Lorsque Piper et Andy (Sora Wong & Billy Barratt) découvrent le corps de leur père étendu au sol, nu, les yeux emplis d’une terreur indicible, Bring her back impose au spectateur un rapport au deuil obsessionnel. Le deuxième long-métrage des frères Philippou témoigne de cette mort qui, inexorablement, nous attend, de son imminence et de l’urgence de se confronter à cette nécessité, de la regarder en face, sans détour. Quand bien même son dévoilement est progressif, nous est souvent révélé par un contre-champ habité par un regard d’abord tâtonnant, il se révèle bientôt happé par la sidération. Dans cette salle de bain envahie par une épaisse vapeur, notre vision est handicapée, provoque l’appréhension de l’inéluctable. Les frères Philippou n’ont pas l’intention de masquer leurs velléités horrifiques, cet écrin qui nous met face à ce que l’on ne veut/peut pas voir en créant une inquiétante porosité entre les deux concepts. Les organes qui permettent de voir sont d’ailleurs au centre de ce tissu symbolique. Ils font défaut à Piper mais aussi et surtout à son interprète Sora Wong, et dysfonctionnent quelque part sur le spectre de la déficience visuelle, ne lui permettant de ne distinguer que les formes et la lumière. Ainsi, Piper se trouve contrainte de vivre avec ce manque qui implique nécessairement un deuil régulièrement réactivé : il faut apprendre à vivre non pas sans mais avec.

La caméra des Philippou capture cette vérité avec tendresse et pudeur : les doigts courageux, attentifs et attentionnés de Piper découvrant les environnements, ses oreilles à l’écoute du moindre bruit, sont accompagnés par tant de travellings en gros plan qui parcourent les murs et les rampes – en ne cadrant jamais ce qui se trouve devant elle -, par une très faible profondeur de champ nous permettant de plonger de manière sensitive dans sa perception du monde. Nous comprenons que cette déficience ne retire en rien à cet organe sa vitalité malgré le fait qu’il ne puisse pas remplir sa fonction. Les yeux deviennent une omniprésence du cadre : ceux d’Oliver (Jonah Wren Phillips), étrange enfant du foyer d’accueil où se retrouvent nos deux protagonistes, dont le vide laisse entrevoir la captivité d’une âme tourmentée, en cage dans son propre corps. De son vrai nom Bird, le parallèle est évident. C’est également l’œil d’une jeune fille sans vie que le même Oliver dévore sur son corps glacé. Le fait de voir ou de ne pas voir ne constitue pas qu’un simple fait organique mais est affaire de perception ou d’aveuglement psychique.
L’horreur a cela de vital qu’elle nous confronte à des points aveugles, nous tient en joue, nous force à détourner le regard de nos certitudes rassurantes, nous pousse, dans son propre cadre, à justement nous aventurer hors du nôtre pour nous triturer là où ça fait mal, nous extirper d’une torpeur malsaine et nous éveiller à une angoisse libératrice. Cet aveuglement existentiel propre à notre condition, Bring Her Back nous le fait ressentir au plus profond en suscitant une appréhension fondée sur le manque d’images. Lorsque ces dernières finissent par foisonner, il devient impossible de s’y dérober. Laura (Sally Hawkins), psychologue aux méthodes peu conventionnelles et propriétaire du foyer d’accueil devenu désormais lieu principal de l’action, endeuillée par le récent décès de sa fille Cathy – le corps dont Bird picore le globe -, n’a pas cette chance ! Les Philippou ne veillent pas sur elle – comme ils le font avec le spectateur – pour la rappeler à cette tragique mais nécessaire réalité, ils la laissent errer dans son enfer mental : elle demeure dans le déni, un confort atrocement douloureux dans lequel elle se complaît tout en se convainquant du contraire. Le personnage n’en est que plus trouble quant à ses intentions, soufflant continuellement le chaud et le froid et les Philippou, toujours près des corps et des visages, saisissent le moindre de ses sourires, sincères et doux, mais aussi ceux qui soudainement se crispent, trahissant l’existence de coulisses émotionnelles plongées dans les ténèbres. Son regard posé sur Piper est épié, révélant une tendresse anormale, morbide ; ses gestes trop assurés témoignent d’une intimité inquiétante et intrusive à laquelle l’adolescente tantôt échappe in extremis, tantôt s’y trouve prise au piège.

