante. Même Pino Donaggio ne parvient pas à nous égayer avec une bande-son qui frise la caricature, symbole d’un tandem qui a peut-être trop tiré sur la corde avec ce nouveau long-métrage et qui est devenu has been malgré lui.

La société a évolué, Brian essaie de la suivre en usant des nouvelles technologies mais ses gimmicks n’ont plus la même force aujourd’hui à l’heure où les images affluent de toutes parts et rendent ces saillies visuelles insignifiantes voire banales. Difficile pour un auteur aussi féru de ce travail du point de vue, de l’orientation du regard du spectateur, de rester pertinent et impactant quand ce qu’il fait est devenu la norme et s’inscrit dans un flux qui atténue la dimension critique de sa position. Il n’a peut-être pas le recul nécessaire pour critiquer les codes actuels avec ses armes, ou bien ses armes sont peut-être devenues les codes actuels. Quoiqu’il en soit, Domino est un échec qui fait mal. On espère avoir l’occasion de retrouver un De Palma des grands jours prochainement, mais sa situation dans l’industrie telle que le résultat de ce film en témoigne n’inspire rien de bon. L’avenir nous dira ce qu’il en est, et pendant ce temps nous pouvons toujours profiter de la quantité de belles œuvres que De Palma a pu réaliser au cours de ses presque soixante ans derrière la caméra. Une longue carrière pour l’un des artistes les plus importants de sa génération, à l’influence toujours aussi forte.

Crédits rédaction : Redacted/Passion : Thierry de Pinsun
Domino : Elie Bartin


Un immense merci à Elise Remy, du blog Lilylit, pour nous avoir accompagné durant les relectures.

Thierry avait déjà fait une chronique de Domino lors de sa sortie, que vous pouvez retrouver ici

Redacted, avec Izzy Diaz, Rob Devaney, Ty Jones…1h30
Sorti le 20 février 2008

Passion, avec Rachel McAdams, Noomi Rapace, Karoline Herfurth…1h41
Sorti le 13 février 2013

Domino, La Guerre Silencieuse, avec Nikolaj Coster-Waldau, Carice Van Houten, Guy Pearce…1h29
Sorti le 12 octobre 2019 en DVD

Rétrospective Brian De Palma #9 : Un auteur dépassé par ses ambitions

Attention, cet article a été rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Après un triptyque aussi fourni que le précédent, De Palma est de nouveau très en vue à Hollywood et entend en profiter pour explorer de nouveaux horizons. Le film de science-fiction spatiale étant le grand inconnu de Brian De Palma, le réalisateur s’y attèle avec passion dans le cadre d’une commande qui le déplume quelque peu. Rien de mieux pour se relancer qu’un thriller sulfureux en France, avant de tenter le pastiche des polars noirs des années 50 dans une adaptation complexe du chef d’œuvre de James Ellroy.

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Rétrospective Brian De Palma #8 : Trois missions impossibles, un fin stratège

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Après un début de décennie plus bancal, entre œuvres imparfaites et succès commerciaux aux abonnés absents, Brian De Palma revient en grande forme avec un triptyque démentiel. Une réflexion quant à un Tony Montana repenti, lui donnant l’occasion d’offrir à Al Pacino l’un de ses plus grands rôles, l’adaptation impossible mais spectaculaire d’une série culte, et un trip sous acides avec un Nicolas Cage survolté dans les couloirs du casino d’Atlantic City. Cinq ans pendant lesquels il semble au sommet de son art, et reprend du galon au sein de l’industrie.

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Rétrospective Brian De Palma #7 : Tentatives osées mais incomprises

Attention, cet article a été rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Transition entre deux décennies. Pour conclure des années 80 durant lesquelles il a brillé, Brian De Palma s’attaque à un sujet qui lui tient à cœur, la terreur de la guerre, pour un résultat qui laisse pantois. Avant de rejoindre un autre terreau guerrier, celui du conflit intérieur et des multi-personnalités, dans un projet plus modeste, il tente une adaptation, étrangement captivante bien que bancale. Une période pas forcément couronnée de succès pour l’auteur, qui oscille entre les genres – du film de guerre au thriller psychologique en passant par la satire bourgeoise –,mais qui traduit son jusqu’au-boutisme lorsqu’il s’agit de thèmes à résonnance personnelle.

Outrages (1989)

Quatorze années après la débâcle, nombreux sont les films ayant décidé d’aborder frontalement le sujet de cette guerre barbare, dont les conséquences désastreuses ont eu lieu non seulement sur le pays où était centré le conflit, mais aussi sur les terres états-uniennes. Rarement le pays de l’oncle Sam aura connu une telle opposition aux agissements des armées quant à cet affrontement injustifié. Au cinéma, que soit par la montée de la folie à travers l’errance d’Apocalypse Now (1979), ou les résultats du stress post-traumatique, observables également dans la frénésie de Voyage au bout de l’enfer (1978) ou la violence de Rambo (1982), les cinéastes se déchaînent sur le sujet, faisant de cette étape historique aberrante les bases de leurs chefs-d’œuvre absolus. Brian de Palma, on l’a vu, a déjà abordé le sujet sous l’angle de la comédie dès son premier métrage en salles, Greetings, où il soulignait l’absurdité du conflit et montrait cette jeunesse prête à toutes les combines pour éviter l’enrôlement. Mais marqué par le Platoon (1986) d’Oliver Stone, il décide à son tour de s’engager dans un film brutal, dénonçant les affres des comportements lors de conflits guerriers. Que l’on se rassure, si comme à son habitude, De Palma se refuse à une certaine forme de subtilité dans le message, il livre avec Outrages un brûlot excessivement énervé mais moins pataud que celui de son compatriote précité.

Cœur du conflit immédiat, on entame le métrage sur une embuscade, où une escouade américaine se retrouve bloquée dans les tunnels viêt-cong suite à l’effondrement du sol sous le poids des bombes. C’en est trop pour le sergent Meserve (Sean Penn), qui pour que ces troupes décompressent d’un assaut qui aura coûté des vies et une baisse de moral, leur déclare que ce soir, « on va se trouver une nana ». On retourne sur le personnage principal, Max Eriksson (Michael J. Fox) qui pense d’abord à une blague de son supérieur, mais se retrouve rapidement face à une réalité tout autre lorsque ce dernier ordonne un raid sur un village alentour, prétextant la potentielle complicité des habitants quant à l’embuscade. Le festival du malaise ne fait que s’entamer, et le spectateur s’apprête à vivre une descente aux enfers où il sera autant à fleur de peau que ce pauvre Eriksson.

Après le massacre des villageois, et l’enlèvement d’une jeune fille, place au viol collectif, qui est clairement le point de déroute de Max, celui qui lui fait réaliser que plus rien ne peut sauver ses compagnons de galère. Accompagné dans son refus de participer par Diaz (John Leguizamo), jeune recrue qui se convainc de commettre l’irréparable par peur de représailles, il se retrouve seul face à un peloton complice du pire, qui ne peut plus le voir que comme une cible à éliminer. Le film se divise en deux parties distinctes. La première est constituée de la route séparant la faction de sa base, durant laquelle Eriksson tente de dissimuler son ressenti face à la situation, mais aussi durant lequel il tente de faire s’échapper la jeune fille. La seconde, retirant l’aspect violence de terrain pour laisser place à une pression plus sournoise, psychologique, se passe dans le campement, où Max se heurte à ses chefs lui disant clairement que quoi qu’il arrive, ces hommes sortiront blanchis de tout procès. Personne n’aime les mouchards, et le corps d’armée lui fait clairement comprendre que les soldats seront toujours moins sévères envers ceux qui commettent des actes pourtant innommables qu’envers celui qui les met en lumière, sous couvert d’une «solidarité» malsaine. Ce qui se passe au Vietnam reste au Vietnam.

