Milko Lazarov (Ága) : « La famille est un thème important voire même le plus important »

Vous jouez beaucoup avec les formes, les cadres et les lignes épurées que vous mettez en opposition avec la forme ronde des yourtes ou la mine de diamants. Comment avez-vous abordé cette esthétique ? 

Pour moi l’esthétique s’apparente à la respiration. C’est quelque chose qu’on a en nous, qui se dégage de tout ce qui nous entoure que ce soit notre façon de s’habiller, de vivre, ce que l’on fait au quotidien… L’esthétique c’est surtout un sentiment intérieur. C’est vraiment ce ressenti qui m’a guidé et qui m’a poussé à aller vers cette esthétique.

À travers le prisme de ce couple, « Aga » évoque les dangers qui planent sur l’homme : la disparition, le réchauffement climatique… Votre film est pessimiste ?

Pour les athéistes je dirais que oui, pour les croyants non.

« Aga » est empreint d’une nostalgie du passé. Est-ce que vous l’êtes aussi ?

Je suis en effet quelqu’un de très nostalgique mais je suis nostalgique de tout comme de la minute qui vient de passer, plus cette minute s’éloigne de moi et plus je suis nostalgique. Je suis surtout nostalgique de mon enfance. 

Votre précédent film évoquait également la famille. C’est un sujet qui vous touche particulièrement.

En effet la famille est un thème important voire même le plus important. De ce thème jaillissent d’autres thèmes sous-jacents comme la création, l’amour… Moi-même dans ma vie personnelle je ne suis pas très famille et du coup j’en souffre. C’est pour ça que toutes ces réflexions autour du thème de la famille sont importantes à mes yeux.

En plaçant votre histoire en Lakoutie, étiez-vous déjà familiers avec ces terres, les coutumes des habitants etc… ou avez-vous découvert de nouvelles choses en tournant là-bas ?

La Lakoutie était un choix très important pour nous. nous avions fait des repérages auparavant. Au début on s’était quand même demandé si on allait pas tourner au Canada ou au Groenland. Par contre les gens que vous voyez à l’écran ne sont pas des lakouties ou des inuits. J’ai voulu surtout représenter une image générale des gens du Grand Nord et plus précisément une métaphore des dernières personnes sur Terre.

Comment préparez-vous un film ? Comment se passe la collaboration avec votre équipe ?

Alors là par exemple j’ai une nouvelle idée donc lundi prochain je vais rassembler un groupe de personnes susceptibles d’être intéressés. Je vais leur présenter mon idée et par la suite je vais voir comment chacune des personnes perçoit cette idée et sa façon de grandir. Je vais voir ce que chaque personne peut apporter à cette idée pour qu’elle évolue et ainsi distinguer les personnes qui accrochent au projet et avec qui je pourrais travailler.

« Aga » a clos la compétition de la dernière Berlinale. Ça faisait 29 ans qu’un film bulgare n’avait pas été sélectionné, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

Le cinéma bulgare est en train de vivre un moment important. Montrer mon film en clôture d’un des trois plus grands festivals de cinéma au monde permet de remettre la Bulgarie dans la carte des festivals. 

Justement, les films bulgares sont assez rares sur nos écrans. Est-ce parce qu’il y a peu de réalisateurs et réalisatrices en Bulgarie ou parce que c’est plus difficile de les exporter hors du pays ?

Ça a toujours été comme ça même si je trouve que récemment il y a plus de films bulgares que d’habitude qui sortent dans les salles en France. Je trouve qu’il y a un vrai manque d’intérêt pour le cinéma d’auteur ou même le cinéma tout court. Les spectateurs sont à la rocher de nouveaux moyens d’expression, les auteurs et réalisateurs cherchent de nouveaux publics… Je pense qu’il faut un peu de temps pour qu’on ai de nouveau cette rencontre avec le cinéma. 

