First Man : Un nouveau pas pour Damien Chazelle

L’une de nos plus grosses attentes en cette fin d’année était forcément celle-là. Celui qui a fait une véritable razzia à la dernière cérémonie des Oscars avec sa brillante comédie musicale « La La Land » est de retour en cette fin d’année avec un tout nouveau projet aussi ambitieux qu’il est à mille lieux de son domaine de prédilection dans lequel on avait l’habitude de le voir oeuvrer – avec brio qui plus est – (« Whiplash », « La La Land »). « First Man » se veut le portrait d’un homme dont le nom est connu sur toutes les lèvres : Neil Armstrong; le premier homme a avoir posé le pied sur la Lune. Récit d’un véritable parcours du combattant pour réussir cet exploit autant sur le plan technique que psychologique. Et pour ce retour en fanfare, Damien Chazelle a décidé de refaire équipe – et quelle équipe – avec Ryan Gosling dans le rôle-titre. Bref, toutes les planètes étaient alignées pour faire de « First Man » la petite claque de cette fin d’année.

 

L’homme avant l’astronaute 

Pendant près de huit ans, Neil Armstrong suit un entraînement intensif pour finalement toucher la Lune du bout des doigts mais cette vie désormais dédier à cette seule et unique mission n’est pas sans répercussion sur sa vie de famille. Une vie d’ailleurs jonchée par des obstacles que le bonhomme n’a jamais totalement réussi à surmonter – et notamment la mort de sa fille -. Loin d’en faire un biopic sur l’astronaute, Damien Chazelle prend le parti de faire un portrait d’homme avant tout. Un mari, un père, un ami, que la vie n’a absolument pas épargné. « First Man » virevolte entre les entraînements et les apartés avec sa famille et ses coéquipiers devenus des amis au fil du temps. Malgré quelques passages plus faibles – autant rythmiquement que scénaristiquement – lors que Chazelle évoque sa vie personnelle, le film réussi à donner une vraie épaisseur au personnage de Neil Armstrong. Avec son visage mutique qui avait déjà fait son effet notamment dans « Only God Forgives », Ryan Gosling est taillé pour ce rôle, n’hésitant pas à montrer ses failles; en témoigne l’une des dernières scènes lorsqu’il se trouve sur la Lune. 

Laissant ainsi de côté la figure héroïque du bonhomme, « First Man » s’apparente avant tout à un vibrant portrait d’homme prêt à tout pour que cette mission réussisse. Mais à quel prix ? 

La question se pose d’ailleurs en filigrane durant la seconde partie du film alors que les échecs – et accessoirement les morts – s’accumulent et que la population commence à se demander -légitimement – où part tout cet argent et surtout, ne pourrait-il pas être plus utile ailleurs ?

Ryan Gosling est fabuleux – comme à son habitude – mais celle qui tient le reste du film c’est bel et bien Claire Foy. Femme dévouée et aimante, celle qui aspirait à une vie normale voit son mari petit à petit lui glisser entre les doigts alors qu’il est de plus en plus obnubilé par cette mission. La caméra de Chazelle sublime son visage tiré par la fatigue, les épreuves de la vie et cette peur constante de perdre son mari. Absolument splendide et tout en retenue. 

 

Le prodige de la caméra

À croire que Damien Chazelle a un véritable talent pour les scènes d’ouverture. Comment oublier cette fameuse – et bientôt mythique – scène d’ouverture de son « La La Land » tout en légèreté et plan séquence qui nous donnait envie de virevolter en robe jaune sous le soleil de Los Angeles ? Changement de registre pour « First Man » mais une scène d’ouverture tout aussi exceptionnelle. Cinq minutes d’une intensité à en faire frémir plus d’un. Caméra au plus près de Gosling, quasiment étouffée dans cet espace confiné quitte à ne voir quasiment jamais un bout d’espace, Damien Chazelle prend le pari – un poil couillu – de ne pas filmer le grandiose (ce à quoi le film tendait forcément aux premiers abords) pour se concentrer sur un cadre beaucoup plus intimiste. Un cadre qui vire aux scènes étouffantes et anxiogènes au possible lorsque Chazelle filme Gosling emprisonné dans son vaisseau que ce soit lors des différentes phases de test ou lors du voyage vers la Lune. Emprisonnant à la fois son personnage et le spectateur dans cette bulle fragile – la mort rôde à tout instant -, le film grimpe en tension jusqu’à atteindre des sommets, nous ôtant toute possibilité de respirer. La gravité a disparu a l’écran, elle n’est également plus présente dans la salle. À l’image de « Gravity », Chazelle sait imposer les silences quand il le faut mais il faut dire qu’il sait utiliser la musique quand il le faut aussi. Et il faut dire que quand on a au score un certain Justin Hurwitz qui avait déjà fait des merveilles dans « La La Land ». Décidément on tient là une équipe gagnante.