Refusant cette « évidence», Eriksson brave bien des dangers pour faire éclater la vérité et réveiller la justice. Acte désespéré pour De Palma, qui tente de croire à un corps d’armée aussi droit que ses Incorruptibles, et qui pose la question des leçons à retenir pour les combats futurs – la réponse, bien fataliste, il l’illustre lui-même dans Redacted (2007). Il mêle à son récit sa naïveté, ses espoirs. La survie d’Eriksson, que l’on voit dès le début du film se rappeler les événements narrés, dénote du ton de Platoon où les potentiels dénonciateurs tombent sous le joug des criminels de guerre. Il n’en reste pas moins totalement à charge contre les actions outre-frontières des protégés de l’oncle Sam, et y montre, par la paranoïa qu’éprouve notre jeune héros bien après être rentré au pays, les séquelles constantes d’un trauma sans enjeux initiaux.

Outrages est une expérience de tension. Une tension constante, illustrée par un montage excessivement nerveux et une narration qui défile à toute allure. Une plongée dans un moment charnier, et une ambiance qui, renforcée par la photographie sublime de Stephen H.Burum et la musique d’Ennio Morricone, favorise une immersion totale dans cet enfer. De Palma joue sur les traits les plus exagérés de ses personnages, tirant de Sean Penn une partition éprouvante pour celui que l’on déteste au premier regard, et accentue l’image « boy scout » de Michael J. Fox pour que sa quête de justice soit avant tout la nôtre. Un duel au sommet, où la haine suinte par tous les pores, et dont on sort essoufflé, mais grandi. Les injustices telles que décrites, De Palma les ressent avant tout dans le rapport à la superficialité des puissants, de ces riches sans conscience des réalités qui vivent avec des œillères. Pour les représenter dans son prochain film, Le Bûcher des vanités, il choisit d’attiser la satire, s’attirant autant une fascination qu’une incompréhension générale.

Le Bûcher des vanités (1990)

Environ vingt ans après sa dernière incursion dans le genre, le cinéaste revient aux sources en plaçant son métrage dans le sillage de Greetings et Hi, Mom ! Il adapte donc pour Warner Bros le roman éponyme de Tom Wolfe qui sied bien à son humeur politique et à ses thématiques. À travers les personnages de Sherman McCoy (Tom Hanks), haut placé à Wall Street, et Peter Fallow (Bruce Willis), journaliste alcoolique en quête d’un scoop, il peut se moquer d’un certain pan de la société américaine et parler de sujets forts, comme le traitement des afro-américains.

Ici, il oppose deux mondes. Nous présentant d’abord une certaine opulence avec le monde de Sherman, ses réceptions mondaines et autres occupations, l’arrivée dans le Bronx qui suit marque une rupture forte. Là où les couleurs et le faste sont omniprésents d’un côté, la noirceur et la saleté des rues du quartier suscité révèlent comme un monde oublié, une part sombre de l’Amérique qui sommeille. La photographie de Vilmos Zsigmond joue ici un rôle important tant les teintes varient selon les environnements.

Pour autant la forme n’est pas exempte de tout reproche. Si De Palma commence très fort avec un plan séquence de quatre minutes d’une virtuosité monstre, il peine ensuite à maintenir ce niveau de créativité. Ses autres tentatives stylistiques sont douteuses, à l’image d’un « split-screen » dont l’utilité est questionnable. Fonçant dans la caricature comme jamais, il exagère volontairement les traits de ses personnages de sorte que l’aspect satirique se ressente. Ce surjeu constant est intéressant, par le malaise qu’il crée chez les spectateurs, mais peut expliquer le rejet du film à sa sortie tant l’on pourrait presque croire qu’il n’y a aucune direction d’acteurs.

C’est sûrement là le grand drame du film. De Palma tente de faire prendre conscience de la stupidité de l’emballement médiatique, à travers l’accusation à tort de Sherman du meurtre d’un gamin noir du Bronx, mais son traitement est si cynique qu’il ne convainc pas instinctivement. Il gère pourtant bien la question de l’acharnement et l’idée que tout prend une proportion démesurée et ridicule, tout en mettant en exergue de vrais débats de société, mais le propos semble noyé dans un océan de too much et perd donc quelque peu en puissance.

Ce Bûcher des vanités est donc une tentative louable de De Palma de revenir à un cinéma plus critique des États-Unis comme à ses débuts, mais cet essai souffre de sa lourdeur. Plus que jamais, le cinéaste abandonne toute subtilité pour livrer une fresque quasi-romanesque bancale sur les dérives du succès, de la bourgeoisie, des médias et l’oubli des petites gens. Reste un film sympathique, doté de véritables éclats de génie, mais assez décevant dans son ensemble. Cet échec avec les studios – moins de 16 millions de dollars de recette contre 47 de budget – permet néanmoins à De Palma de retourner vers un terrain plus modeste et expérimental avec L’esprit de Caïn.

L’esprit de Caïn (1992)

Revenant à l’écriture, il effectue un véritable retour aux sources, vers ses idées plus sombres et psychologiques, opérant alors un savant mélange entre Sœurs de sang et Pulsions. Thriller axé sur les personnalités multiples, et proposant autant de lignes directrices différentes, L’esprit de Caïn devient rapidement un puzzle que l’on décortique avec plaisir, où le réalisateur s’amuse à nous disperser dans sa narration et constamment nous confondre. On devient, l’espace d’un métrage, ce pauvre Carter, tiraillé par les volontés propres de ses alter-egos, mais aussi ses victimes, perdues dans cet amas d’incompréhension, tant sur la teneur des événements que sur la réalité psychologique du pauvre homme.

Avant de comprendre de quoi il est question, il faut s’accrocher. Non pas que les tenants soient spécialement compliqués une fois l’intrigue mise en place, mais l’accumulation de pièces semblant sans rapport peut rebuter. Heureusement pour nous, cette incompréhension volontaire est annihilée par le plaisir que l’on prend à suivre la narration. On sent que le cinéaste s’amuse, tant par sa mise en scène par que sa direction d’acteurs, qu’il veut volontairement exagérée pour garder un aspect léger malgré la dramaturgie des événements et un sujet qui est tout sauf envolé. À ce titre, il offre un couloir à John Lithgow, jouant des palettes de ses différents personnages sans réelle justesse mais avec un certain plaisir. Quant à nous, on se régale de le voir cabotiner comme jamais, malgré le sentiment de terreur et d’insécurité que sa présence inspire.

C’est dans le titre anglais, Raising Cain, que le thème du film puise sa source. Caïn, c’est l’un de ces doubles enfermés dans l’esprit de Carter Nix. Un esprit néfaste, violent et aux pulsions criminelles, que Carter tente tant bien que mal de refouler mais qui peut se manifester si celui-ci perd pied. Lorsque Carter découvre que Jenny, son épouse, le trompe, Caïn s’engouffre dans la brèche, pour clamer son droit au contrôle du corps qui héberge ces multi-personnalités. On s’enfonce dans la névrose, où De Palma va tronquer sa méthode de thriller pour y ajouter les touches psychologiques qu’il aime tant. On s’intéresse au passé de Carter, aux abus de son père, ayant torturé son fils pour étudier son syndrome. Surprise quand on comprend que Carter est l’auteur de rapts d’enfants, destinés à poursuivre les études de son géniteur.

