[CRITIQUE] Alien : Romulus : Acide errant

En ouvrant son film sur un silence, un tapis étoilé où glisse une sonde de la compagnie Weyland-Yutani, Fede Alvarez révèle d’emblée sa note d’intention : Revenir aux sources. Revenir à l’effroi naturel que le vide stellaire porte en lui, qui rend toute échappatoire à une menace inattendue presque illusoire. Un silence spatial dont on nous disait déjà en 1979 qu’il empêcherait quiconque de percevoir le moindre cri. Note d’intention renforcée par l’enjeu de la première séquence : Tout comme Disney (qui interrompt d’entrée de jeu le thème de l’ex-Twentieth Century Fox) a récupéré la franchise du studio englouti pour en extraire un nouveau jus lucratif, la corporation qui exploite les richesses minières intergalactiques récupère les débris du Nostromo, dont l’Ellen Ripley incarnée par Sigourney Weaver fut la seule survivante, afin d’en puiser un nouveau potentiel. Qu’importe quel miracle a pu permettre à la suintante créature de Giger de survivre après son expulsion harponnée et sa carbonisation sous réacteur en conclusion du premier opus, la Weyland, Disney et Alvarez en isolent un Alien confortablement lové dans son cocon, bien décidé à ne pas se laisser étudier sous microscope sans imposer à ses vivisectionneurs mercantiles un macabre trip sous acide. La table (celle-là même où les repas finissent mal) est mise.

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

Alvarez poursuit avec Alien : Romulus deux explorations narratives et visuelles ancrées chez ses six prédécesseurs : Le capitalisme implacable et l’inévitable allégorie sexuelle d’une entité visqueuse qui pénètre et annihile.


L’esthétique choisie pour illustrer la mainmise de l’archétype de corporation malsaine qu’est la Weyland sur la colonie minière de l’étoile de Jackson lorgne pourtant du côté d’un autre jalon de la science-fiction posé par Ridley Scott : Noirceur humide et lumières fractionnée par des rideaux vénitiens ou baignant la rotation des pales des conduits d’aération rappellent l’ambiance poisseuse de Blade Runner. Le réalisateur utilise une imagerie renvoyant aux exploitations sociales du début du XXe siècle : un alignement de mineurs, canaris en main, s’enfonçant dans les entrailles d’une planète rendue vivable par qui n’a vu en elle qu’une autre matrice productive. La fumée épaisse sortant des cheminées comme les baraquements uniformes et monochrome du lieu définissent le soin avec lequel Alvarez et son équipe se sont appliqués à (re)construire cet univers esclavagiste. Il ne nous suffit que d’un travelling sur une allée huileuse pour en comprendre le contexte.
Une telle mise en place est nécessaire et justement exploitée pour faire germer le désir d’émancipation des jeunes protagonistes du long-métrage. Rain Carradine nous est présentée dans le rêve d’un ailleurs ensoleillé avant qu’une coupe franche ne nous la renvoie dans la grisaille de son environnement contraint. Une jeune femme campée avec une belle détermination par Cailee Spaeny dont le prénom évoque les éléments naturels qu’elle n’a jamais connus (Alvarez filme avec une belle intensité émotive les premiers regards de Rain pour son soleil lorsque celle-ci s’échappe de sa planète, en dévoilant d’abord les reflets de l’astre et les effets de la chaleur perçue sur son visage).

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

La caractérisation des compagnons d’évasion de Rain, qui l’entrainent en un point de départ campbellien pour l’aventure et pour des horizons plus prometteurs vers un vaisseau à la dérive contenant les caissons cryogéniques indispensable à leur fuite, reste sommaire : l’ex-petit ami, Tyler (Archie Renaux), dont l’intimité avec Rain n’est jamais pleinement illustrée ; la sœur de Tyler, Kay (Isabela Merced), secrètement enceinte, dont la fraternité avec ce dernier est difficilement palpable ; le cousin impulsif, Bjorn (Spike Fearn), uniquement construit sur une note revancharde envers les androïdes et la petite amie de ce dernier, Navarro (Aileen Wu), ersatz adolescent de la Vasquez d’Aliens. Dispensables chairs à xénomorphes, c’est davantage à la relation entre Rain et Andy (David Jonsson), “synthetic” programmé pour veiller sur elle, qu’Alvarez semble s’intéresser. D’Ash à Bishop en passant par Call, David et Walter, la saga a décliné ses figures robotiques en antagonistes pervers (Alien, Alien3, Alien: Covenant) et en alliés précieux (Aliens, Alien : Resurrection). Alvarez compile ces influences sous la même silhouette. Andy est tantôt protecteur de la jeune prolo, tantôt protecteur des intérêts de ses patrons, selon quelle puce lui est mise à l’oreille. La complicité frère-sœur présentée comme le cœur émotionnel du récit finit malheureusement par tomber à plat. Malgré l’alchimie notable des deux acteurs, Alvarez, à l’instar de la nature propre d’Andy, tend à filmer cette relation de manière mécanique (basculement des rapports de protection qui pivote sur les obstacles mis sur la route d’Andy ; rapports principalement construits sur le champ-contre-champ sans exploration de diversité de perspectives). Jonsson lui-même, certes n’incarnant ici qu’une machine évoluée, peine à véhiculer les émotions. N’est ni Lance Henriksen, ni Ian Holm qui veut.

