Printemps tardif : Bonheur égoïste

Certains critiques, y compris parmi la rédaction, ont pour habitude de prendre des notes pendant le visionnage d’un film. On place délicatement un petit carnet entre ses deux jambes et on reste à l’affut de chaque petit détail qui aurait l’honneur de trôner sur les pages de celui-ci. On s’attèle à la tâche avec minutie, on y note le nom du film, son année de production, ses acteurs principaux. Son contexte aussi, des réflexions sur le déroulé de l’intrigue, sur l’esthétique de l’œuvre. Un jour, nous découvrons Yasujirō Ozu, et quand, le film terminé, nos yeux se posent sur nos écrits, nous sommes bien embêtés : presque tout les mots ont été balayés par nos larmes.

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Le Fils unique : La Mère universelle

Dans les années 30, un miracle a lieu. Soudain, les films deviennent parlants. C’est toute une industrie qui doit évoluer, ou mourir. Un art qui, jusqu’à présent, était pur langage de l’image, doit aussi converser avec la voix. Si Chantons sous la pluie, de par son sujet – non par son époque -, arrive à saisir l’ampleur de cette révolution, on peut aussi la découvrir par le biais des premières œuvres parlantes d’auteurs ayant fait leurs preuves. Et comme l’on s’est déjà intéressé à l’œuvre du prolifique Yasujiro Ozu, on découvre aujourd’hui son premier long-métrage parlant : Le Fils unique.

On le sait, Ozu n’est pas réellement un cinéaste du fond. Il n’a pas pour habitude de raconter de grandes histoires, tant de grands récits lui suffisent. D’un scénario qui n’est pas le sien, il se saisit pourtant encore une fois de toute la grâce cinématographique d’une relation parent-enfant et particulièrement de la figure de la mère, encore assez peu récurrente dans sa filmographie de l’époque. Cette figure de la mère, elle va de pair avec celle de son enfant pour qui elle s’est sacrifiée afin qu’il puisse aller au lycée et avoir un avenir à Tokyo. On les retrouve ensuite, tous deux, douze années après, et faisons le point sur la situation et la réussite de cet enfant à qui elle a tout donné.

Un nouveau film d’Ozu comme un nouveau prétexte pour dessiner l’impossible culturel, économique, social. Un impossible qui prend racine dans la différence structurelle entre la campagne japonaise, où la mère tisse de la soie toute sa vie, et ce Tokyo de 1936, encore bien loin d’être le Gargantua que l’on connait aujourd’hui. L’idée d’une promesse, qui ne tarde pas à devenir déception. Le réalisateur japonais filme le rêve qui s’effrite dans les yeux d’une mère tandis que son fils n’arrive plus à lui cacher la dure réalité de ce qu’il est devenu – professeur à mi-temps au Japon. Pourtant, sa vie n’est pas médiocre, elle est juste décevante au regard des promesses, des sacrifices. « Je n’aurai pas du venir à Tokyo » se permet-il même de déclarer à sa mère. Une vie moyenne à la campagne est justifiée, là où une vie moyenne à Tokyo, est un échec.

Mais c’est véritablement la forme qui nous intéresse là. Si ses premiers films ressemblent déjà tant à son auteur, c’est davantage pour leurs thématiques que pour la précision de leur traitement. Le propos est déjà là mais c’est avec ce film que l’on comprend enfin comment la sensibilité de la caméra de ce bon Yasujiro a pris forme. S’il filmait déjà au ras des tatamis, c’est dans ce film qu’il s’y pose suffisamment pour que cette idée prenne tout son impact. S’il contemplait déjà deux figures assises dans l’herbe et qui ne se disent mot, c’est dans ce film que ses figures deviennent personnages de cinéma. Comme s’il eut seulement fallu à Ozu un peu de verbe et un peu de musique pour insuffler à ses images déjà très belles, une âme folle au service du drame d’une époque, d’un pays au peuple lésé, mais dont le courage de vivre rayonne toujours.


Le Fils unique, de Yasujiro Ozu. Avec Chôko Iida, Shin’ichi Himori, Yoshiko Tsubouchi… 1h27. Film de 1936, sorti en France en DVD et Blu-Ray le 6 novembre 2019