Elle court, Ella. Des couloirs du Capitole où, lieutenante-gouverneure de son état, elle est propulsée d’une urgence à l’autre, aux sous-sols où s’épuisent les collecteurs de fonds de son parti, elle court. Ses talons hauts sont les percussions du mouvement perpétuel d’une trentenaire affairée et idéaliste. Affairée, son pas rapide, ses cheveux ébouriffés, tendrement remis en place par les doigts trempés de salive de son assistante Estelle (Julie Kavner) et ses sauts de puce constants entre mari intrusif, tante complice, chauffeur sympathique, père irrécupérable et frère reclus en témoignent. Idéaliste, ses plans pour apporter une aide concrète à ses concitoyens (concentrer les finances publiques vers l’éducation, générer des emplois en attirant de nouvelles opportunités commerciales, fournir des soins dentaires gratuits sponsorisés par les compagnies privées) ont la jolie naïveté des premières années de mandat, celles où l’épiderme résiste encore aux brûlures de la désillusion.

Elle court, Ella, entre un futur et un passé qui modulent son présent. À 34 ans, Ella McCay (Emma Mackey, étrange écho qui frôle l’homonymie) est en passe de devenir la plus jeune gouverneure de ce bout de territoire typiquement « East Coast » (un Rhode Island qui tait son nom mais qui se dissimule difficilement derrière ses bâtiments, ses rues et ses commerces) quand l’occupant actuel du poste, Bill (Albert Brooks) se voit ouvrir les portes du Secrétariat de l’Intérieur au sein d’une nouvelle administration. De quoi motiver Ella à enfin pouvoir mettre en application ses belles idées jusque-là contrecarrées par le statu quo permanent d’élus davantage concernés par leur réélection que par le quotidien de leurs électeurs.
Elle court mais cadence pédestre et comédie sont matières de rythme. Que l’on peine à suivre sans s’essouffler ou que l’on peine à sourire sans consternation, le constat est le même : professionnelle hyperactive et long-métrage nous laissent en plan. Ella McCay pose un problème de distance. Le premier palier de cette distanciation tient peut-être à James L. Brooks lui-même. La plume du cocréateur des Simpsons s’est autrefois distinguée comme affutée, directe, précise. « Give my daughter the shot!1» (Terms of endearment, 1983) ; « Now, if there is anything I can do for you… – Well, I certainly hope that you’ll die soon 2» (Broadcast news, 1987) ; « People who talk in metaphors oughta shampoo my crotch3 » (As good as it gets, 1997). Si quelques échos subsistent de ces saillies passées (« What is it going to take to get people to realize I’m changed? – Castration4! »), les relents d’une encre déjà fortement diluée ayant imbibé les éructations d’Adam Sandler dans Spanglish (2004) et la vulgarité (déjà anachronique en 2010) d’Owen Wilson dans How do you know sont notables. Les notes humoristiques des premiers Brooks s’appuient sur un timing des réparties qui n’attend pas que le spectateur soit à l’affût pour rire. La mise en scène enveloppe ces situations mais ne les surligne pas. Albert Brooks chantant du Cabrel dans Broadcast news devient immédiatement distinctif (le comique d’un solitaire éméché superpose le tragique d’un reporter délaissé). Ici, la caractérisation des personnages est sommaire, fonctionnelle et chaque tentative humoristique repose sur des piliers branlants. Woody Harrelson en père volage tentant de gagner le pardon de sa fille joue sur la note rébarbative du pathétique. Jamie Lee Curtis en tante solidaire est maladroitement saupoudrée comme une épice récréative sur un plat tiède. Ses interventions ne complémentent pas les scènes dramatiques (les retrouvailles après treize ans de dispute entre Emma et son père) ou décisives (Bill tentant de persuader Emma de démissionner après la révélation d’un scandale conjugal), elles les désamorcent. Tante Helen, en phase avec les contrariétés de sa nièce, donnant conseil et incitant aux exultations criardes (libération vocale grossièrement plantée en amont qui ne surprend plus lorsqu’elle survient) sautille de scène en scène en agitant le hochet distractif comme un chauffeur de salle se débat pour faire applaudir. Le divertissant devient diversion, l’accompagnement se mue en interruption. Les expressions faciales (lèvres tordues par la gaucherie pour Harrelson, yeux grands ouverts et moues tantôt boudeuses tantôt réprobatrices pour Curtis) deviennent gênante ponctuation, appel du pied marqué pour signifier l’intention comique.