On suit Jenny, aidée de la police, dans sa recherche de vérité mais aussi dans sa quête pour retrouver Amy, leur fille, alors enlevée par Carter. De Palma joue sur les deux tableaux, entre un thriller haletant qui tente de conserver le plus de cartes en jeu, et une plongée dans l’esprit humain. L’arrestation de Carter, sa discussion avec des psychologues, sont une nouvelle occasion de jouer avec les différentes personnalités, et d’offrir un second terrain de jeu pour John Lithgow qui, ça ne fait aucun doute, a fortement inspiré M.Night Shyamalan pour le personnage de Kevin dans Split et Glass, les deux derniers volets de sa trilogie super-héroïque.

Pourtant, L’esprit de Caïn, plaisant en l’état, demeure assez oubliable. La faute à une filmographie déjà bien trop dense pour son auteur, mais aussi à des thématiques et une narration déjà éprouvées par celui-ci, dans les métrages cités en introduction par exemple. Peur de voir De Palma se répéter et ne plus réussir à trouver de nouvelles idées pour étoffer sa carrière déjà riche ? L’idée est à peine esquissée, tant L’impasse nous fait fermer notre caquet.

Crédits rédaction : Outrages/L’Esprit de Caïn : Thierry de Pinsun
Le Bûcher Des Vanités : Élie Bartin

Outrages, avec Michael J. Fox, Sean Penn, John Leguizamo…1h53
Sorti le 10 janvier 1990

Le Bûcher Des Vanités, avec Tom Hanks, Melanie Griffith, Bruce Willis…2h06
Sorti le 13 mars 1991

L’Esprit De Caïn, avec John Lithgow, Lolita Davidovich, Steven Bauer…1h35
Sorti le 30 septembre 1992

Rétrospective Brian De Palma #6 : Sex, Mob & Guns

Attention, cet article a été rédigé par trois de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Toujours dans la provocation, et fort du succès de Scarface, Brian De Palma retourne vers le thriller sulfureux avec Body Double. L’occasion pour lui de faire revivre de manière exacerbée son obsession du voyeurisme. La tentative de buddy movie qui suit, avec Mafia Salad, se révèle, elle, bien ratée. Retour au film de gangsters, cette fois-ci du côté de la justice, avec Les Incorruptibles. Du sensuel, du gag lourdaud, et de la fusillade, de quoi nous régaler… ou presque.

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Rétrospective Brian De Palma #5 : Le monde est à lui

Attention, cet article est rédigé par trois de nos rédacteurs. Les crédits sont en fin de texte.

L’interlude universitaire passée, place aux années 80 qui démarrent en fanfare. Les obsessions meurtrières continuent, avec elles diverses manières de les aborder. Par l’enquête avec Pulsions, où Brian De Palma renoue avec la notion d’identité, et Blow Out, où l’expérimentation sonore accompagne le visuel. Et puis, c’est l’éclat, la volonté de partir dans le grandiose avec Scarface, rise and fall ultime, où Al Pacino, au plus fort de sa carrière, continue de bouffer le cadre à chaque regard vicieux. Un enchaînement délirant, symbole du haut niveau atteint par ce maître du thriller.

Pulsions (1980)

Retour au thriller, cette fois-ci identitaire, avec Pulsions. Un métrage dans lequel De Palma s’amuse à jouer avec les tabous des studios. Dès son introduction, il nous offre de la nudité sans concession, avec une scène de douche faisant inéluctablement penser à Psychose de maître Hitchcock. Scène durant laquelle il montre le corps de Katie Miller (Angie Dickinson, ici doublée) nu, avec une insistance sur la poitrine, et à l’orée des années 80, dans une œuvre de studio calibrée pour le grand public, la provocation est là. Katie est ensuite montrée en plein ébat avec son époux, ébat qu’elle subit sans la moindre jouissance. Un psychanalyste, Robert Elliott (Michael Caine), qui semble lui conseiller la vertu plus que l’épanouissement, et nous voyons une Katie partir à la recherche d’un amant, d’un plan d’un soir, parce qu’après tout, pourquoi pas. Ce n’est qu’après la voir partie de chez cet amant d’une nuit que le sort la retrouve : à l’instar de Philip Woode dans Sœurs de sang, cette protagoniste que nous suivons depuis le début du métrage est en réalité la première victime.

En cela, De Palma s’approche une nouvelle fois de Psychose, nous créant une empathie pour quelqu’un qu’il décide d’éliminer à mi-parcours. La douche, à laquelle une seconde scène est consacrée, sert alors de point d’ancrage visuel, d’une manière toujours aussi peu subtile pour son auteur de bien ramener les regards vers ce dont il s’inspire. Le calque narratif de Sœurs de sang s’impose encore, lorsque c’est Liz Blake (Nancy Allen), une prostituée située dans le couloir d’un de ses clients, qui assiste au meurtre commis dans l’ascenseur, voyant la figure assassine, une femme blonde, par un miroir. La police refuse d’écouter le témoignage de Liz avec sérieux, du fait de sa profession, et c’est avec le fils de Katie Miller, Peter, petit génie technologique, qu’elle tente de découvrir l’identité de la tueuse. Les soupçons se portent rapidement sur Bobbi, une autre patiente du Dr Elliott, à qui ce dernier refuse une approbation quant à une opération de changement de sexe. La traque s’entame, les faux-semblants aussi, tout étant axé sur les doubles jeux, les manipulations et les troubles de l’identité.

Apercevoir le meurtre par un miroir prend sens. Tout est question de l’image que l’on représente réellement face à celle que l’on souhaite renvoyer. Les personnages sont souvent confrontés à leur reflet, par ces petites glaces réfléchissantes qui font irruption dans le champ, et l’identité de Bobbi prend une double tournure. Avec un twist aujourd’hui assez prévisible mais qui à l’époque a dû en duper plus d’un, De Palma fait de sa caméra ce fameux miroir, seul atout de vérité, et en profite comme toujours pour faire ses expériences visuelles. Mais ce qui marque avant tout, c’est l’audace de son sujet, et la manière avec laquelle il détourne les tabous des studios pour se jouer de la censure – même s’il est quasi-immédiatement classé « R » et que la version non censurée ajoutant une trentaine de secondes de sang et de poils pubiens, est classée « X ». On parlait d’un protagoniste féminin prônant sa liberté sexuelle, allant dans un musée se chercher un plan cul, quid du fait que la deuxième partie est menée tambour battant par une prostituée ? Ces personnages considérés comme « hors-normes» par le puritanisme américain, De Palma les considère comme ses héros, les normalise aux yeux de tous.

Le parti pris d’axer son thriller autour de la transidentité est un choix tout aussi audacieux. Ce n’est évidemment pas la première fois que le sujet questionne, on peut d’ailleurs citer Un Après-Midi de chien (1975) de Sidney Lumet, avec un regard sur le sujet tout aussi bienveillant. Si on peut d’ailleurs penser, en poursuivant une femme libérée puis une prostituée, que le cinéaste montre qu’une attitude désapprouvée par les mœurs conduit inéluctablement à la mort, il se fait en réalité l’avocat du contraire, démontrant que c’est parce que Bobbi se voit refuser le droit à l’épanouissement, d’affirmer son identité de genre, par les conventions qu’elle est poussée vers la violence. Discours progressiste, encore aujourd’hui où ces comportements, pourtant naturels, sont jugés et condamnés. Le spot télévisé où un présentateur s’excuse à l’avance de la maladresse de son vocabulaire et de son manque de connaissances du sujet alors qu’il s’apprête à interviewer une femme transgenre est d’une intelligence remarquable, et dénote avec ce que l’on peut voir aujourd’hui, à l’heure où il suffit d’ouvrir une page web pour faire le plein d’informations.