Pas forcément parfait dans toute sa longueur – quelques passages creux qui auraient pu être évités -, « force est de constater que Damien Chazelle réussi son nouveau pari haut la main en faisant de « First Man » un biopic aussi anxiogène qu’il est intimiste et profondément touchant dans son portrait d’un homme bien avant d’être un héros – si tenté qu’il en ai conscience -.

First Man de Damien Chazelle. Avec Ryan Gosling, Claire Foy, Jason Clarke… 2h22
Sortie le 17 octobre

Frères Ennemis : La mélodie des quartiers pauvres

Depuis quelques années, David Oelhoffen semble vouloir chambouler les productions hexagonales. Après avoir scénarisé « L’affaire SK1 » en 2013, et réalisé en 2014 « Loin des hommes » (adapté d’une nouvelle d’Albert Camus) , le réalisateur sort « Frères ennemis », son troisième long métrage. Loin des clichés, le film raconte l’histoire de dealers et de flics ordinaires, porté par un casting remarquable. 

Driss, incarné par Reda Kateb, est un agent de la brigade des Stups, plutôt solitaire. Pour faire tomber des trafiquants, il utilise Imrane, ami d’enfance lui même trafiquant. Lors d’un deal qui devait lui rapporter gros, Imrane se fait tuer. Manuel, le seul rescapé de l’attaque et associé du défunt se retrouve accusé d’avoir commandité l’assassinat et de cacher la drogue pour son profit personnel. Afin de se laver de tout soupçon, il va devoir faire confiance à Driss, et l’aider à mener l’enquête. Le flic rongé par la culpabilité, va tenter de s’acquitter de la dette morale qu’il a envers ses anciens amis. 

David Oelhoffen se défend d’avoir fait un film naturaliste. Pourtant il se dégage un sentiment de réalisme cru dans la plupart des scènes. La caméra portée filme les acteurs au plus près, évoluant dans des décors criant d’authenticité. Lors de la scène de retrouvailles devant la prison, on est au cœur de cette réunion de famille, avec les personnages, sous la grisaille. Ce ciel gris et bas qui recouvrira  la totalité du long métrage. Loin d’un romantisme flamboyant, le film dépeint la vie de petits dealers, entre peur et attente. On est surpris de voir Imrane et Manuel se comporter comme des pères aimants, doux, aux antipodes des voyous qu’on nous présente d’habitude. L’intrigue se passe essentiellement de l’autre côté du périphérique, ne montrant Paris qu’en de rares occasions. Flics et malfrats n’habitent pas des lofts stylisés ou des appartements haussemaniens, mais des logements modestes dans des HLM. Les personnages ont vécu dans la même cité, sont du même milieu social. Leur passé est commun, seule la morale les différencie. 

Dès le premier plan, le cadre est posé. Reda Kateb regarde par la fenêtre, l’air distant. Derrière lui, des hommes casqués, en gilet par balles montent les escaliers, arme au poing. Le décalage est frappant. Driss n’est pas à sa place. Et durant tout le film, le personnage n’aura de cesse d’essayer de la retrouver. Car le cœur du récit est là, « Frères Ennemis » raconte l’histoire de quelqu’un qui rentre chez lui. Mais contrairement à Ulysse, le voyage sera tout sauf beau et heureux. C’est rongé par la culpabilité que Driss se met en quête d’un foyer perdu. La filiation, l’entraide de deux personnages que tout semble opposer, David Oelhoffen creuse ici des thèmes qui lui sont chers. Mais cette étude de personnages s’avère un poil décevante, la faute à un manque d’éléments permettant d’appréhender la fracture entre Driss et Manuel. Leur amitié passée est évoquée sans jamais être approfondie. Mais on ne va pas bouder notre plaisir de voir Reda Kateb et Matthias Schoenaerts se donner la réplique. Notons aussi que c’est la première apparition au cinéma du rappeur Fianso, de son vrai nom Sofiane Zermani, et qu’on espère revoir bientôt tant son jeu est naturel. 

