Et si pour une fois un film décidait de prendre son temps. Non pas que cela n’arrive jamais mais dans un monde où tout va toujours plus vite, où la quantité prime sur la qualité, il est de plus en plus rare de se retrouver face à une œuvre qui ne cherche pas à privilégier la rapidité de l’information à la bonne compréhension de celle-ci sans la parasiter par d’improbables rebondissements. L’intrigue et rien que l’intrigue, n’en déplaise au Trap de Shyamalan et à ses multiples pirouettes scénaristiques qui prennent le spectateur pour un demeuré. Ce n’est certainement pas du côté du cinéma hollywoodien qu’une telle pépite se trouve. Toujours plus grand, toujours plus fort, la subtilité tend à disparaître des blockbusters américains qui ne sont plus – ou presque – capables d’offrir un récit tout en finesse sans s’éparpiller. Le cinéma européen, quant à lui, parvient à nous en fournir de temps en temps, applaudis et reconnus par la critique comme le public – pour rester sur exemples récents, on compte Le vieil homme et l’enfant, Elaha ou encore 20 000 espèces d’abeilles. Cet été, c’est du côté de l’Inde que nous devons nous tourner afin d’apprécier la simplicité structurelle et la complexité sentimentale de Girls Will Be Girls, premier long-métrage de la cinéaste Shuchi Talati.
Mira, fraîchement nommée préfète en chef de son école, découvre ses premiers émois amoureux auprès de Sri, tout juste arrivé dans ce pensionnat bordant l’Himalaya. Par son nouveau grade obtenu, la jeune femme de 16 ans ne peut être assimilée à ses camarades. Ce titre pour lequel elle s’est battue en devenant la meilleure élève attire de nombreuses moqueries derrière lesquelles se cachent un sentiment de méfiance. Désormais Mira fait figure d’autorité sur les autres étudiants, véritable liaison entre le corps enseignant et les différents élèves du pensionnat. Elle n’évolue plus sur le même plan qu’eux : parfois noyée dans le flou de l’arrière-plan – grâce à l’utilisation judicieuse de focales courtes –, ses mises en avant ne l’isolent pas moins, les autres étant à leur tour imperceptibles.

Peu à peu Mira réintègre la même zone de netteté que ses amis car son histoire avec Sri la pousse à jouer avec les règles qu’elle est censée imposer aux autres. Le rapprochement avec ses camarades creuse toutefois un nouveau fossé bien plus compliqué à combler avec sa mère. Quand cette dernière se rend compte que Mira fréquente un jeune homme, elle adopte un comportement autoritaire bien que nullement castrateur. Elle force Mira à inviter Sri pour pouvoir le questionner sur sa personnalité et leur relation qu’elle ne souhaite qu’amicale. Girls will be girls, à l’image de Mira et Sri, prend son temps. Ce ralentissement est nécessaire afin que les adultes acceptent leur amitié et qu’ils puissent la faire évoluer vers d’autres perspectives. Ainsi moins d’ellipses narratives, Talati impose une durée de chaque plan et chaque séquence pour rendre compte de l’attente dans laquelle se trouvent les jeunes amoureux. Les libertés se gagnent et la surveillance s’estompe. La mère de Mira se fait moins présente, faisant preuve de souplesse à l’image d’une coupe qui la montre seule en bas pendant que sa fille et Sri sont dans la chambre à l’étage. Les jeunes découvrent la sexualité d’une façon progressive et graduelle. De longs échanges de regards, un baiser à la volée à l’abri des yeux environnants, des premières caresses pendant une session de révision scolaire… Shuchi Talati filme avec pudeur les diverses premières fois et la maladresse qui les accompagnent. L’action est décadrée, interceptée en partie seulement par la caméra qui nous laisse, tour à tour, voir un bas, une épaule, un visage. Cette évolution de la relation se réfléchit, se prévoit et donne des séquences qui laissent à sourire comme lorsque les deux tourtereaux se retrouvent à la médiathèque pour faire des recherches sur la contraception, les organes et les positions sexuelles. Ensemble, ils contournent les diktats qui entourent les questions de sexualités en Inde et l’oppression qu’ils représentent pour les adolescents.
Le fait qu’ils fassent ces recherches seuls et eux-mêmes n’est pas anodin. Dans un esprit de pur conservatisme, l’Inde a décidé au début des années 2010 de relever la majorité sexuelle de 16 à 18 ans. Toute relation sexuelle d’un majeur avec une personne en deça de cet âge peut donc être qualifiée de viol mais la capacité pour les adolescents d’être responsables de leur propre sexualité n’est nullement prise en compte en renvoyant directement celle-ci entre les mains de la justice. La relation conflictuelle entre Mira et sa mère n’en est que plus logique, les parents se retrouvant dans une position liberticide en tant que rempart pour empêcher leur enfant de tomber dans des situations compliquées, pouvant leur échapper. Cela s’accompagne d’un manque d’information à ce sujet : une grande majorité des établissements scolaires ne prodiguent aucun cours ou ateliers d’éducation sexuelle, condamnant les jeunes, comme Mira et Sri, à expérimenter et découvrir en catimini. Loin de se reposer sur des seules problématiques de représentation, Girls will be girls a au moins un mérite, celui de faire se demander comment le deuxième pays le plus peuplé du monde peut être autant en retard sur des questions de santé publique si essentielles.
Girls will be girls de Shuchi Talati, avec Preeti Panigrahi, Kani Kusruti, Kesav Binoy Kiron…1h59
Sortie le 21 Août 2024