Pulsions joue la carte du thriller à twist, et est diablement efficace. Avec un sujet sensible, De Palma insère des thèmes de fond toujours aussi accusateurs, qui se plaisent à défaire les codes de la société dans laquelle il évolue. Rien d’étonnant à ce qu’il s’amuse à faire un final détourné de Carrie, histoire de nous rappeler cette autre histoire où il dénonçait les comportements néfastes générés par la pensée commune face à la recherche identitaire, notamment féminine.

Blow out (1981)

Un an s’écoule et, malgré une implication sur divers projets, De Palma revient avec un nouveau thriller, Blow out, faisant une synthèse de nombreux thèmes et influences du cinéaste. Obsédé par l’assassinat de Kennedy et le film de Zapruder mais aussi par la question du contrôle de l’image, il livre une œuvre imprégnée d’un cynisme fort, qui lui vaut une mauvaise réception critique et commerciale à sa sortie.

Il nous malmène dès l’ouverture avec une séquence rappelant l’introduction du Halloween (1978) de John Carpenter qui s’avère en réalité être un extrait de film en post-production. On ne s’y trompe pas, à travers ce métrage, le cinéaste entend nous parler également de cinéma. Il nous fait suivre Jack (John Travolta), jeune ingé-son cantonné aux films d’exploitation excessivement mauvais, qui doit trouver de nouveaux bruits et notamment un cri. Alors qu’il capture de nuit de nombreux sons, il est témoin d’un accident de voiture dans lequel meurt un candidat à la présidentielle, lequel est accompagné de Sally (Nancy Allen) que le technicien, s’improvisant héros, parvient à sauver. Il se met à enquêter sur ce qu’il a vu, et entendu, et prend conscience qu’il s’agit d’un assassinat, sur lequel il veut lever le voile.

Blow out est comme un mélange de Blow up (1966) de Michelangelo Antonioni et de Conversation Secrète (1974) de Francis Ford Coppola, deux films ayant fortement marqué De Palma. Toutefois, le cinéaste se détache de ces deux œuvres en déployant une maestria à tomber par terre. Dès l’incipit, le réalisateur nous subjugue par une gestion virtuose des codes de la série Z. Par la suite, lors de la scène pivot, celle de l’enregistrement en extérieur, moment du drame, la mise en scène explose. Il montre les faits et gestes de Travolta avec une précision chirurgicale en utilisant tout l’arsenal cinématographique qu’il a à disposition. Il mêle demi-bonnettes et inserts, panoramiques et variation d’échelles de plan pour créer une sorte d’hypnose fascinante. Pour l’aider, il jouit de l’aide de l’éminent Vilgos Zsigmond, chef-opérateur que l’on retrouve après Obsession, et qui livre une photographie magnifique. Désaturant les couleurs de nuit tout en créant un sentiment de gigantisme des espaces de jour, il parvient à nous immerger dans cet univers sombre et déroutant que De Palma crée, où le spectateur, au même titre que le protagoniste, devient un complotiste avéré sans certitude d’être récompensé pour son zèle.

La gestion de la tension, si chère à cet orfèvre du thriller, témoigne ici d’une grande maîtrise. Chaque passage de reconstitution de la scène, à travers le processus de création d’un mini-film, donne l’impression de voir Le Trou (1960) de Jacques Becker version création de preuve tant De Palma accorde de l’importance à chaque élément. Tout ce travail sert une œuvre sombre et brutale. Les meurtres s’enchaînent et les risques pris par Jack et Sally pour mener à bien leur investigation sont très élevés. Le récit s’enfonce dans une spirale sardonique où chaque effort semble vain et la résolution tragique en tous points. De Palma continue dans sa lancée avec un film prenant le contre-pied des attentes des studios. S’il a dû concéder certains éléments, la teneur globale et son effet final sont ceux qu’il a intentés et traduisent bien une importance prise au cœur du système.

Cette évolution avec des films à budgets grandissants mais qui vont de plus en plus loin dans le cynisme et la violence, sans pour autant connaître le succès – le film, déjà apprécié par Roger Ebert et Pauline Kael, a été grandement revu à la hausse avec les années et est, pour beaucoup, considéré comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste –, commence à trouver son public deux ans après avec Scarface, le remake d’un classique à la sauce eighties.

Scarface (1983)

Est-ce que l’on peut qualifier Scarface de film le plus connu de Brian De Palma ? Peut-être tant les artistes sont nombreux à essayer de se réapproprier ses effets de style et la trajectoire de Tony Montana, modèle de délinquance. Pourtant, c’est à se demander comment ce long-métrage a pu autant marquer les mémoires de manière si positive pour son personnage alors que tout le récit le place dans une chute inéluctable.

Scarface, c’est un récit au vitriol de l’illusion du rêve américain. Au départ petite frappe au bagout assumé, Tony Montana n’est qu’un petit malfrat qui devient surtout dangereux par sa soif de pouvoir et d’argent. Un travail dans une baraque à frites ? C’est loin, très loin de ses ambitions, de s’accomplir dans une société capitaliste destructrice, un milieu foisonnant de trahison et de violence. Les murs sont souvent repeints en rouge, les gens sont coupés par des tronçonneuses dans des baignoires ou exécutés sommairement et la mort contemple le spectacle, prête à faire son métier.

Brian De Palma filme cette autodestruction avec la même maîtrise. Il capte cette violence qui explose n’importe quand, cette rage menée par un ego qui n’est jamais trop riche, trop puissant, trop important. À la manière d’un Michael Myers qui n’a plus rien d’humain, sa figure dissimulée par son masque inexpressif, Tony Montana n’est plus un Homme à force de chercher à vouloir être l’homme, le mâle alpha qui veut tout diriger et ne voit que le mal dans les autres, son incapacité à aimer réellement ou à être pleinement satisfait.

C’en est presque onirique de le voir déambuler dans Miami et cette Amérique du rêve, celle des clubs et de l’argent, avec jamais assez pour tout dépenser. Cette montagne de cocaïne dans laquelle il n’hésite pas à tomber reflète bien cette volonté du beaucoup, toujours beaucoup, trop même. Son passage d’un régime communiste à celui capitaliste le fait balancer dans deux extrêmes qui vont nourrir le monstre qu’il devient jusqu’à la chute, inévitable tant la seule présence permanente du métrage est la mort elle-même.

« The world is yours » affiche un globe dans la demeure de Montana, représentant la conquête qu’il pense avoir accompli et son statut d’homme impossible à atteindre. Il est le Roi, le chef et non plus ce brigand de pacotille qui aurait tout fait pour toucher le sommet. Mais personne ne peut s’enorgueillir d’être le maître du monde et ce qui l’attend, c’est cette redescente qu’il a provoquée, ce saut dans le vide, vers la fin à laquelle on se prépare durant tout le récit. Quand son corps vidé de vie atteint la piscine, entre le bleu de l’eau et le rouge du sang, cette même phrase réapparaît, pied de nez de l’univers pour un être qui a perdu son humanité pour finir dans la violence.