Avec ces personnages tout en nuances de gris, David Oelhoffen expose la fragilité de la famille qu’on se choisit, celle des amis, et montre qu’elle aussi, peut être dysfonctionnelle. Malgré la petite déception en sortant de la salle, et au regard de ses futurs projets, on ne peut qu’espérer une carrière brillante pour ce réalisateur qui se fait une place de choix dans un cinéma français de plus en plus prompt à offrir des choses nouvelles. 

Frères Ennemis de David Oelhoffen. Avec Matthias Schoenaerts, Reda Kateb, Sabrina Ouazani… 1h51
Sortie le 3 octobre

A Star is born : Une alchimie renversante

Il y a d’abord eu William A. Wellman en 1937, puis George Cukor en 1954 et Frank Pierson en 1977. Près de quarante ans plus tard c’est au tour de Bradley Cooper de se placer derrière la caméra pour la première fois de sa carrière. Celui qui s’est fait un peu plus rare sur nos grands écrans depuis 2015 (« American Sniper », « À vif ! ») excepté quelques apparitions dans « War Dogs » et « 10 Cloverfield Lane » en 2016; fait un retour fracassant avec ce qui est donc une nouvelle version du désormais cultissime « A Star is born ». Réalisateur, acteur principal, scénariste et également producteur, Bradley Cooper est sur tous les fronts pour cette tragédie hollywoodienne qui a tout pour filer direct aux Oscars même s’il est – bien – loin d’être parfait.

Star de country sur le déclin et plus attiré par les bouteilles d’alcool et les médicaments que par l’adrénaline de la scène, Jackson Maine rencontre la jeune et très prometteuse Ally avec qui une incroyable histoire d’amour commence. Alors qu’elle prend du galon dans le métier et devient LA star du moment, la carrière de Jackson va de plus en plus mal et ce dernier met rapidement péril autant son couple que la carrière de sa femme. 

Le film démarre sur les chapeaux de roue. Le coup de foudre frappe sans prévenir, Jackson Maine tombe éperdument amoureux d’Ally et de sa voix en or. La première partie du film embrasse la romance avec ferveur et excitation, tout comme les sentiments naissants entre eux. On tombe à notre tour amoureux de ce couple qui transcende l’écran de par leur alchimie mais encore plus – et surtout – lorsque les deux se retrouvent sur scène avec une mise en scène dynamique – bravo Cooper – et un score au petit oignons. Mais peut-être que finalement tout va trop vite dans le film, si bien que la première partie condense assez rapidement les préambules de leur relation avec énergie pour laisser une deuxième partie beaucoup plus faible. Déjà de par un scénario connu – une étoile née, une autre meurt – et qui ne fait qu’effleurer des pistes de réflexion qui auraient pu être intéressante : l’amour toxique, l’émancipation de la femme vis-à-vis de son mari, la pression que met l’industrie musicale pour « formater » ses stars… 

Cependant Bradley Cooper nous avait prévenu, « A Star is born » est avant tout une histoire d’amour. Et c’est qu’il arrive à nous transporter dans les moments de joie comme les moments de peine, non pas dans leur vie quotidienne mais bel et bien sur scène. Autant la plupart des scènes ne montrent pas énormément d’intérêt, autant celles où Lady Gaga chante sont absolument transcendantes (notamment la scène de fin bouleversante de justesse). Ce qui nous fait arriver au second point de ce film, les prestations de nos têtes d’affiches. Bradley Cooper surpasse le film avec sa dégaine d’ancienne star déchue et son regard perçant où toutes les émotions transparaissent. Le naturel de Lady Gaga est plus agréable et rafraichissant dans la première partie que dans la seconde avec ses artifices et ses tenues extravagantes – peut-être justement parce qu’on a l’habitude de la voir dans ce registre -. Sam Elliott qui incarne le frère de Jackson tient ici probablement son plus beau rôle tout comme les autres seconds couteaux dont le père d’Ally et sa bande de chauffeurs et leur humour communicatif. 

Les amateurs de love story seront servis quant à ceux qui auraient souhaité un film avec un peu plus de fond, ils devront passer leur tour car « A Star is born » est finalement aussi sincère qu’il est extrêmement convenu. 

