Frères Ennemis : La mélodie des quartiers pauvres

Depuis quelques années, David Oelhoffen semble vouloir chambouler les productions hexagonales. Après avoir scénarisé « L’affaire SK1 » en 2013, et réalisé en 2014 « Loin des hommes » (adapté d’une nouvelle d’Albert Camus) , le réalisateur sort « Frères ennemis », son troisième long métrage. Loin des clichés, le film raconte l’histoire de dealers et de flics ordinaires, porté par un casting remarquable. 

Driss, incarné par Reda Kateb, est un agent de la brigade des Stups, plutôt solitaire. Pour faire tomber des trafiquants, il utilise Imrane, ami d’enfance lui même trafiquant. Lors d’un deal qui devait lui rapporter gros, Imrane se fait tuer. Manuel, le seul rescapé de l’attaque et associé du défunt se retrouve accusé d’avoir commandité l’assassinat et de cacher la drogue pour son profit personnel. Afin de se laver de tout soupçon, il va devoir faire confiance à Driss, et l’aider à mener l’enquête. Le flic rongé par la culpabilité, va tenter de s’acquitter de la dette morale qu’il a envers ses anciens amis. 

David Oelhoffen se défend d’avoir fait un film naturaliste. Pourtant il se dégage un sentiment de réalisme cru dans la plupart des scènes. La caméra portée filme les acteurs au plus près, évoluant dans des décors criant d’authenticité. Lors de la scène de retrouvailles devant la prison, on est au cœur de cette réunion de famille, avec les personnages, sous la grisaille. Ce ciel gris et bas qui recouvrira  la totalité du long métrage. Loin d’un romantisme flamboyant, le film dépeint la vie de petits dealers, entre peur et attente. On est surpris de voir Imrane et Manuel se comporter comme des pères aimants, doux, aux antipodes des voyous qu’on nous présente d’habitude. L’intrigue se passe essentiellement de l’autre côté du périphérique, ne montrant Paris qu’en de rares occasions. Flics et malfrats n’habitent pas des lofts stylisés ou des appartements haussemaniens, mais des logements modestes dans des HLM. Les personnages ont vécu dans la même cité, sont du même milieu social. Leur passé est commun, seule la morale les différencie. 

Dès le premier plan, le cadre est posé. Reda Kateb regarde par la fenêtre, l’air distant. Derrière lui, des hommes casqués, en gilet par balles montent les escaliers, arme au poing. Le décalage est frappant. Driss n’est pas à sa place. Et durant tout le film, le personnage n’aura de cesse d’essayer de la retrouver. Car le cœur du récit est là, « Frères Ennemis » raconte l’histoire de quelqu’un qui rentre chez lui. Mais contrairement à Ulysse, le voyage sera tout sauf beau et heureux. C’est rongé par la culpabilité que Driss se met en quête d’un foyer perdu. La filiation, l’entraide de deux personnages que tout semble opposer, David Oelhoffen creuse ici des thèmes qui lui sont chers. Mais cette étude de personnages s’avère un poil décevante, la faute à un manque d’éléments permettant d’appréhender la fracture entre Driss et Manuel. Leur amitié passée est évoquée sans jamais être approfondie. Mais on ne va pas bouder notre plaisir de voir Reda Kateb et Matthias Schoenaerts se donner la réplique. Notons aussi que c’est la première apparition au cinéma du rappeur Fianso, de son vrai nom Sofiane Zermani, et qu’on espère revoir bientôt tant son jeu est naturel. 

Avec ces personnages tout en nuances de gris, David Oelhoffen expose la fragilité de la famille qu’on se choisit, celle des amis, et montre qu’elle aussi, peut être dysfonctionnelle. Malgré la petite déception en sortant de la salle, et au regard de ses futurs projets, on ne peut qu’espérer une carrière brillante pour ce réalisateur qui se fait une place de choix dans un cinéma français de plus en plus prompt à offrir des choses nouvelles. 

Frères Ennemis de David Oelhoffen. Avec Matthias Schoenaerts, Reda Kateb, Sabrina Ouazani… 1h51
Sortie le 3 octobre

[CRITIQUE] Django : Un film sans fausses notes 

En 1943, Django Reinhardt fait swinguer le tout Paris avec ce qui s’appellera plus tard le « jazz manouche ». Parallèlement, ses frères Tziganes sont pourchassés et froidement abattus un peu partout en Europe. Malgré ses convictions et la liberté dont il jouit, il est contraint de fuir à Thonon-les-Bains avec sa femme enceinte et sa mère mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent en plein coeur de la guerre où,  la musique reste son dernier échappatoire. Histoire peu connue du grand public, Etienne Comar redonne toutes ses lettres de noblesse à un homme qui aura marqué l’histoire par sa musique et son combat.

Subtil mélange entre musique et drame

Des scènes d’ouverture qui vous marque il y en a peu. la dernière en date était celle de La La Land et bien désormais celle de Django entre également dans la danse. Dès les premières minutes, le ton est immédiatement donné entre ces Tziganes pourchassés comme de vulgaires animaux en pleine forêt et le guitariste Django, sous les feux des projecteurs à Paris et qui peut exercer librement son art. D’ailleurs durant une bonne partie du film Django semble bien loin des inquiétudes concernant l’extermination de Tziganes. Non pas que ça l’importe peu mais Django semble être un artiste au-dessus de ça, qui se retrouve dans sa musique et qui ne semble pas comprendre les enjeux lorsque Hitler est au pouvoir.