Alors oui, Scarface est culte. On retient les punchlines, l’interprétation survoltée d’Al Pacino et ce climax sanglant. Mais ne garder que ça en tête, c’est ignorer l’horreur du métrage, ce regard sur la violence qu’il ausculte sur le fil, entre admiration et dégoût, pour mieux montrer comment l’économie détruit l’humain et le transforme en monstre. Qui veut réellement devenir Tony Montana ? Qui veut chuter en se croyant Christ alors qu’il n’est que chair ? C’est ce qu’interroge avec brio De Palma, jugeant notre univers impitoyable de façon acerbe. Alors que certains continuent à s’entretuer pour espérer atteindre ce mythe du rêve américain, Scarface garde ce même esprit critique et cette même observation d’une rage qui en font une œuvre certes mythique mais dont l’iconisation simpliste et la copie sans réflexion font penser que certains n’ont peut-être pas réellement vu le film, peut-être simples spectateurs de l’action tel le héros de Body Double, que nous aborderons au prochain article…

Crédits rédaction : Pulsions : Thierry de Pinsun
Blow Out : Élie Bartin
Scarface : Liam Debruel

Pulsions, avec Michael Caine, Angie Dickinson, Nancy Allen…1h46
Sorti le 15 avril 1981

Blow Out, avec John Travolta, Nancy Allen, John Lithgow…1h47
Sorti le 17 février 1982

Scarface, avec Al Pacino, Michelle Pfeiffer, Steven Bauer…2h45
Sorti le 7 mars 1984

Rétrospective Brian De Palma #4 : Fin de décennie sous le signe de la jeunesse

Attention, cet article est rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Pour faire suite à son triplé gagnant, qui l’inscrit véritablement comme l’un des auteurs à suivre, il réalise un diptyque télékinétique avec Carrie et Furie, qui permettent à De Palma de traiter la maladie mentale sous l’aspect adolescent, puis sur la fascination que peuvent prêter les puissants qui considèrent certaines capacités comme une arme. Pour conclure cette décennie riche en événements et en films forts, il se relaxe en indépendant, pour aider les copains étudiants.

Carrie (1976)

Si le voir s’aventurer vers la mise à l’écran du premier roman de l’un des auteurs horrifiques émergeant alors, peut surprendre au premier abord, Carrie a pourtant tout pour s’insérer dans la filmographie de De Palma. Carrie White (Sissy Spacek) est une jeune fille innocente mais ostracisée, impopulaire au lycée, élevée par une mère fanatique sur le plan religieux, laquelle a caché à sa fille nombre d’éléments liés au fait d’être une femme. Ainsi, quand celle-ci a ses règles pour la première fois dans la douche après un cours de sport, elle panique et ses camarades se moquent d’elle, méchamment. Parallèlement à cette nouveauté et à la révélation de l’existence de sa féminité, elle découvre qu’elle a des pouvoirs télékinésiques.

La candeur est chère à De Palma et il n’a de cesse de la faire se confronter à la dureté du monde. On pense à Get to Know Your Rabbit mais surtout Phantom of the Paradise. Carrie semble s’inscrire dans cette lignée, puisque la lutte entre le personnage au cœur pur s’accompagne de sa vengeance envers ceux qui le malmènent. De Palma reprend une recette qui marche avec une œuvre qui ne perd pas de temps sans pour autant bâcler ses effets. Du ralenti d’ouverture au split screen final, en passant par les demi-bonnettes magnifiques, il démontre à nouveau toute l’étendue de sa maîtrise, son utilisation des codes qui lui tiennent à cœur et auxquels il donne une dimension nouvelle à travers l’histoire qu’il raconte.

Ce qui frappe, c’est l’intérêt porté par le cinéaste à la psychologie des personnages plutôt que de s’amuser à essayer de faire sursauter le spectateur toutes les deux minutes. Il parvient à créer un métrage hybride, à l’ambiance malsaine et enivrante, entre le teen movie, genre qui naissait légèrement alors et auquel il apporte des éléments qui feront fureur plus tard – le coup du beau gosse qui veut faire croire à la fille mal-vue qu’il est épris d’elle pour s’en moquer avant que tout cela ne lui retombe dessus –, et le surnaturel à tendance horrifique. Il semble passionné par l’étude comportementale des adolescents, notamment de Carrie, et leurs interactions, tant entre eux qu’avec leur entourage. Tout sert le propos central de la découverte par Carrie de ses attributs de femme et son émancipation d’un milieu où tout l’oppresse : sa mère folle qui la force à prier et voit le péché absolument partout, ses camarades qui lui tendent des pièges et les professeurs qui essaient de l’aider mais qui, au final, ne font que la pousser vers la résolution inéluctable de cette histoire.

On arrive au bal de fin d’année, événement qui rend dingues tous les lycéens américains. Alors que Carrie s’y rend accompagnée de l’une des coqueluches de l’école, Chris Hargensen (Nancy Allen), rivale et bully entend la piéger, entraînant son petit ami Billy Nolan (John Travolta, jouant déjà les bad-boys) dans son délire de vengeance. L’idée : faire élire Carrie reine de la soirée, de sorte qu’un seau de sang s’abatte sur sa tête, rappelant la première humiliation subie au début du film. C’est sûrement dans cette scène que De Palma s’amuse le plus. Il fait durer l’illusion de bonheur de sa protagoniste un long moment, comme pour nous faire oublier ce qui l’attend et ce, malgré le plan séquence incroyable qui nous révèle le dispositif mis en œuvre juste avant. Le temps semble suspendu, irréel mais une certaine tension, développée depuis l’introduction du film, arrive à son point culminant. Quand le drame arrive, le choc est frontal et ce qui suit aussi glaçant que jouissif. Le spectacle devient total et les arroseurs sont arrosés, enflammés ou électrocutés alors que celle recouverte de rouge exprime toute sa rage et fait remonter à la surface tout ce qu’elle a pu endurer. Ce combat s’étend jusqu’à l’affrontement ultime contre sa mère, symbole de la répression de la féminité par une bigoterie écœurante. On peut saluer l’immense travail de décoration de Jack Fisk qui parvient à faire de la maison familiale un véritable sanctuaire. La perte absolue de tout contrôle de Carrie, comme un cri suprême, est renforcée par des effets visuels saisissants et aboutis ainsi que par l’envoûtante bande originale de Pino Donaggio ; celui-ci se paie même le luxe de reprendre les accords de Herrmann pour Psychose à plusieurs reprises.

De Palma étonne une fois de plus. Sa capacité à jongler entre les genres et les influences semble désormais acquise, tout comme son habileté déconcertante à livrer des plans insensés et marquants. On sent malgré tout une accointance particulière pour le thriller classique, dont on retrouve de nombreux codes dans l’exécution du métrage présent, et il ne peut s’empêcher d’y retourner dans la foulée avec Furie.

Furie (1978)

Ce retour dans le polar ne va pas sans un certain sens du gimmick scénaristique, les éléments premiers de Furie faisant penser en de nombreux points à Obsession. Un événement marque un traumatisme à venir dès le début du métrage, comportant une fausse mort. Peter Sandza (Kirk Douglas), en voyage avec son fils Robin, rencontre un de ses anciens collègues de la CIA, Ben Childress (John Cassavetes), puis est victime d’un faux attentat terroriste fomenté par ce dernier. Robin voit son père fuir sous le joug des balles et, persuadé de la mort de ce dernier, fuit aux côtés de Childress. L’habileté narrative est de changer de point de vue, et de suivre Peter, quelques années plus tard, alors qu’il enquête pour retrouver la trace de son fils et que les indices commencent à s’amonceler.