A Star is born de Bradley Cooper. Avec Bradley Cooper, Lady Gaga, Sam Elliott… 2h16
Sortie le 3 octobre

LES FRÈRES SISTERS : Des frères en or qui cherchent de l’or

On ne présente plus le génie du cinéma français Jacques Audiard qui a obtenu la Palme d’Or pour son film « Dheepan » en 2015. Trois ans plus tard, le metteur en scène fait son grand retour et obtient logiquement le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise.

En 1850, les Frères Sisters partent à la poursuite d’un chimiste du nom de Warm, traqué par le détective John Morris.

C’est la première fois qu’il met en avant des acteurs américains, et il le fait avec brio, sans oublier que le casting est luxueux. On peut compter Joaquin Phoenix, John Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed, tous excellents. A vrai dire, les louanges sur le film sont mérités et elles pleuvent depuis ses premières projections, mais c’est extrêmement compliqué d’écrire sur un tel film, c’est de toute façon un film qui doit être vu. Jacques Audiard est au top de sa forme et livre un récit fascinant comme à son habitude, où la complexité de l’être humain dans un contexte de violence et de souffrance livre une part d’humanité.

En effet, les relations humaines sont privilégiées au décor (que l’on voit de toute manière dans tout les westerns), et c’est une initiative intéressante puisque l’on est plongé dans un premier temps au cœur de leur vie, et non pas dans un western classique où il suffit simplement de changer de décors jusqu’à arriver à un dénouement (même si bien évidemment c’est un genre codifié qui est respecté). La fraternité, dans tout les sens du terme, est le fil conducteur du récit. Les personnages sont tous différents les uns des autres, les frères ne se ressemblent en aucun cas mais on s’attache à eux malgré leur métier. Tout comme la question de la modernité qui joue un rôle majeur et novateur dans le genre, comme le concept de la brosse à dents qui est présenté, ou bien alors l’idéologie d’une société de paix développée par les deux autres personnages.

Le prix du réalisateur n’a pas été volé. Si l’écriture reste l’atout principal de Jacques Audiard, la réalisation n’en reste pas délicieuse où chaque instant pourrait être l’affiche du film. C’est surtout le travail sur la lumière qui domine le récit, avec un éclairement croissant lors de son ouverture afin de présenter les personnages petit à petit, en temps et en heure. Sa mise en scène reste créative et possède une poésie authentique, les scènes à cheval sont nombreuses et sont pourtant toujours saisissantes, notamment grâce à la bande-originale d’Alexandre Desplat qui livre une interprétation inhabituelle, loin d’un style Morricone, nous portant tout en intriguant.

« Les Frères Sisters » est un film viscéral, offrant à des hommes une parole, une pensée, et un attachement fraternel émouvant.

Les Frères Sisters de Jacques Audiard. Avec Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, John Reilly, Riz Ahmed… 2h01
Sortie le 19 septembre

[DEAUVILLE 2018] The Kindergarten Teacher : De la passion à l’obsession

De la passion à l’obsession il n’y a qu’un pas. Remake du film israélien « L’institutrice » sorti en 2014, « The Kindergarten Teacher » en reprend les grandes lignes ou l’histoire d’une institutrice qui décèle un don inné pour la poésie chez un enfant de cinq ans et qui se battra contre vents et marées pour que son talent soit reconnu et cultivé. Premier long-métrage de sa réalisatrice Sara Colangelo, « The Kindergarten Teacher » est un film honnête, non sans quelques faiblesses, qui peut compter sur l’aura d’une Maggie Gyllenhaal rafraichissante.

Lisa est professeure des écoles. Passionnée, elle aime profondément son métier et fait tout ce qui est en son possible pour stimuler la créativité des enfants. En parallèle, Lisa prend une fois par semaine des cours de poésie où elle n’excelle pas des masses il faut bien l’avouer. Dotée d’une hypersensibilité et semblant être marginalisée face à une société qui ne jure que par les téléphones portables et les jeux vidéos, Lisa trouve en Jimmy ce qu’elle ne retrouve pas chez les personnes qui l’entoure. Un petit prodige de la poésie bridé par une famille disloquée entre une mère absente, un père aux affaires florissantes et une baby-sitter qui le traite comme un enfant écervelé et qui va devenir petit à petit le centre d’attention de Lisa quitte à ce que la limite professeur/élève soit franchie.