Là où Brooks savait faire troupe (McLaine-Nicholson-Winger, Brooks-Hurt-Hunter, Nicholson-Hunt-Kinnear), les individualités s’accordent désormais laborieusement. En un plan ostentatoirement rapproché sur le A+ orné d’un « You can be a force for good 5» décerné à une dissertation sur la moralité en politique, on comprend qu’Ella est convaincue depuis l’adolescence de sa capacité à faire le bien autour d’elle. Qu’elle ait pu épouser l’homme vain et matérialiste qu’est Ryan (Jack Lowden) laisse donc circonspect. Le flash-back sur leurs amours adolescentes à coups de perruques ébouriffées n’aide ni à charmer, ni à convaincre. On cherche les traces d’une alchimie entre Casey, frère perturbé d’Ella (Spike Fearn) et Susan (Ayo Edebiri) dont l’hésitation à répondre à ses avances a poussé Casey à l’isolement. Sa reconquête expéditive dans une scène d’improbable compréhension mutuelle survient comme un étrange détour narratif, une séquence suivant son propre cours. L’interlude d’un trooper obnubilé par des heures supplémentaires utiles à sa famille mais nuisible à la communauté (hameçon pour pêcher l’inquiétude de la néo-gouverneure envers le bon usage des finances publiques) tente l’encart souriant mais n’aboutit qu’à une parenthèse embarrassante. Brooks brode son fil scénaristique sur des saynètes. Les ruptures de ton nouées au récit par souci de dynamisme empêchent un véritable ensemble cohésif. En forçant le trait (Fearn en caricature de geek asocial à la diction hésitante, Rebecca Hall peinte en deux courtes scènes en mère inquiète et épouse abusée, Becky Ann Baker en avide matriarche tirant les fils de la marionnette arriviste qu’incarne son fils Ryan), le réalisateur fait fi d’une authenticité dont notre adhésion au parcours d’Ella aurait bénéficié.
Dans ce nouveau film de ‘coulisses’ (après l’industrie du film pour I’ll do anything (1994) ou les journaux télévisés pour Broadcast news), le rideau levé sur l’exercice politique n’est qu’un décor dont le réalisateur semble vite se lasser. Certes, l’opposition entre les levées de fond téléphoniques, exécutées dans de sombres sous-sols sans âmes (close-up sur le visage dégoûté d’une employée exécutant ses basses tâches pour bien appuyer la veulerie du système) contraste efficacement avec le lumineux enthousiasme des bénévoles œuvrant en fin de film pour l’association d’Ella . Les deux scènes (d’inauguration et de première réunion de cabinet) qui cadrent Ella dans ses fonctions sont néanmoins plombées par un montage sectionnant l’énoncé de son programme et les réactions d’impatience ou d’ennui profond avec lesquelles son auditoire répond face à l’endurance de la gouverneure. Les hautes responsabilités occupées par Ella en deviennent insubstantielles. Brooks est plutôt motivé par les satellites de l’empêchement qui gravitent autour du personnage (un père cherchant le pardon, un mari voyant dans la promotion de son épouse une occasion d’élever son propre statut, un frère hésitant à s’ouvrir au monde). Présenter la difficulté d’une femme à confirmer sa place et ses idées dans un monde où le masculin est un bruit de fond tenace est bien entendu louable. Mais brosser rapidement et miner la crédibilité de la remarquable position qu’elle occupe érode le matériau dans lequel le personnage trouve sa force. Si l’interprétation solide d’Albert Brooks (les interactions d’Ella et de ce vieux briscard de la politique bien au fait du manège partisan mais restant sensible à l’altruisme de sa protégée sont savoureuses) sauve ce contexte d’une complète inconsistance, le scandale sexuel qui fait vaciller le mandat d’Ella est bien mince au regard des manquements éthiques auquel les sphères gouvernementales nous habituent. Comprendre vers quel pôle politique McCay se situe reste également hasardeux : un engagement pour des soins universel d’un côté, une rejection d’une légalisation des drogues douces de l’autre ; une passion pour un système éducatif adéquatement financée d’une part, une volonté de faire fleurir de nouveaux business de l’autre . Broadcast news respecte son socle journalistique. Ella McCay se fiche de son socle politique.

On s’interroge sur les choix de narration opérés par James L. Brooks. Situer l’action en 2008, hors du chaos quotidien généré par l’administration américaine actuelle le dédouane d’un clivage dont l’exploitation comique serait ardue. Mais considérer cette ère de transition démocrate (et de récession économique) comme une époque où « tout le monde s’aimait encore » frôle la faute de goût. C’est Estelle qui ouvre le film en narratrice, assise face à nous, indiquant qu’elle vient nous exposer « des faits » sur Ella McCay. Cette collaboratrice de confiance n’est pourtant que discrètement impliquée dans les déboires maritaux et familiaux d’Ella. Opter pour le point de vue d’une intervenante dont les principales relations avec l’héroïne sont essentiellement professionnelles n’est qu’un artifice s’appuyant sur la bienveillance et la voix chaude, rauque et empathique de Julie Kavner. L’auscultation d’une incommunicabilité qui prenait jadis source dans des traumatismes plausibles (l’inquiétude d’une mère pour la santé de sa fille dans Terms of endearment, l’arrachement au pays et à la langue natale dans Spanglish) est ici lourdement mise en place. Lorsqu’Ella lit pour son frère la définition du mot ‘traumatisme’ dans un dictionnaire une fois les adultères du père révélés, c’est Brooks qui force le spectateur à intégrer ce choc originel comme moteur de la motivation d’Ella à œuvrer pour le bien. Les intentions sont appréciables mais l’exécution est laborieuse.
Verum est difficile (la vérité est difficile) prévient le motto gravé dans le marbre du Capitole sur lequel le pas rapide d’Ella retentit. Le retour à une comédie sachant inviter le spectateur plutôt que de le prendre par la main l’est tout autant.
Ella McCay. Écrit et réalisé par James L. Brooks. Avec Emma Mackey, Jamie Lee Curtis, Woody Harrelson, Spike Fearn, Albert Brooks…1h55.
- « Donnez a ma fille son injection! » ↩︎
- Le patron (mettant son employé à la porte) : « Maintenant, s’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous… » L’employé remercié « Eh bien, j’espère certainement que vous allez mourir bientôt ! » ↩︎
- « Les gens qui parlent en métaphores devraient me nettoyer l’entrejambe! » ↩︎
- « Mais qu’est-ce que ça va prendre pour que les gens comprennent que j’ai changé? – La castration! » ↩︎
- « Vous pouvez être une force pour le bien! » ↩︎