Ça débute comme un jeu de chat et de la souris assez malhabile, où les absurdités défilent, et où la mise en scène très grossière semble totalement dépossédée de son auteur, avec des ratés qu’on lui pensait impossibles. Si par l’exagération des faits se dénote la patte générale de De Palma, c’est ici une absence initiale de point de vue qui domine, laissant tout au hasard et à un manque de maîtrise certain. Le flou scénaristique – tout s’enchaînant trop rapidement et sans explications –, fait un effet de « niveaux » que le personnage traverse sans but apparent, et nous perd au point que nos interrogations disparaissent face à la lassitude. Une quarantaine de minutes pénible, où rien ne va, mais qui s’oublie vite tant Furie change radicalement de ton et revient sur des rails calibrés pour son auteur. Le film se réoriente, part vers de nouveaux horizons qu’il mêle à ses expérimentations sur Carrie, et on retrouve le réalisateur, pour notre plus grand plaisir.

Gillian Bellaver (Amy Irving), introduite plus tôt comme étant dotée de capacités télékinésiques, se retrouve téléportée à la place de personnage principal, éclipsant peu à peu Peter Sandza. Tout à coup, l’intrigue prend sens, et notre intérêt survient de nouveau. L’attentat auquel nous avons assisté en introduction est en réalité un enlèvement par la CIA, celui de Robin, pourvu lui aussi de capacités sensorielles accrues. Gillian utilise ses dons pour retrouver Robin, dont le gouvernement tente d’exploiter le potentiel destructeur afin de le transformer en arme. Les trous scénaristiques se comblent, rendant le premier quart encore plus superflu, et le métrage trouve son rythme, voit le retour aux tentatives visuelles de De Palma. Comme dans son film précédent, il utilise le surnaturel pour offrir des plans alambiqués, jouer avec les contrastes, les impressions d’irréel. Les séquences où Gillian entre en phase avec Robin sont hallucinantes, jouant avec la lumière qui par des flashs fait apparaître/disparaître l’héroïne dans le champ de sa projection mentale. Des techniques novatrices et audacieuses, qui poussent l’auteur vers la révolution visuelle qu’il tente d’apporter à chacun de ses métrages. La musique de John Williams, débutant pourtant sur un schéma classique, prend tout une ampleur lors du climax, quand le compositeur se lâche pour accompagner la caméra folle.

Avec Furie, Brian De Palma détourne le thriller, gardant sa structure et un rythme haletant, qui repose sur de nombreux twists qui fonctionnent. Dommage qu’il soit entamé par une longue partie difficile à appréhender, tournée comme un téléfilm du dimanche, où l’auteur n’est qu’en partie présent. Avant de reprendre la route des films de studio, il retourne à ses premières amours, l’indépendant, proposant à ses élèves du Sarah Lawrence College de l’accompagner dans sa tâche.

Home Movies (1979)

Il entend former des jeunes aux métiers du septième art et, connaissant bien le fonctionnement des écoles de cinéma, qu’il trouve peu efficaces, il ne voit pas d’autre solution que de les faire participer à la réalisation d’un long-métrage. Comme point de départ, il prend des éléments de sa jeunesse, durant laquelle il a dû espionner son père adultérin, et les étudiants brodent ensuite un scénario à partir de cela. Le résultat est une comédie dans laquelle Denis Byrd (Keith Gordon) est un jeune garçon créatif mais paumé au milieu d’une famille totalement dysfonctionnelle. Il entreprend de suivre les conseils de The Maestro (Kirk Douglas), un professeur donnant des cours de « Star Therapy », et il se met à réaliser un film sur son quotidien et particulièrement sur sa quête de preuves quant aux égarements conjugaux de son paternel.

Home Movies est un petit film qui a coûté 400 000 dollars en tout. Le cinéaste a d’ailleurs laissé le soin aux étudiants de monter le financement du projet, auquel il a contribué de sa poche et dans lequel il a fait investir ses copains George Lucas et Steven Spielberg. Pour diminuer les frais, il a fait participer grand nombre de ses proches, à commencer par Nancy Allen, sa femme – ayant participé à Carrie – ou encore Kirk Douglas qui accepte de tourner deux semaines gratuitement.

Le métrage en lui-même n’est pas des plus intéressants. On sent que le fond tient à cœur au cinéaste, qui souhaite mettre en scène ce pan de sa jeunesse depuis longtemps, et la forme prise, celle de la comédie un peu méta est charmante. Il revient à ses premiers coups d’essai avec une belle critique de la famille au travers de personnages caricaturaux mais hilarants. À côté, l’histoire s’avère très farfelue et pas toujours très claire. De fait, si le film n’est pas désagréable, il n’est pas bien marquant d’autant qu’il reprend une formule que le cinéaste a déjà réalisée dans sa jeunesse et avec bien plus de fougue. Malgré tout, on s’en fiche un peu car cette démarche traduit l’un des aspects forts de la personnalité de De Palma à savoir sa simplicité – revenir à un film très modeste pour encourager des jeunes à la création après plusieurs gros succès – et son humanisme, sa candeur. Il donne un peu de son temps à ces étudiants avant de retourner vers les studios, preuve qu’il persiste à se considérer comme un outsider et qu’il aime ce statut de cinéaste moins sur le devant de la scène mais bien dans ses baskets. Une fois sa récréation universitaire terminée, sa carrière reprend son chemin et ses Pulsions visuelles et narratives viennent éclabousser les écrans et marquer le début d’une énorme décennie pour le réalisateur. Une folle ascension que vous découvrirez dans le prochain article…

Crédits rédaction : Carrie/Home Movies : Élie Bartin
Furie : Thierry de Pinsun

Carrie, avec Sissy Spacek, Nancy Allen, John Travolta…1h38
Sorti le 22 avril 1977

Furie, avec Kirk Douglas, John Cassavetes, Carrie Snodgress… 1h57
Sorti le 13 juillet 2004 en DVD

Home Movies, avec Kirk Douglas, Nancy Allen, Mary Davenport…1h30

Rétrospective Brian De Palma #3 : Quand la musique est gore

Attention, cet article est rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Après une première expérience de studio qui ne le laisse pas indemne, l’envie lui vient de se diriger vers le cinéma de genre avant d’atomiser les studios dans une comédie musicale enflammée, puis de revenir aux amours hitchcockiennes avec un pastiche bien habile. Pendant quatre ans, Brian De Palma passe par tous les états, renforçant son style, mais démontrant aussi de sa versatilité. Le résultat est une montée en puissance flamboyante qui montre qu’après la douche froide, et avant la douche rouge, vient le beau temps pour le cinéaste.

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Rétrospective Brian De Palma #2 : Expérimentations, débuts en studio

Attention, il s’agit d’un article rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de page.

Fort de ses premiers films, Brian De Palma se cherche encore, et veut surtout continuer d’expérimenter. Il tend aussi à diversifier son style et à quitter le carcan purement comique de ses premières œuvres. Avant d’entamer la suite de son cher Greetings, il s’intéresse au théâtre expérimental, en phase avec son cinéma, et en profite pour découvrir deux de ses gimmicks phares. Il lui faut au moins ça avant de se frotter aux gros studios, qui n’entendent pas lui faire de cadeaux.

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Rétrospective Brian De Palma #1 : Des débuts marquants

Attention, il s’agit d’un article rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de page.