Le film oscille constamment entre ces moments de légèreté où Django est au sommet de son art et où les foules l’acclament et dansent, et ces moments de doutes et de peur. Django dénonce aussi l’absurdité de cette époque et des règles mises en place normalement en Allemagne concernant la musique. D’ailleurs comment parler du film sans parler de cette bande-originale enivrante, qui sublime la musique tsigane et qui sonne comme une petite bulle échappatoire dans la folie de cette guerre. Le choix de prendre de vrais musiciens pour entourer Reda Kateb donne d’ailleurs encore plus d’authenticité à ce film.

Difficile d’imaginer quelqu’un d’autre dans la peau de Django que Reda Kateb. L’acteur a travaillé tous les aspects de son rôle jusqu’à la mimique du handicap du guitariste, à croire même que c’était lui qui jouait réellement. De toute manière, est-ce qu’il y a quelque chose que Reda Kateb ne réussit pas hein ? A ses côtés, la belle Cécile de France l’accompagne dans un personnage fictif cette fois mais qui représente à lui seul la femme des années 40, élégantes et muses. C’est elle qui a sorti Django de sa condition pour l’amener au sommet même si tout du long du film il est difficile de réellement connaître ses intentions.

Attention, Django ne se réclame pas documentaire ou simple biopic. En se concentrant seulement sur ce moment charnière de la vie du guitariste, le film recouvre une période sombre de l’histoire et rend un bel hommage aux Tziganes disparus notamment en concluant le film avec un extrait de « Requiem pour mes frères Tziganes » une sublime composition d’où ressort toute la puissance que peut dégager la musique.

[CRITIQUE] Les Derniers Parisiens : Une belle plongée au coeur de Pigalle entre magouilles et embrouilles

Quand les membres du groupe de rap La Rumeur s’attaque au cinéma, c’est évidemment Pigalle et ses nuits agités qui sont au centre de ce premier long-métrage. Un point d’ancrage pour eux car c’est là dans le 18e arrondissement de Paris que tout se passe et que les transformations de la société sont les plus évidentes. Personne n’est vraiment gentil ni vraiment méchant, ils s’en sortent comme ils peuvent. Quand Nas sort de prison, il retourne avec son frère Arezki, patron du bar Le Prestige. Sauf que le jeune homme veut se refaire une réputation après ses déconvenues et ce bar semble être l’endroit parfait pour retrouver son « prestige ».

Une mise en scène sans frivolités

La caméra à l’épaule, on suit le quotidien de Nas, tout juste sorti de prison et qui est désormais obligé de travailler pour son frère dans son bar. Sauf que Nas a d’autres rêves que de passer sa vie à servir de la bière derrière un comptoir. Il veut retrouver sa grandeur et quoi de mieux que d’organiser des fêtes branchées dans le quartier de Pigalle ? Un quartier vivant où cohabite toutes les nationalités qui se réveillent une fois la nuit tombée.

Un peu à la manière d’Edouard Baer dans Ouvert La Nuit, Les Derniers Parisiens nous fait découvrir une nouvelle facette de Paris. Celle oubliée, Pigalle la nuit et ses habitants qui n’ont pas d’autres choix que de magouiller pour s’en sortir. Ils ne sont pas vilains, ils sont juste malins dans une société en constante évolution qui les laisse de plus en plus de côté. Quelque chose d’authentique en ressort à l’écran et c’est assez beau à voir.

Un trio de rêve

Reda Kateb,  Mélanie Laurent et Slimane Dazi, que demander de plus pour un premier long-métrage ? Le trio fonctionne à merveille, la douce Mélanie Laurent apporte une véritable fraîcheur tandis que le duo Reda Kateb et Slimane Dazi est explosif. Une nouvelle fois, Reda Kateb dévoile l’étendu de son talent et ce charisme inné qu’il dégage derrière ses lunettes de soleil et ce physique imposant qui nous oblige à l’apprécier instantanément. La plupart des seconds rôles sont tous des non-professionnels ce qui ne se voit vraiment pas à l’écran et ce qui donne encore plus d’authenticité à ce film.

Les Derniers Parisiens est un film qui tient à coeur à Hamé Bourokba et Ekoué Labitey, ça se voit, ça se ressent et ça fait du bien. C’est efficace sans jamais en faire trop et terriblement charismatique aussi visuellement qu’auditivement.

Ma note : ★★★★★

Arrêtez-moi là : Un film intense pour une fin décevante

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Que ce soit dans l’Astragale, Lost River ou encore Hippocrate, Reda Kateb a toujours démontré ses talents d’acteur. Désormais à l’affiche de Arrêtez-Moi Là, l’acteur campe le rôle de Simon Cazalet, chauffeur de taxi victime d’une erreur judiciaire. En effet ce dernier est accusé d’avoir kidnappé la fille d’une de ses clientes qu’il avait déposé le matin même. Toutes les preuves semble l’accabler alors que la justice n’est pas non plus de son côté. S’engage alors un véritable combat pour Simon afin de prouver son innocence.

Un film qui illustre parfaitement les failles qui existent dans la justice française. Un scénario en béton, réaliste (notamment la scène en cours d’assises, je n’ai pu m’empêcher de penser à L’Hermine avec Luchini) et prenant. Comment ne pas compatir au sort de Simon ? Victime d’une cruelle injustice qui lui a détruit toute sa vie. Une atmosphère étouffante, angoissante qui perd malheureusement en intensité notamment après le procès et le dénouement de l’histoire. Une vraie faiblesse dans la fin du film, alors qu’il aurait pu s’axer sur Simon et sa manière de reprendre sa vie en main, le réalisateur part dans des frivolités entre son avocate obnubilée par les dédommagements, son ex petite-amie qui revient après l’avoir lâchement abandonné ou encore l’histoire de son chat, son fidèle compagnon qu’il a remplacé par un lapin. Une fin bâclée et incompréhensible alors que tout le reste du film est excellent.

Ma note : ♥♥♥♥♥