Toronto étend sur ses 11 jours de festival une gigantesque cartographie cinématographique dans ses rues bondées. Avec environ 250 films présentés, rares sont les pays qui n’ont pas un petit bout de leurs talents à afficher sur les grandes toiles de la capitale ontarienne. Mais le savoir-faire local est également mis à l’honneur. Le premier ministre lui-même est de la partie : Mark Carney était présent lors de la première du documentaire de Colin Hanks consacré au trésor national John Candy, (John Candy : I like me). Bien que chaque début de séance rappelle que le festival se déroule sur les terres subtilisées à ceux qui les ont originellement foulées, il est assez étonnant de ne pas voir davantage de cinéma issu des Premières Nations (hormis Sk+te’kmujue’katik (At the Place of Ghosts) de Bretten Hannam, Blood lines de Gail Maurice ou le documentaire Ni-Naadamaadiz: Red Power Rising de Shane Belcour, la sélection semble assez limitée ). On se contente de naviguer à travers les provinces en espérant que les territoires trouvent meilleure représentativité à l’avenir. Et d’une côte à l’autre, c’est un patchwork assez étonnant que l’on redécouvre. De l’humour de situation au Québec, de la féerie en Ontario, du drame en Nouvelle-Écosse. C’est aussi un témoignage des identités multiples qui font le Canada qui s’offre à nous, du joual québécois aux racines jamaïcaines d’un torontois parti tourner en Belgique en passant par le ressenti des brises fraîches du port de pêche de Cap-Breton. Balade intérieure, en somme.
Cela faisait un petit moment que Philippe Falardeau n’était pas revenu en ses terres québécoises pour un long-métrage. Certes, le réalisateur a passé plus de deux ans sur des séries télévisées à succès dans sa province (Le temps des framboises, 2022 et Lac Mégantic : Ceci n’est pas un accident, 2023) mais pour un format long, il aura fallu attendre dix ans, en le voyant retrouver du même coup son chef opérateur des débuts, André Turpin (Congorama, 2006, C’est pas moi je le jure, 2008). Et le résultat tourne surprenamment un peu à vide. La subtilité de Congorama, le sens du rythme comique de C’est pas moi je le jure , la délicatesse d’exécution de My Salinger Year (2020) ou même la vitalité de Chuck (2016) semblent lointaines . Si un parti pris notable ressort de la mise en scène de Falardeau sur Mille secrets, mille dangers, c’est une volonté d’ancrer son film solidement dans la métropole québécoise. Dès les premiers plans, les vues aériennes de l’Orange Julep1 dominent puis Falardeau vient faire survoler ses drones au-dessus de l’oratoire St Joseph ou de la Biosphère du parc Jean-Drapeau. Lieux de culte de la malbouffe, de culte religieux ou de culte sportif (le parc Jean-Drapeau abrite aussi le circuit de Formule 1 où les personnages viennent se relaxer), le réalisateur s’amuse des rondeurs de ces constructions incontournables (l’architecture des grandes villes nord-américaines étant souvent réduite à ses droites verticales et horizontales), de leur gigantisme, de leur aspect imposant, comme si la ville elle-même participait aux angoisses d’Alain (Neil Elias Abdelwahab). Ce fils d’immigrés libano-égyptiens est sur le point de se marier avec Virginie (Rose-Marie Perreault) et à peine ses premières conversations avec son cousin et garçon d’honneur Edouard (Hassan Mahbouba) entamées, on comprend que l’événement tiendra davantage pour Alain de After Hours (Martin Scorsese, 1985) que de la carte-postale Hallmark.

Jonglant entre les époques (la jeunesse et l’adolescence d’Alain) et la temporalité (les encarts nous situant quelques minutes ou heures avant et après la cérémonie), la tentative de dynamiser la narration est notable. Falardeau et Turpin jouent aussi avec leur ratio d’image (1 :35 pour un présent oppressant, 1 :85 pour un passé ou toutes perspectives malgré les doutes et les premiers émois amoureux restent ouvertes) mais l’exercice est plus souvent artificiel qu’enthousiasmant. Le changement de point de vue lorsque les allers-retours dans le temps reviennent sur des séquences identiques, notamment, n’apporte aucune réelle plus-value, ne permet de véritablement reconsidérer le comportement des personnages ou la motivation de leurs actions. Ces outils de montage ne parviennent pas à chasser un sentiment de longueur qui pèse sur le film, particulièrement dans son dernier quart. Dans un tel entrelacement de personnages où le jeune marié se confronte à son cousin maladroit, aux déboires financiers et aux combines foireuses de celui-ci, à ses parents divorcés irréconciliables, aux figures de l’enfance qui n’ont cessé de le regarder que par le biais de ses douleurs et angoisses chroniques, on peut s’attendre à un foisonnement de répliques acerbes, de dialogues au cordeau, de performances remarquables mais Mille secrets mille dangers peine à convaincre. Si les acteurs principaux dégagent une certaine sympathie, leurs interactions ne font jamais naître de véritables coups d’éclats et jouent souvent (la mère envahissante, la petite amie d’Edouard excédée) sur un registre d’opposition de caractères très théâtral qui finit par lasser. Falardeau ne semble jamais trouver dans sa direction d’acteur un véritable tempo comique, qui ferait passer le spectateur du sourire timide au rire franc. Paul Ahmarani, en dentiste inextricable de ses traditions et préjugés force le trait et le talent de Rose-Marie Perreault, récemment remarquée dans Peau à peau (Chloé Cinq-Mars, 2025) est sous-exploité tant le développement de son personnage est sommaire. On retient surtout quelques jolis passages oniriques où l’envol des toitures de l’oratoire, de la grosse orange du Julep et de l’armature métallique de la Biosphère s’envolent dans le ciel montréalais, ouvrant au protagoniste à un avenir délesté du poids de ses inquiétudes.