Les traits des abus sur enfants se dessinent petit à petit alors que Lisa est persuadée de faire ce qui est juste pour le petit quitte à s’immiscer bien trop dans sa vie alors que sa propre vie familiale semble partir en vrille entre un mari avec qui la vie sexuelle n’est plus aussi épanouissante qu’avant, un fils qui quitte ses études pour entrer chez les marines et une fille qui a compris qu’elle pouvait réussir en faisant le strict minimum. Ayant l’impression d’être incomprise de tous sauf du petit Jimmy et de son professeur de poésie – incarné par Gaël Garcia Bernal -, Lisa va même jusqu’à s’approprier les poèmes de Jimmy lors de ses cours de poésie pour impressionner son professeur et se sentir enfin valoriser. 

Sara Colangelo dessine un portrait complexe autant sur le plan psychologique que sentimental d’une femme à un tournant de sa vie, qui aspire à plus que ce que la société lui a donné et, à défaut d’être celle qu’elle aurait voulu être, est prête à tout – littéralement – pour que le petit Jimmy ai la chance d’explorer son talent sans être bridé par un monde qui n’en a que faire de l’art, de la poésie et de l’intellect. Et même si le film souffre de quelques temps morts et sous-intrigues qui n’apportent pas grand chose à l’histoire, « The Kindergarten Teacher » peut compter sur une Maggie Gyllenhaal tout en sensibilité pour porter ce film à bout de bras.

The Kindergarten Teacher de Sara Colangelo. Avec Maggie Gyllenhaal, Gaël Garcia Bernal, Parker Sevak… 1h39

[DEAUVILLE 2018] We The Animals : Poétiquement creux

Adaptation du livre éponyme de Justin Torres – « Une vie animale » en français -, « We The Animals » met en scène le destin de trois gamins un peu obligés de se débrouiller par eux-mêmes pour grandir face à un père aimant mais violent et une mère en proie à la dépression et aux excès aussi colériques qu’amoureux de son mari. Tandis que les deux grands apprennent à vivre dans cette cacophonie familiale, le petit dernier Jonah est le témoin silencieux de la destruction de son cocon familial.

Seul moyen pour lui de survivre, Jonah passe ses nuits à dessiner dans un carnet qu’il a soigneusement caché sous son matelas. Des dessins qui prennent vie tout au long du film pour décrire et accentuer l’état d’esprit du petit garçon encore troublé alors que sa famille se déchire et qu’il découvre sa sexualité. Portrait saisissant d’une famille qui fait partie de cette Amérique oubliée, survivant comme elle peut. La photographie de « We The Animals » est probablement l’une des plus belles qu’on ai eu l’occasion de voir lors de ce Festival. Tout en douceur et poésie contrastant avec la violence dans laquelle baigne le petit Jonah. 

Même si le film transpire la poésie et la vitalité dégagée par les trois acteurs principaux (Josiah Gabriel, Isaiah Kristian & Evan Rosado), le film manque de rythme nous faisant décrocher de l’histoire plus d’une fois sans compter les différentes directions que le film prend tout du long sans jamais s’y plonger réellement.

« We The Animals » est un essai bourré de bonnes intentions mais qui patauge dans un scénario qui tourne en rond malgré quelques envolées prenantes – notamment celle où Jonah explose littéralement face à sa famille -. 

We The Animals de Jeremiah Zagar. Avec Raùl Castillo, Josiah Gabriel, Isaiah Kristian… 1h34

[DEAUVILLE 2018] Thunder Road : Sur la route du succès

Déjà adepte du court-métrage – ils sont tous disponibles sur Vimeo (on ne peut que vivement vous conseiller de les regarder) -, Jim Cummings cumule les casquettes pour son premier long-métrage et puis comme on dit, on est jamais mieux servi que par soi-même. Réalisateur, scénariste, compositeur, monteur et également acteur principal – on est plus à un rôle près -, Jim Cummings débarque à Deauville – après avoir fait sensation à l’ACID à Cannes – avec « Thunder Road », portrait tragi-comique d’un policier texan en deuil après la mort de sa mère. Un premier essai absolument formidable qui nous a touché en plein coeur et qui n’est pas passé inaperçu auprès du jury puisqu’il a été récompensé du Grand Prix donc forcément on est contents.