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

Le premier élément flagrant de ce qui ressemble plus à un recyclage qu’une relecture vient justement de l’inoubliable acteur anglais, décédé en 2020. Après avoir abordé le vaisseau dérivant et expérimenté leur premiers bouche-à-bouche avec des face-huggers, les adolescents fugitifs retrouvent dans une salle opératoire une copie conforme du vicieux androïde d’Alien. Ash, nom précurseur d’extinction, devient ici Rook – au choix pièce d’échec (la tour) au déplacement uniquement latéral, ou corbeau freux porteur de mauvais présages. Au-delà de la démarche résurrectionnelle éthiquement discutable si, dans le premier film, l’officier scientifique artificiel représentait à la fois la violence corporatiste et la violence masculiniste (tentant de violer Ripley en lui enfonçant un magazine dans la bouche), Rook est ici un vecteur d’exposition (explication des motivations de Weyland à retrouver le xénomorphe, dévoilement des recherches visant à exploiter la bête pour mieux pérenniser l’efficacité productrice des humains, avertissement quant à la fatalité incontournable des câlins de son précurseur rampant), hormis peut-être dans une dernière phase de récit où il tente d’amadouer Kay pour prendre le contrôle du vaisseau. Alvarez tisse d’ailleurs à gros fils, via quelques dialogues rapidement expédiés, les exercices d’exposition relatifs au passif de ses personnages (la haine de Bjorn pour les androïdes faiseurs d’orphelins ; le passé amoureux de Rain et Tyler ; la maternité de Kay). Non qu’une foule de détails soient nécessaires à une juste mastication de ces denrées pour gourmandes créatures mais davantage de consistance aurait contribué à un attachement plus substantiel.

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

Le réalisateur puise et épuise en picorant continuellement dans les auges référentielles. Ash, le Nostromo ou l’enfilage discret d’une combinaison spatiale dans son dernier chapitre pour évoquer Alien, l’enseignement du maniement d’armes et la déferlante de bestioles hostiles pour Aliens, les plans débullés qui rappellent les vues subjectives d’Alien3, les séquences aquatiques et le final monstrueux pour Alien : Résurrection, l’huile noire providentielle pour ne pas trop laisser Prometheus et Alien : Covenant de côté. Le raccrochage à des composantes facilement reconnaissables est à double tranchant : On respecte Alvarez pour son amour du matériau originel mais le public se voit conforté dans sa douillette alcôve familière. Le paroxysme du procédé est atteint dans de maladroites répliques et dans leur illustration visuelle. À la façon du suspense et de la jouissance d’un pénalty réussi, Rook, visage rebranché face caméra, donne le temps nécessaire au spectateur pour suspendre ses grains de maïs soufflés en face de sa bouche avant de balancer le culte “You have all my sympathies”.


Alvarez offre la même pause prête à accueillir la goutte de sueur impatiente de l’admirateur trépidant lorsqu’Andy, avant d’occire un xénomorphe, lance le fameux “Get away from her (temps d’arrêt), you bitch (regard tourné vers nous pour une œillade navrante)”. Nostalgie maladroitement plaquée qui alourdit fortement l’ensemble.

Dans sa lecture sexuelle et horrifiquement génitrice, le réalisateur explore d’intéressantes pistes qui lui permettent également d’exploiter ingénieusement la géographie des lieux dans leur horizontalité (corridors) comme dans leur verticalité (cage d’ascenseur). Les couloirs de la station Renaissance et de sa section Romulus sont couverts d’un endomètre visqueux où le macabre cycle de vie xénomorphien s’exerce ; les sas séparant les arènes de l’action s’ouvrent et se ferment en sphincters absorbants ; Alvarez insiste par des plans de profil qui soulignent la dimension de l’intrusion sur la pénétration et l’extraction ruisselante du tube pondeur du face-hugger dans la bouche de ses victimes ; la caméra s’attarde sur le dard menaçant de la bête prêt à fouiller dans la chair. Mais là où Alien et Alien3 nourrissent un climat d’oppression propre aux agressions sexuelles, ces références autant phalliques (la morphologie de l’alien) que vaginales (la sortie du cocon) paraissent ici davantage décoratives.

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

Alvarez s’en sort mieux dans la description des capacités meurtrières des avides assaillants. Les face-huggers sont filmés avec vivacité, accompagnés de vifs mouvements de caméras accentuant leur rapidité. Leur aspect arachnide, formes grouillantes se déployant en masses envahissantes, est habilement mis en valeur par leurs surgissements (vers les protagonistes comme vers le spectateur), leur constante mobilité et la tension de leur attente figée avant l’attaque.