Autant décrié pour la sur-utilisation de ses références – certains allant jusqu’à le qualifier de réalisateur sans la moindre personnalité -, qu’adulé pour ses prouesses visuelles utilisant les artifices technologiques pour toujours renouveler sa mise en scène, Brian De Palma est un auteur qui ne laisse pas indifférent. À travers ce corpus d’articles, nous nous sommes intéressés à l’intégralité de sa filmographie, pour repérer et analyser ses obsessions et thématiques. Après trente films à la qualité variable, nous pouvons affirmer avoir adoré l’expérience, et voir en De Palma un réalisateur solide et souvent inspiré. De Meurtre À La Mode à Domino, la route est longue, et nous espérons vous donner envie de vous intéresser à certains chef-d ‘œuvres ou curiosités du cinéaste au split-screen !

Meurtre À La Mode (1968)

Un an après l’ouverture du Nouvel Hollywood, mouvement dont il est l’une des figures de proue, Brian De Palma, fort de quelques courts-métrages seulement et d’un long, tourné en 1964 mais qui ne sortira qu’en 1969, nous offre Murder À La Mod, un thriller comique très particulier.

Ici, il raconte l’histoire du meurtre de Karen (Margo Norton), jeune fille assez naïve éprise d’un réalisateur, en deux parties. Nous suivons d’abord cette jeune femme qui voit la vie en rose grâce à son idylle jusqu’à sa triste fin ; dans un deuxième temps il nous montre sa mort sous divers angles, chacun lié à un personnage différent : son amie Tracy (Andra Akers), se la jouant femme expérimentée maternant presque Karen, son petit-ami Christopher (Jared Martin) et enfin Otto (William Finley), assistant sourd et muet du studio de cinéma.

Il s’agit d’un film audacieux pour lancer une carrière mais qui traduit parfaitement les aspirations de De Palma vis-à-vis du septième art. Lui qui a étudié à New York, a baigné dans les décennies fifties et sixties, marquées par l’avènement de nombreux cinéastes européens importants tels que Michelangelo Antonioni ou Jean-Luc Godard, mais aussi par la reconnaissance critique d’Alfred Hitchcock. Son début de filmographie avec ses courts, notamment Woton’s Wake, tout comme le film dont il est question ici, traduit une certaine admiration pour ces artistes. Pour autant, Brian De Palma n’en oublie pas de développer une certaine identité en tant que metteur en scène et il montre cela dès l’ouverture de Murder À La Mod, avec une seconde effective du film décomposée en photographies représentant le nombre d’images qu’il faut pour la réaliser. Par ce premier artifice stylistique, le cinéaste indique clairement une volonté de déconstruire le cinéma, d’en casser les codes, en passant essentiellement par le visuel et le ressenti.

Ce travail esthétique est omniprésent dans ce premier long-métrage. De Palma multiplie les expérimentations visuelles et s’offre même le luxe de créer un style de mise en scène par personnage. On sent déjà toute la passion du bonhomme qui, à 28 ans seulement, fait preuve d’une vision assez folle, trop peut-être pour une première œuvre, et généreuse. On suit les discussions de Karen et Tracy à travers des séries de jump-cuts improbables faisant grandement écho à la Nouvelle Vague. Puis, à mesure que le scénario avance et se révèle à nous, on se rapproche du thriller, avec des pointes de giallo pour le meurtre. S’ensuivent des poursuites aux allures hitchcockiennes – on pense à Vertigo – quand vécues du point de vue de Tracy, mais qui rappellent également le cinéma muet quand Otto est concerné. Il s’autorise des inserts de textes couplés à des arrêts sur image, ce qui donne un aspect ludique dans le suivi de cette intrigue dotée de quelques rebondissements, notamment avec tout ce qui est lié au pic à glace, arme de crime aussi originale que source de comédie.

Cette versatilité formelle, un peu inégale, est assez bluffante et rend le film très vivant de sorte que, bien qu’il raconte la même histoire plusieurs fois, celle-ci se réinvente continuellement. La légèreté qu’il va beaucoup développer dans les films qui suivent peut troubler lorsqu’on sait que l’on est face à une histoire de meurtre. Certaines séquences souffrent de ce grand écart tonal, entre candeur niaise et violence stylisée.

C’est peut-être là que le style du cinéaste s’ouvre à nous, dans ce prologue cinématographique, celui d’un artiste dont la volonté est de toujours surprendre, avec pertinence, le spectateur en repoussant les limites visuelles de son médium. Si ses influences sont extrêmement visibles à l’écran – on est loin du court-métrage mentionné plus haut où il cite Le Cuirassé Potemkine, vingt-cinq ans avant son clin d’œil dans Les Incorruptibles, ou encore Le Septième Sceau –, il ne se repose pas exclusivement sur elles pour créer son œuvre. Il est un réalisateur cinéphile, au même titre qu’un Scorsese ou Tarantino, qui a digéré des décennies de cinéma et s’en sert pour raconter ses propres histoires.

Dans le cas présent, sa générosité le dépasse et le film, bien que sympathique, est un sacré bazar assez compliqué à suivre. Mais au fond, cela ne reflète-t-il pas la mentalité de cet artisan du cinéma ? Un monstre de travail et de créativité tiraillé entre sa naïveté et l’horreur du monde qui l’entoure. Finalement, s’il y a bien un personnage qui symbolise De Palma dans ce premier essai, c’est Karen. Pure de cœur et de corps, croyant dur comme fer à l’intégrité des hommes dans leurs convictions mais victime d’un monde bien plus sournois et cruel qu’elle ne le suppose, elle est à l’image du cinéaste, encore indépendant et heureux, s’amusant à faire des films mais qui a conscience de l’existence d’un système impitoyable, susceptible de le broyer à tout moment.

Pour l’heure, à la fin de cette heure et vingt minutes de bizarrerie visuelle aussi plaisante que déroutante, ayant connu une distribution très limitée, De Palma est un jeune metteur en scène inconnu mais au potentiel reconnu, prêt à signer ses faits d’armes afin de se rapprocher de la grosse machine hollywoodienne, nécessaire financièrement à l’expression de ses délires à venir.

Greetings (1968)

Pourtant, sa deuxième tentative n’est pas aspirante au goût de tous, ou du moins de ceux des financiers et producteurs pouvant s’intéresser de près au travail du cinéaste. Brian de Palma, avec Greetings, dresse non seulement un portrait cynique des mentalités de l’Amérique contemporaine, mais s’affirme très à charge contre la guerre du Vietnam, alors toujours en cours. S’il est reconnu de manière générale que le premier film ayant axé ses critiques sur la boucherie effectuée en terres asiatiques est Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (sorti en 1978, soit trois ans après la débâcle), il est très étonnant, mais passionnant également, de voir Greetings atomiser les poncifs de l’Oncle Sam dans une satire certes hilarante mais ô combien actuelle.

On suit Paul, Jon et Lloyd, trois jeunes hommes en âge de se faire enrôler pour partir au Vietnam, qui tentent de trouver le discours adéquat à présenter lors de l’examen d’entrée pour être sûrs de se faire réformer, chose courante chez les jeunes américains qui cherchaient à éviter de porter les couleurs et les armes. On les voit feinter l’homosexualité, la folie meurtrière, le tout servi par des dialogues totalement outranciers qui apportent l’hilarité à chaque fois. On pense notamment au débat où Jon déclare : « On sait tous que vous mettez les homosexuels et les noirs en première ligne. Mettez-moi dans le peloton central, comme ça, en plus de vous éclater du Vietcong, je pourrais éliminer les premiers rangs, et on reviendra au pays avec notre propre vermine en moins ». Les dialogues font surtout mouche grâce au trio d’acteurs, dominé par un Robert de Niro qui, n’étant qu’en début de carrière, est d’une aisance déconcertante, lui qui n’a pas le plus beau des trois rôles.