Jim Cummings pose et s’impose dès le début du film avec ce formidable plan-séquence d’une dizaine de minutes où Jimmy Arnaud rend un dernier hommage à sa mère lors de la cérémonie précédant l’enterrement. Bataillant avec un lecteur de cassettes rose, Jimmy improvisera finalement sa danse sans musique. Scène absolument surréaliste, aussi pathétique que touchante. Le ton est donné. Pendant une heure et demie, le film joue sur les tableaux du drame et de la comédie avec un sens du rythme inné, ne tombant jamais dans l’excès de l’un ou de l’autre. Un tour de main assez brillant lorsqu’on apprend que Jim Cummings réalise là son premier long-métrage et qu’il en est devenu l’acteur principal un peu par hasard. De quoi rendre le bonhomme d’autant plus intéressant que ses talents d’acteurs rappellent la sensibilité d’un Jake Gyllenhaal ou la clownerie d’un Jim Carrey alors qu’il n’a jamais pris aucun cours de théâtre – certains sont mieux servis que d’autres c’est définitif -. Usant de manière intelligente des plans-séquences, « Thunder Road » est une phase de deuil pour un personnage hypersensible qui voit toutes ses relations se détériorer au fur et à mesure que ce soit avec sa fille, son ex-femme ou ses collègues policiers. 

Plus totalement enfant et pas encore totalement adulte non plus, Jimmy Arnaud montre de vrais problèmes pour communiquer avec les autres et pour exprimer ce qu’il ressent jusqu’à ce que ce trop plein d’émotions explosent pour nous offrir une scène sur le parking du poste de police absolument mémorable. À travers le film, Jim Cummings montre également une autre face de l’homme, une face plus fragile, celle bien loin des stéréotypes des grands gaillards policiers qui n’ont peur de rien. Jimmy a peur de tout, surtout de perdre la garde de sa fille. Cette sensibilité à fleur de peau traverse le film de bout en bout. On pleure, on rit, parfois même les deux en même temps jusqu’à ne plus savoir si on veut rire ou pleurer. Mélange des émotions, mélange des styles, « Thunder Road » est une véritable réussite et incroyablement surprenante dans le paysage du cinéma indépendant américain. 

« Thunder Road » est à la hauteur de son chef d’orchestre Jim Cummings, bourré d’humour, d’amour et de sensibilité qui nous frappe en plein coeur avec intelligence, force et une bonne part de culot. En tout cas, on attend la suite avec impatience. 

Thunder Road de Jim Cummings. Avec Jim Cummings, Kendal Farr, Nican Robinson… 1h31
Sortie le 12 septembre 

Blindspotting : Petit bijou pop

« Blindspotting » avait déjà fait son petit effet à Sundance et l’exploit semble bel et bien réitéré à Deauville où le film était présenté en compétition. Le cru des premiers longs-métrages dépasse largement nos espérances et Carlos Lopez Estrada s’inscrit tranquillement parmi les réalisateurs sur lesquels il faudra compter à l’avenir. Univers singulier rétro/pop/comique/engagé, « Blindspotting » est une très belle révélation.

Après avoir purgé une peine de deux mois pour avoir cramé un hipster dans une boîte de nuit pour laquelle il travaillait, Collin se voit en liberté conditionnelle pendant un an. À trois jours de la fin de sa conditionnelle, Collin est témoin d’une bavure policière qui ne peut le laisser indifférent. Commence alors une lente descente aux enfers avant que le jeune homme prenne conscience de la société dans laquelle il baigne et choisisse un nouveau départ. 

Rafael Casal et David Diggs portent ce projet depuis un moment si bien qu’ils en sont les co-scénaristes mais également producteurs en plus de jouer les rôles principaux. Et là où « Monsters and Men » – également en compétition – rate le coche, « Blindspotting » s’illustre avec brio dans l’évocation des bavures policières et notamment celles commises contre les noirs à travers le personnage singulier de Collin. Bien décidé à respecter sa conditionnelle, revenir dans le droit chemin et possiblement reconquérir son ex petite-amie, Collin gagne honnêtement sa vie en travaillant comme déménageur avec son meilleur ami Miles qui s’avère avoir une mauvaise influence. Et si ce sujet a pu être rabâché déjà de nombreuses fois dans des films plus ou moins récents, « Blindspotting » frappe très fort esthétiquement parlant. Virant de temps en temps au trip psychédélique – le rêve que Collin fait après avoir vu le noir se faire abattre est exceptionnel – en passant par un sens de la mise-en-scène minutieuse rappelant de temps à autre le cinéma de Wes Anderson – rien que ça -, le rythme est là du début à la fin en jouant autant sur la comédie avec de vrais moments loufoques – la scène des flingues dans un Uber sorti tout droit d’un Fast & Furious sous LSD – que sur le drame avec des passages bouleversants. Les mots plutôt que la violence serait le credo de ce film, d’ailleurs les acteurs principaux qui sont également rappeurs n’hésitent pas à montrer toute l’étendue de leur talent. Le monologue de Collin à la fin est d’une intensité assez rare et incroyablement intelligent dans ses mots employés.