- Gibeau Orange Julep : célèbre fast-food et attraction de bord d’autoroute urbaine montréalais reconnaissable de loin par son énorme bâtiment en forme d’orange. ↩︎
Une petite localité de Cap Breton sans histoire, où une communauté tissée serrée vit une existence plutôt paisible. Les travailleurs de la mine sont solidaires, les familles unies, et l’air frais de Nouvelle-Écosse semble même venir vouloir venir rosir nos joues de spectateur. Mais quand la fragilité des sous-sols exploités se fait trop dangereuse, c’est tout un secteur économique vital à la région qui disparaît et les solutions de subsistance s’amenuisent, poussant les plus honnêtes des travailleurs à revoir leur code d’éthique. Little Lorraine possède une charmante vibe 80’s. Le grain de la pellicule, le caractère rugueux des personnages (le bon gars solide forcé aux activités répréhensibles, le méchant sans scrupules), les interludes musicaux, on pourrait vite tomber dans le cliché et le télévisuel mais Andy Hines s’exécute avec une telle authenticité que son premier long-métrage fonctionne.

La ville de Little Lorraine est devenue malgré elle dans les années 80 une plaque tournante pour les trafiquants de cocaïne d’Amérique du Sud bien conscients qu’ils pourraient trouver chez les discrets néo-écossais une main d’œuvre docile. Alors que sa mine ferme, Jimmy (Stephen Amell) est confronté à un dilemme : partir travailler dans une mine plus lointaine au risque de sacrifier un temps précieux avec sa famille ou accepter l’offre de son oncle Huey (Stephen McHattie) de le rejoindre sur son bateau de pêcheur de homards. Avec le visage coupé à la serpe de McHattie (et ses faux-airs de Willem Dafoe) on se doute que l’oncle n’est pas seulement pêcheur par sa capacité récente à attraper les crustacés mais que la méfiance des villageois à son égard est bâtie sur un passé trouble. Rapidement, Jimmy et ses proches amis Jake (Steve Lund) et Tommy (Joshua Close) sont aspirés dans une spirale lucrative mais infernale vue d’un mauvais œil par le prêtre local (Sean Astin). La solidarité évidente de protagonistes tous admirablement dirigés par Hines, supportée par un casting d’amateurs dénichés sur place et l’amour d’un paysage battu par les vents, humide de vague et d’embruns, souligné par des cadrages qui laissent grand place aux environnements sublimes de la province, apporte une véritable identité au long-métrage. Ce qu’Andy Hines a filmé à Little Lorraine, il n’aurait pu le filmer ailleurs. Le climat en constant changement, la silhouette imposante des phares côtiers, ces mélanges gris-bleu-verts donnant l’impression que la Grande Bretagne a lancé des morceaux d’elle-même de l’autre côté de l’océan, donnent au film une atmosphère unique. Le scénario est construit sur une série de révélations et d’obstacles dans laquelle la moralité, la conséquence de décisions individuelles sur les cercles intimes et collectifs, et le regard divin insistant (de plans zénithaux à l’entrée de l’église aux scènes de confessionnal) s’affrontent. C’est un parcours narratif classique mais tracé avec l’exigence d’un bel artisanat (la direction artistique, jouant sur l’usure des coques, des planches, des corps lourds et des peaux burinées des habitants, créant une certaine latence qui tranche avec l’immédiateté contemporaine est brillamment menée). Au happy-end attendu, le réalisateur, usant du personnage du prêtre comme l’objet d’un confort vertueux puis comme barrière à l’expression d’une prise en main bien brute et bien humaine des choses, préfère une conclusion joliment amorale qui reflète une certaine réticence encore bien présente en Nouvelle-Écosse à parler pleinement d’une période ayant place pour un temps ce bout de Canada sur la carte mondiale de façon peu glorieuse. Alors que les corps, qu’ils soient du côté du bien ou du mal disparaissent, la province garde les traces sanglantes susceptibles de brouiller son image bucolique pour elle.