La volonté de nos trois comparses d’échapper au conflit est un fil rouge, qui vient ponctuer leurs retrouvailles, faisant émerger trois parties distinctes, une par personnage, centrées sur leurs obsessions personnelles. Pour Paul, ce sont les rencontres amoureuses, et il utilise pour ce faire le « Computer Dating », système de petites annonces où l’on se contacte par le biais des journaux. De rencontre en rencontre, il enchaîne les situations improbables et passe par tous les profils.

Pour Lloyd, ce sont les obsessions complotistes, et avec elles l’assassinat de Kennedy, sur lesquelles il établit toutes sortes de théories. On retient la scène de la librairie, où il rencontre un autre illuminé obsédé par les mêmes suspicions, et où les deux larrons s’incitent mutuellement à voler un livre sur le sujet, chacun étant persuadé que celui qui aura ledit bouquin sera éliminé par le gouvernement. Le tout sous le regard de Jon qui, planqué derrière une pile de livres, observe une jeune femme. Son obsession, c’est le voyeurisme, le « peeping art » comme il se plaît à l’appeler. Il tente d’ailleurs un exercice de séduction avec la même jeune femme, lui demandant de se déshabiller dans le cadre d’un film amateur, ne pouvant être excité que par le biais de sa caméra et du fait d’épier.

Avec trois protagonistes aussi fous dans leurs délires respectifs, le terrain de jeu est vaste pour que De Palma se fasse plaisir avec sa caméra. Sur l’arc de Jon, on retrouve des éléments déjà exploités sur Murder À La Mod et même Woton’s Wake : on est directement plongé dans le regard de la caméra, et on devient voyeur perverti à notre tour. L’obsession de De Palma, qui aime jouer avec les regards, les observants extérieurs, est telle qu’il renoue avec le personnage pour Hi, Mom ! Une scène de sexe avec Paul est passée en accéléré pour éviter la censure – ce qui ne lui aura pas évité d’être classé X, puis R après le retrait de certaines scènes –, apportant un aspect comique, loufoque, avec un effet « stop-motion ». Un bac à sable agrandi, dans lequel Brian de Palma est définitivement à l’aise, et qui lui permet de s’épanouir encore plus. Si le film est mal reçu aux États-Unis de prime abord, la catégorisation n’aidant pas, il obtient l’Ours d’Argent à la Berlinale, ce qui lui confère par la suite un grand succès. Si bien qu’avant de pouvoir présenter son long-métrage suivant, il sort enfin en salles son premier fait d’arme, tourné quatre ans plus tôt, The Wedding Party.

The Wedding Party (1969)

Ce projet, originellement pensé comme un film à sketches de fin d’études, devient suite aux difficultés de financement rencontrées par les camarades de De Palma sa première expérience de tournage d’un long-métrage. Malgré la tournure prise, le caractère universitaire reste très ancré puisque le film est supervisé par l’un des professeurs du cinéaste, Wilford Leach, qui se charge aussi de la direction d’acteurs, et le scénario est basé sur celui d’une des participantes, Cynthia Munroe, qui aide au financement ainsi qu’à l’écriture. On retrouve au casting plusieurs étudiants dont William Finley, que l’on ne présente plus. La petite exception au sein de cette réunion de membres du Sarah Lawrence College est la présence d’un jeune acteur, déjà cité plus haut mais alors encore inconnu, même pas assez vieux pour signer son contrat seul, à savoir Robert De Niro. C’est donc avec cette belle équipe que De Palma, pendant une grosse année, investit Shelter Island, pour réaliser cette comédie se voulant moqueuse des traditions, en l’occurrence le mariage.

Ce qui saute aux yeux, c’est la frénésie dans la créativité qui anime le réalisateur, que l’on ressent déjà dans Murder À La Mod. Dès l’introduction, il nous malmène avec une scène rendant hommage au cinéma muet, pleine d’accélérés et de gags, dans la veine d’un Jacques Tati et ses Vacances de Monsieur Hulot, sorti la décennie précédente. Le ton est donné et on sait que l’on est parti pour une virée comique, une exploration satirique des conventions d’une Amérique encore bien conservatrice. De Palma s’en donne à cœur joie pour faire passer son message. Son style, d’une grande modernité, est très perceptible pour le cinéaste en herbe qu’il est. Des ralentis pour introduire des personnes âgées, des jump-cuts en veux-tu en voilà – traduisant son amour pour le cinéma de Godard –, des surimpressions pour montrer les pensées du personnage principal, tout passe par l’image.

L’histoire qu’il raconte est tout aussi intéressante : un jeune homme (Charles Pfluger), qui se marie, accompagné de ses deux meilleurs amis, interprétés par De Niro et Finley, et qui à mesure que le moment fatidique approche se rend compte de l’enfermement que son engagement représente, des responsabilités qui vont lui incomber, de sorte qu’il envisage de fuir. Sans le savoir, De Palma amorce déjà des thématiques qu’un film comme Le Lauréat de Mike Nichols reprend et ce, trois ans avant la sortie de ce dernier. Cette modernité relève sûrement de l’écriture, fruit du travail collaboratif de Munroe et De Palma doublé d’une inspiration liée au mariage d’un ami du cinéaste.

Les codes cinématographiques sont cassés, l’écriture cinglante. Pourtant, cette proposition du réalisateur semble ne pas avoir marqué les esprits et demeure aujourd’hui l’un de ses films les plus méconnus. Ce qui peut sembler surprenant ne l’est en réalité pas tant que ça. Bien que charmant et ingénieux à bien des titres, on sent l’inexpérience et la maladresse des débuts dans l’agencement du métrage. Les séquences sont amusantes mais s’étirent souvent un peu trop, notamment vers la fin. Là où le film pêche réellement, au contraire de celui de Nichols, c’est dans la gestion du ton. Ici, la légèreté ne quitte jamais l’ambiance du film et, à l’exception de certaines scènes, on ne ressent que peu l’angoisse du protagoniste. Cette incapacité à varier la teneur de l’œuvre nuit à l’impact émotionnel, particulièrement de son final qui, malgré un potentiel dramatique fort, lié au message fataliste développé tout du long, n’a pas la saveur escomptée et reste assez sage.

Cependant, difficile de jeter la pierre. Première expérience, cadre estudiantin avec chaperonnage par un enseignant, il faut regarder cette œuvre pour ce qu’elle est : un film de fin d’étude, bancal sur le plan narratif mais débordant d’idées visuelles, traduisant bien l’impression que le cinéaste a pu commencer à immiscer chez les spectateurs.

Ce coup d’essai imparfait laisse curieux et permet de voir tout le chemin parcouru en l’espace de cinq ans et la maestria développée par celui qui s’apprête à quitter le cocon purement comique pour explorer des recoins plus sombres et critiquer frontalement l’Amérique dans laquelle il vit. Pour autant, il fait un autre détour avant de se lancer dans cet assaut, en allant s’aventurer du côté du théâtre expérimental avec une captation qui va avoir un grand impact dans le développement de son style, dont nous parlons dans la suite de cette rétrospective.

Crédits rédaction : Meurtre À La Mode / The Wedding Party : Élie Bartin
Greetings : Thierry de Pinsun

Meurtre À La Mode, avec Margo Norton, Andra Akers, Jared Martin… 1h20


Greetings, avec Robert de Niro, Gerrit Graham, Richard Hamilton…1h30
Sorti le 10 mars 2003 en DVD

The Wedding Party, avec Robert de Niro, Jill Clayburgh, Charles Pfluger…1h32
Sorti le 24 mai 2016 en DVD