Proposition aussi culottée sur la forme que sur le fond, « Blindspotting » est une jolie pépite à l’univers bien singulier, navigant dans les genres pour mieux dénoncer avec une énergie contagieuse. Un vrai petit bijou punchy comme le ciné indé a besoin. 

Blindspotting de Carlos Lopez Estrada. Avec Rafael Casal, David Diggs, Janina Gavankar… 1h35
Sortie le 3 octobre

[DEAUVILLE 2018] Monsters and men : I am Darius Larson

Ce qui était l’une des plus grosses attentes de ce Festival s’est avéré être l’une des plus grosses déceptions, et pourtant Dieu sait qu’on y allait de bon coeur et qu’on y croyait à ce film. Avec un sujet plus que jamais d’actualité, Reinaldo Marcus Green s’attarde sur les destins croisés de trois hommes : un jeune père de famille qui a filmé le décès de son ami Big D alors qu’il se faisait arrêter par des policiers, un policier afro-américain qui travaille avec celui soupçonné d’avoir assassiné Big D et un adolescent en passe de signer dans une équipe de baseball. Chacun d’entre eux sont touchés de manière directe ou non par cette tragédie alors que deux choix s’offrent à eux : se taire pour survivre ou élever la voix pour réparer cette injustice.

Le film s’ouvre sur ce qui pourrait apparaître comme une routine : Dennis Williams se fait arrêter au volant de sa voiture pour un contrôle des papiers. Il est noir, le policier est blanc. Sauf que le bonhomme est de la maison, peu importe Dennis en est à son sixième contrôle routier alors que nous sommes en juin. Combien de fois s’est fait contrôler sa co-équipière ? Aucune. 

Dans la soirée, Many est témoin de l’arrestation musclée de son ami Darius Larson aka Big D. Seul contre six policiers, Many filme toute la scène alors qu’un coup de feu retentit. Témoin d’une bavure policière, ce dernier met en ligne la vidéo. Un vent de protestation naît alors que Many se fait arrêter et que le jeune Zyrich prend conscience de l’ampleur du problème et qu’il se décide à s’engager aux côtés d’une amie qui prépare une manifestation. À travers ces trois destins d’afro-américains, le réalisateur pointe du doigt une société où l’afro-américain n’est toujours pas l’égal de l’Américain caucasien que ce soit dans le monde civil qu’au sein d’instances plus importantes et où les violences policières contre les jeunes noir·e·s. En 2017, 23% des personnes tuées par des agents de police étaient noires alors qu’elles ne représentent que 6% de la population. Une disproportion qui semble encore plus d’actualité sous le gouvernement Trump. 

Alors qu’il est actuellement à l’affiche du formidable « BlacKkKlansman », John David Washington nous prouve une nouvelle fois son engagement en incarnant ce policier tiraillé entre son statut moral envers ses co-équipiers alors qu’un des policiers est soumis à une enquête fédérale et ses propres convictions en tant qu’afro-américain. Un rôle aussi profond que complexe qui aurait pu être l’arc principal du film mais qui se perd finalement avec les deux autres personnages principaux dans un film qui manque terriblement de cohérence et de liant alors qu’il avait clairement tout pour être un véritable film coup de poing. Gagnant en intensité de temps à autre notamment dans cette formidable scène de la manifestation qui a réussit à nous hérisser le poil, le film en perd tout aussi rapidement lorsque les scènes s’enchaînent sans fil rouge jusqu’à sa fin qui – pour le coup – nous laisse véritablement sur notre faim. Il n’empêche que les prestations d’Anthony Ramos – qu’on retrouvera prochainement dans « A Star is born » et « Godzilla : King of the monsters » – et de Kelvin Harrison Jr – aperçu dans « It Comes at night » sont à saluer tant par leur prestation impeccable que par les tripes qu’ils ont mis.