Est-ce qu’en Bulgarie on aurait pas une monopolisation des écrans par notamment les blockbusters américains qui, en plus de conditionner le public bulgare, rendrait réticent les réalisateurs et réalisatrices bulgares à se lancer ?

Honnêtement même l’intérêt du public bulgare pour les productions américaines diminue avec le temps. C’est pour ça notamment que les sociétés bulgares se sont tournées vers le jeune public et vers la création de contenus pour ce type de public car on va beaucoup au cinéma en famille. Vous savez il n’y a pas que les producteurs et les réalisateurs qui sont coupables dans cette histoire, c’est aussi le public qui a choisit de voir ce genre de films à l’écran.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour que justement le public s’intéresse à autre chose qu’à des superproductions ?

Une révolution ! [rires]

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir réalisateur ?

C’est le pur hasard. J’ai une anecdote marrante, cet été on a tourné une série pour enfants avec une excellente équipe de cinéastes bulgares. Au début du projet on a fait ce truc où on s’est tous mis en cercle et j’ai demandé à chacune des personnes présentes d nous dire comment il/elle est arrivé au cinéma. Tout le monde sans exception a répondu par hasard. En fait le cinéma c’est comme l’amour, tu tombes amoureux par hasard et parfois il n’y a pas d’autres chemins possibles. 

Aga de Milko Lazarov. Avec Mikhail Aprosimov, Feodosia Ivanova… 1h32
Sortie le 21 novembre

Aga : La dernière famille du monde

Nanouk et Sedna sont les derniers édifices d’une tribu désormais disparus. C’est dans les contrées reculées de la Iakoutie au nord de la Sibérie que le bulgare Milko Lazarov pose sa caméra face à Nanouk et Sedna, un couple de cinquantenaire vivant à l’écart de la civilisation moderne dans leur yourte avec leur chien. D’abord film contemplatif effleurant les contours du documentaire, « Aga » crée la surprise en prenant le virage du drame dans son dernier tiers.

Caméra fixe, on observe longuement Nanouk partir chaque matin creuser la glace pour pêcher du poisson, récupérer de l’eau potable et relever les différents pièges à gibiers qu’il a installé alors que sa femme Sedna s’occupe à tisser des filets de pêche, tanne les peaux des renards des neiges que son mari a attrapé et fabrique des vêtements. Sauf que derrière cette paisible routine, Nanouk perd peu à peu la mémoire tandis que Sedna soigne comme elle peut sa plaie béante noircie sur son flanc. Dans un écrin d’une pureté quasiment irréelle où ciel et terre se confondent dans un blanc immaculé, Milko Lazarov esquisse doucement un drame portant autant sur le réchauffement climatique (la pêche n’est plus si fructueuse qu’avant, le printemps arrive plus tôt que prévu), le déchirement de la sphère familiale et des traditions familiales (Nanouk et Sedna sont en froid avec leur fille Aga qui a décidé de travailler dans l’immense mine de diamants de Mirny) que la disparition d’une civilisation (Nanouk et Sedna sont seuls au monde dans cette étendue glaciale). 

Leur seul lien avec le ‘’monde moderne’’ est lors des visites de Chena qui vient leur apporter du bois et du fuel et en profite pour donner des nouvelles de leur fille. On comprend alors que leurs liens ont été rompu lorsque cette dernière a décidé de quitter sa famille et leur mode de vie séculaire pour un travail stable. Filmé comme la dernière famille du monde, « Aga » ne fait jamais volte-face à ses problématiques sous-jacentes mais les aborde à travers une chronique familiale sensible – mais jamais pathos -, contemplative – mais jamais statique – et symbolique – mais jamais exagérée – où deux mondes s’entrechoquent – l’ancien et le nouveau – et où la bataille est malheureusement déjà perdue d’avance. 

Aga de Milko Lazarov. Avec Mikhail Aprosimov, Feodosia Ivanova… 1h32
Sortie le 21 novembre