Quels sont vos souvenirs de l’école ? Une période d’insouciance rythmée par les appels du professeur, les devoirs et la cour de récréation ? Une période difficile de doutes, d’efforts maladroits et de confrontations avec les fortes têtes intolérantes ? Peut-être le mélange des deux. Pour Ilker Çatak, réalisateur et scénariste, et Johannes Duncker, co-scénariste, cela représente deux souvenirs bien spécifiques. Celui d’une fouille des élèves suite aux vols d’effets personnels pour l’un et celui de l’accusation de vol sur un personnel de l’école pour l’autre. De ces bribes d’un passé à moitié oublié naît La Salle des Profs, le dernier long-métrage du cinéaste qui après avoir sillonné les festivals pose son cartable en salles, une première pour le réalisateur dans l’hexagone.
Nouvellement nommée dans une école comme professeure de mathématiques et d’éducation physique et sportive, Claire Nowak doit composer avec une atmosphère lourde de suspicions à la suite d’une série de vols. Lorsqu’elle découvre la potentielle identité du coupable, les relations du microcosme scolaire volent en éclats.
« Vous n’êtes pas obligés, mais si vous n’avez rien à vous reprocher… »
S’ouvrant sur l’interrogatoire orienté des deux délégués au sujet des vols et la fouille des effets personnels des garçons de la classe, le long-métrage d’Ilker Çatak nous plonge instantanément dans son sujet : la vérité et sa versatilité. Claire entre dans la pièce en dernière et se place entre les élèves et les enseignants. Un champ-contrechamp s’opère entre les adultes et les enfants en excluant Claire de ce rapport. Dans un cadre séparé, elle est écartelée par les échanges pour symboliser son questionnement entre son appartenance au corps professoral et son envie de protéger ses élèves de la soif avide de vérité de ses collègues. Elle n’apparaît avec ses collègues que pour désapprouver leurs méthodes comme dans la scène de la fouille des élèves où les champs-contrechamps opposent les deux groupes. Une scène qui débute juste après que Claire Nowak enseigne à ses élèves la valeur d’une preuve et le fait qu’il n’y a de vérité que dans ce qui s’exempte d’erreurs et que l’on peut prouver. Chose que les adultes de l’établissement s’emploient avec brio à ignorer, forçant l’apparition de preuves grâce à l’autorité conférée par leur double statut d’adulte et de professeur, ou en se laissant aller à des suppositions aussi fragiles que potentiellement intolérantes. On pense notamment ici à l’accusation du jeune Ali après avoir découvert une somme importante dans son portefeuille et du doute qui subsiste même après que ses parents dévoilent la raison de cet argent confié à l’enfant.
Cette complexité autour de la vérité gagne en épaisseur lorsque les accusations de vol se portent sur l’une des professionnelles de l’école, maman d’un des élèves de Claire Nowak. La vérité se fait abstraite, incertaine et oppressante. Elle emporte mère et fils dans son sillon et les répercussions sont nombreuses sur la communauté. Composant chacun avec leurs connaissances du sujet et leurs affects, les différents groupes sociaux de l’école réagissent. La direction se montre implacable et auto protectrice, le corps enseignant se divise et s’oppose et les élèves et leurs parents s’indignent et se révoltent. Au milieu de ces groupes étreignant leurs vérités, Claire Nowak doute et angoisse.
« Tout ce que tu dois faire, c’est hocher la tête au bon moment »
Pour étudier cette vaste thématique, le cinéaste enferme ses personnages dans une société à taille réduite : l’école. Cet enfermement prend différentes formes. Tout d’abord par son cadre physique et le refus de s’extraire du milieu scolaire. Devant la caméra, les personnages n’ont aucune vie privée ou extérieure à l’école. Le spectateur qui se retrouve coincé entre les murs, oppressé par une ambiance pesante qu’intensifie la composition musicale lancinante de Marvin Miller.
Ensuite, par la mise en scène et la photographie anxiogène, le long-métrage nous plonge dans le désarroi de son personnage principal. On pense notamment ici aux scènes opposant Claire et la mère qu’elle accuse où Leonie Benesch propose un jeu de nuances oscillant doucereusement entre la fermeté du personnage face à ses principes et sa compassion (naïve) face à la souffrance larmoyante de la suspecte. Dans un format 4/3 contribuant à écraser les incertitudes mêlées de culpabilité des personnages, la caméra portée suit et accompagne la professeure. Ses décisions et ses erreurs s’enchaînent en créant un thriller social rythmé davantage par les interactions des groupes que par une véritable recherche de réponses. La photographie se ternit à mesure que le personnage se retrouve enchaîné par les suppositions des uns et des autres. L’école n’est plus un lieu de vie et de découverte mais un étau vampirisant.
Enfin, Ilker Çatak enferme ses protagonistes dans l’image que les autres leur renvoient. Sur les bancs de l’école, nombreux sont ceux qui ne sont définis que par ce que le groupe pense d’eux. Une origine, une particularité physique, une rumeur (…) suffisent à bâtir des personnages auxquels sont renvoyés les uns et les autres. Le cinéaste travaille ici ces rapports en faisant passer tour à tour l’ensemble de ces acteurs dans un kaléidoscope de culpabilité les rendant victimes, juges et coupables. Claire Nowak passe de son statut de victime de vol à celui de juge devant condamner ou absoudre les actions de la mère et de son fils avant de se découvrir une tête de coupable qui cherche à nuire aux élèves, à ses collègues ou à une pauvre mère. Quiconque ayant vécu dans l’ombre de son image sait à quel point ce dernier aspect de l’enfermement est efficace.
Après une scène de cris collectifs servant à masquer le cri libérateur d’angoisse de la professeure, le long-métrage nous laisse avec un semblant de calme, une coupure du reste du monde et le vague sentiment que le manque d’écoute et d’effort de compréhension ne conduit qu’à multiplier les vérités et à diviser. Soudainement, « La salle des profs » sort de l’école et prend des airs de société. Peut-être est-il temps d’arrêter la recherche des coupables et la poursuite des intérêts personnels pour s’asseoir, se respecter et enfin finir un rubik’s cube.
La Salle des Profs, de İlker Çatak, par Johannes Duncker et İlker Çatak, avec Leonie Benesch, Michael Klammer, Rafael Stachowiak,…
Sortie le 6 Mars 2024, 1h39