« Monsters and men » avait tout du film qu’on attendait tous au vu de la bande-annonce prêt à dénoncer les abus policiers envers les afro-américains mais le film souffre d’un sérieux manque de rythme et de cohérence malgré des personnages intéressants – mais absolument sous-exploités – alors qu’on a plus que jamais besoin d’entendre leurs voix. Reinaldo Marcus Green nous offre un film extrêmement sincère et engagé et rien que pour ça on peut l’en remercier. 

Monsters and men de Reinaldo Marcus Green. Avec John David Washgton, Anthony Ramos, Kelvin Harrison Jr… 1h35
Sortie prochaine

[DEAUVILLE 2018] Night Comes On : Come to the light

Gestation longue et douloureuse – financer un premier film n’est jamais chose facile – pour la réalisatrice qui nous offre son premier long-métrage. Depuis 2009, Jordana Spiro avait en tête cette idée de comprendre et analyser ce qui traversait l’esprit de ces enfants et adolescents placés – ou sortant – de familles d’accueils. « Night Comes On » s’intéresse à l’une d’entre elles. La jeune Angel, dix-huit ans, tout juste sorti de prison après y avoir été incarcéré pour port d’arme illégal – ajouté à cela d’autres délits -. Deux choix s’offrent alors à la jeune femme : combler son désir de vengeance ou prendre soin de sa petite soeur Abby, actuellement en famille d’accueil. 

Sujet ambitieux, important mais également casse-gueule si sa réalisatrice sombre dans le pathos, les conséquences de la destruction de la cellule familiale sur des enfants qui n’ont pas les outils ni l’amour nécessaire pour appréhender la vie comme il faudrait. D’autant plus qu’Angel a été témoin du meurtre de sa mère perpétré par son propre père. Un début de descente aux enfers pour la jeune femme jusqu’à passer par la case prison. Une fois en dehors il faut tout reconstruire et surtout retrouver sa petite soeur Abby, placée dans un foyer qui n’en a que faire d’elle – la mère touche de l’argent de l’Etat en prétextant que les enfants sont dérangés afin d’obtenir des médicaments que les enfants revendent en cachette pour se faire de l’argent -. Tiraillée entre ce désir de vengeance et celui de reconstruire une famille, la réalisatrice suit le chemin de rédemption semé d’embûches d’une jeune fille sans repères.

Véritable souhait de la réalisatrice, le film prend son temps, se sublime dans les silences et les regards pleins d’intensités de son actrice principale Dominique Fishback même s’il n’évite pas de temps en temps quelques longueurs qui pourraient nous faire décrocher mais c’est indubitablement les deux prestations électrisantes et tout en sensibilité de Dominique Fishback et Tatum Marylin Hall qui font que le film se place facilement dans le haut du panier de la compétition à Deauville. 

« Tu n’es pas comme lui » affirme la jeune Abby à sa soeur alors que cette dernière lui demande si elle est comme leur père. « Night Comes On » est aussi un message pour tous ces jeunes issus de familles d’accueil et qui, comme Angel, sont en perdition. Celui qu’il n’est jamais trop tard pour prendre sa vie en main et enfin devenir quelqu’un. Jordana Spiro s’attaque à un sujet sensible typiquement américain : celui de ces structures censées aider ces enfants et qui, mal encadrées, sont souvent à l’origine de bien des problèmes de ces enfants. D’autant plus que ce sont généralement les enfants de couleurs qui sont plus touchés par les maltraitances et abus sexuels que les enfants caucasiens. Un terrible constat vecteur de problèmes plus profonds chez une grande partie de ces enfants qui, une fois adultes, ne sont pas préparés. 

Pour son premier essai, Jordana Spiro marque la compétition au fer rouge avec un film touchant et sensible grâce à un duo d’actrices solaires et qui plus est, sont afro-américaines – il est également rapidement évoqué qu’Angel soit lesbienne -, de quoi insuffler un vent de fraicheur dans une industrie qui a bien besoin de nouvelles figures féminines. 

Night Comes On de Jordan Spiro. Avec Dominique Fishback, Tatum Marilyn Hall, John Jelks… 1h26