Pas de doute sur l’intention primaire de Clement Virgo pour Steal away. C’est bien un conte dans lequel celui-ci nous invite à rentrer. Son ‘Il était une fois’ affiché en carton d’introduction nous plonge dans un hors-temps où les costumes victoriens côtoient les véhicules des années 70, où ciels, étoiles et lacs souterrains s’entrecroisent et où les figures de princesses semblent davantage attentives aux enlacements des princes qu’à leurs contours charmants. Le réalisateur torontois a instillé un peu de sa Jamaïque d’origine en allant poser sa caméra dans une Belgique qu’il parvient à faire passer pour un étrange mélange d’Afrique du Nord, d’Europe du XVIIIe et de sud-américain pré-sécession. La fragilité de Fanny (Angourie Rice) coincée entre une grande mère quasi-muette et mystique et une mère étrangement envahissante dans la luxure d’un gigantesque manoir est mise à l’épreuve quand sont employées comme aide de maison Cécile (Mallori Johnson) et sa mère. À l’innocence de la blonde et sage Fanny contraste la vitalité et la liberté de jouir pleinement de son corps de Cécile. Quand un plan fixe s’attarde sur Fanny jouant du Piaf à la guitare, le montage s’électrifie aux danses tribales de Cécile. La rigidité d’un conservatisme ancien-régime se frotte à la sensualité des courbes d’une libertine ne laissant aucun travailleur du domaine indifférent, Rufus (Idrissa Sanogo) pivot commun du désir des deux jeunes femmes en tête.

Sous couverts de libertinage et d’éveil à la sexualité se cache cependant une réalité plus sombre. De sa mise en scène qui semble être tombée en amour avec ses décors naturels, Virgo explore la campagne et s’aventure dans les ombres inquiétantes des sous-bois, fait grouiller la vie dans les rues de sa ville fictive et s’enfonce dans les couloirs sombres d’appartements glauques, contemple les rives de lacs qui n’auraient pas déplu aux légendes arthuriennes et glisse sur les eaux de caves souterraines où les stalactites font échos à la lame que Cécile garde par méfiance sous son oreiller. Le réalisateur installe un virevoltement constant entre un monde solide et palpable et un monde mystérieux et insaisissable. Si les scènes oniriques souffrent parfois de quelques longueurs et d’effets visuels peu convaincants (le cerf numérique apparaissant en figure de bienveillance en forêt), le sentiment de rêverie, de balade somnambule déconstruite reste envoûtant. Mais derrière le rêve et la légèreté se cache une réalité crue. Celle des puissants, des propriétaires de terres en demande de ressources pour la cultiver, singeant l’acte de bonne foi en éloignant des familles de leurs pays d’origine instables pour mieux profiter d’une main d’œuvre docile. La secrète exploitation de la sueur et des corps des jeunes filles employées par la maîtresse de maison renvoie aux horreurs de l’esclavagisme. Ce sont ainsi deux approches émancipatrices que le cinéaste cherche à aborder derrière sa fable. L’émancipation de peuples forcés à travailler pour les dominants occidentaux et l’émancipation de jeunes femmes impatientes de se réapproprier leur corps. Avec deux interprètes magnétiques dont chaque plan rapproché sublime le grand regard, et une direction photographique splendide de Sophie Winqvist Loggins (lumière solaire fendant l’écran en deux, jeux de miroirs où les visages semblent sertis comme de précieux médaillons et pendentifs), Clément Virgo, évoquant le Persona d’Ingmar Bergman (1966) comme source d’influence, créé une œuvre qui ne s’embarrasse pas d’un trop plein descriptif mais reste thématiquement puissant ; un conte sensuel, sexuel et libérateur dont les images sont parmi les plus évocatrices du talent de composition de nos cinéastes canadiens contemporains.
Mille secrets, mille dangers de Philippe Falardeau. Écrit par Alain Farrah et Philippe Falardeau. Avec Neil Elias Abdelwahab, Rose-Marie Perreault, Hassan Mahbouba…1h59.
Little lorraine de Andy Hines. Écrit par Adam Baldwin et Andy Hines. Avec Stephen Amell, Sean Astin, Matt Walsh…1h55.
Steal away de Clement Virgo. Ecrit par Tamara Faith Berger et Clement Virgo. Avec Angourie Rice, Mallori Johnsson, Lauren Lee Smith…1h53.
[…] récurrence empathique infuse dans chacun de ses dix longs-métrages. Certes, les dialogues de Mille secrets, mille dangers ne sont pas aussi ciselés qu’espéré, la dynamique comique souffre d’un rythme inégal et le […]