Qu’ils soient debout dans toute leur gluante présence, prêts à fondre sur leurs proies, ou rampant sur les cloisons, le metteur en scène sait magnifier ses xénomorphes (l’éclosion par étapes du monstre, tête, mains et protubérances apparaissant peu à peu, est délicieusement dérangeante) et parvient à exploiter l’intelligence de leurs stratégies assassines (en utilisant, par exemple, Kay comme proie pour forcer les adolescents à ouvrir une porte). L’acide qui coule dans leurs veines est manipulé de façon visiblement jouissive par le réalisateur, notamment dans deux scènes : L’une où Bjorn périt non par perfusion mais par dissolution, l’autre où Rain et Andy jouent avec la gravité de la station pour évoluer dans un couloir traversé par le fluide mortel issu des carcasses pulvérisées. La chorégraphie de taches de liquide blanchâtre qu’il faut éviter dans un conduit moiteux paraît porter en elle le symbolisme d’une course à la survie intra-utérine.

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

D’une mère apprenant la mort de sa fille au réveil d’un long séjour dans l’espace dans Aliens (pour sa version longue) en passant par la mère de substitution que devient Ripley dans le même film, des liens maternels entre le clone de Ripley et la créature d’Alien : Resurrection, à une héroïne qui se sacrifie en enfantant un monstre dans Alien3, la saga a souvent abordé la maternité et le réalisateur l’adresse ici de front. Cependant, hormis un certain suspens lié à la condition de Kay, Alvarez n’y apporte que l’originalité d’un rejeton mi-homme mi-xénomorphe dévorant sa mère avec l’avidité d’un Romulus tétant sa louve. Avec un design de l’hybride proche du néomorphe d’Alien : Resurrection et son visage évoquant vaguement les ingénieurs de Prometheus, ce dernier chapitre horrifique enfile jusqu’à l’expulsion finale du monstre les clins d’œil aux conclusions des films précédents.


C’est en cela que le bât blesse. Difficile de nier que la direction artistique de l’ensemble soit majestueuse. Effets pratiques, précision des décors (tuyauterie et rugosité des parois ont un rendu presque tactile), usure des costumes, vernis de vétusté des équipements informatiques des vaisseaux, maquettes joliment réalistes, photographie soignée toute en teintes rougeâtres, environnements sachant plaire à l’œil (les anneaux de l’étoile de Jackson sur lesquels la station s’apprête à se désintégrer offre une toile de fond faite de superbes perspectives), Alien : Romulus a définitivement été poli par de talentueux artisans. Mais où se place Alvarez sinon dans sa technicité et ses prouesses visuelles ?

Alien : Romulus (2024) – Scott Free Productions / Brandywine / 20th Century Studios

Scott, Cameron, Fincher (malgré tous ses déboires sur Alien3) et Jeunet, que l’on soit sensible ou non aux qualités de leurs films, ont tous su y insuffler leur personnalité. Fede Alvarez peine à imposer la sienne dans cette septième déclinaison. C’est esthétiquement enthousiasmant et, commun du genre, Alvarez manipule adroitement la claustrophobie des lieux et la soudaineté de l’horreur mais son film ne surprend jamais. La menace omniprésente du xénomorphe n’y est pas suffisamment renouvelée pour créer un nouveau niveau d’angoisse, la caractérisation sommaire des personnages n’apporte rien d’inédit pour véritablement susciter une emphase totale avec leurs destinées incertaines et les visuels, dans toute leur beauté, n’offrent qu’un luxueux cadre à la reproduction d’images marquantes du passé. Son titre même, Romulus, ne révèle qu’une référence mythologique vague, avec laquelle le récit ne parvient pas à faire corps.

L’élève démontre une remarquable admiration pour ses pairs et rédige sa copie avec attention. Mais plombé par des maladresses scénaristiques (expositions peu solides, interrelations des personnages manquant de conviction), par la lourdeur de ses dialogues (rabâchage paresseux de phases cultes, blagues d’Andy soulignant à gros traits ses sursauts de proximité humaine) et un montage qui hésite à forer davantage dans l’horrifique (fugacité du matricide final, sacrifice abrupt de Tyler), le film finit par ressembler à ces plats inspirés des plus grands chefs, composés des plus appétissants ingrédients, préparés avec obligeance, mais dépourvus de saveur propre.

Alien : Romulus, de Fede Alvarez. Écrit par Rodolfo Sayagues et Fede Alvarez. Avec Cailee Spaeny, David Jonsson, Isabela Merced… 1h59

Sorti le 14 août 2024.

2 Commantaire
  • 24/08/2024 at 21:21

    critique très bien écrite c’est un plaisir

  • 25/08/2024 at 00:38
    Stephane Michel

    Merci Antoine!

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