Les Philippou figent dans une insupportable durée ces intenses instants de malaise, laissent les plans et les séquences s’étendre plus que de raison afin de pouvoir nous donner à contempler la frustration violente que Laura peine à masquer. Le spectateur se retrouve dans cet espace inconfortable entre empathie – lorsque Laura se livre avec une lucidité touchante lors de la veillée funèbre – et terreur – lorsqu’elle embrasse une monstruosité profondément humaine en exerçant une emprise passive-agressive aux conséquences meurtrières. Ce qui se cache derrière le fragile voile des apparences que Laura ne cesse de recoudre, Bring Her Back nous le pose sans détour quand, au terme de cette soirée de confessions, elle verse sa propre urine dans le lit d’Andy pour faire croire à un syndrome d’énurésie : la séquence se révèle tétanisante, nous propose de passer de l’autre côté, de nous donner à voir ce qui devait demeurer caché. Justement Oli, dont on découvre qu’il est un enfant kidnappé, s’impose comme un reflet déformé, catalyseur de tous les regrets de sa ravisseuse, de sa culpabilité ainsi que de l’ensemble des illusions dont elle se berce. Comme elle, il est un enfant monstrueux, captif de sa condition, carburant au désir irrationnel, consumé par la frustration de sa condition, détruisant tout autour de lui ; le parallèle est nourri par la body horror – genre exprimant la déchéance et la dégradation horrifique et outrancière des corps – , lorsque celui-ci adopte un corps en pleine gestation, portant littéralement l’espoir morbide de Laura en lui, et se trouve définitivement scellé par une blessure : après s’être mordu le bras, il arrache un bout de chair à Laura… exactement au même endroit.
Le titre prend un certain sens : au-delà de son embarrassante traduction française Substitution qui fait le focus sur le dispositif horrifique – Laura tente de réincarner sa fille dans le corps de Piper -, ce her de Bring her back fait bien référence à Cathy et donc à l’impossibilité du deuil. Mais au-delà de ce simple fait, la substitution parcourt également le film dans ses mécaniques psychologiques : Laura qui substitue Piper à Cathy mais également Andy et Piper cherchant dans Laura une mère de substitution ; Oli quant à lui incarne une forme de substitut à la frustration de Laura. Quand cette dernière, après être parvenue à évincer définitivement Andy, assume pleinement aux yeux de Piper ses velléités maternelles, elle la rejette. S’en suit un violent affrontement qui s’achève dans les eaux troubles de la piscine dans laquelle Cathy s’est noyée. Piper réussit in extremis à fuir et Laura, soudainement lucide, décide de tout arrêter. Il faut attendre le dernier plan zénithal vertigineux au centre duquel Laura enlace le corps sans vie de Cathy dans la piscine pour que le cercle se brise : sous une pluie battante lui offrant peut-être une rédemption, la caméra s’élève doucement dans le silence, rompant brutalement avec le chaos assourdissant. Les deux âmes jusqu’alors en peine se réunissent, ne se retrouvent pas dans la vie comme elle l’aurait souhaité mais dans le mystère de l’après. Bring Her Back ne donne jamais à voir ou même à entrevoir ce qui se trame de l’autre côté. Les fulgurances graphiques n’exposent pas vraiment de manifestations surnaturelles qui ne pourraient pas être expliquées de façon rationnelle. Toute la mécanique de substitution à laquelle on assiste dès les premières secondes – quelques images VHS tremblotantes, ténébreuses et granuleuses, enchaînant les jump-cuts brutaux produisant l’inquiétude du prochain plan – n’en dévoile que le minimum pour faire carburer l’imaginaire tout en distillant une porosité malaisante avec le réel.

À la manière d’un Shinya Tsukamoto nous assénant avec Tetsuo, the iron man (1987) un visionnage douloureux mais promettant un mieux-être (oserait-on dire un bien-être ?), Bring her back est un de ces long-métrages dont il convient de subir les assauts, aussi durs soient-ils, non par masochisme mais dans une optique de libération. Le voir, c’est observer un miroir déformant de nos non-dits, de ces dialogues se refusant à dire ce que le corps, presque mécaniquement, dans toute son inquiétante étrangeté, finit par exprimer. Il faut se pencher sur le traitement graphique de l’horreur jamais complaisant, toujours signifiant. Les dents se déchaussent, gencives et lèvres sont lentement attaquées par un couteau aiguisé, la peau est arrachée, se décolle longuement des chairs sans contrechamp rassurant ! Oliver dévore tout ce qui l’entoure au point culminant du processus, semble littéralement pourrir de l’intérieur et contamine son extérieur jusqu’à la nausée ; l’enfant souffre le martyr, son corps convulse, ses yeux se révulsent, quelque chose palpite dans ses entrailles, gonfle son ventre, demande à sortir immédiatement. On ne saurait nier aux Philippou le goût de ces props bien sales qui poussent à tourner de l’œil mais cette dialectique de la monstration et de la suggestion, alternance du cru et du figuratif inquiétant sont avant tout un moyen de suggérer autre chose, de bien plus éprouvant, pernicieux et intenable. Derrière ces automutilations que s’inflige Oliver, traitées sans détour au moyen de gros plans qu’on choisit de faire durer, cette envie irrépressible de tout manger y compris soi-même constitue une très belle métaphore d’un deuil se nourrissant des autres et de lui-même. Le gore ici n’est jamais satisfaisant, festif ou cathartique, il est extériorisation intenable d’une intériorité moribonde, il incarne ainsi une agonie insupportable, un entre-deux mouvant et insaisissable, presque l’expression de la durée au sens où l’entend Bergson, celle qui se situe entre deux images, entre deux états, une métamorphose en train de se faire, entre la vie et la mort, littéralement de mort-vivant, tout cela faisant écho à l’état psychique de ses protagonistes.
Le long-métrage ne cesse de communiquer avec celui qui le contemple et le subit. L’usage de plans d’ensemble en plongée totale fait apparaître ce que l’on ne peut percevoir à une échelle de plan moindre : le cercle tracé par Laura entourant la maison emprisonne spirituellement et physiquement Oliver, la piscine triangulaire dont le cadre ne parvient pas capturer les pointes questionne la possibilité d’une véritable élévation. Plus serré, Laura, en gros plan, dessine des cercles en posant des intentions malsaines, sur le front d’Oliver pour sceller le sortilège lorsqu’il perd en puissance parce que le cercle, plus large, a été franchi… Lorsqu’elle entoure son visage sur la vitre d’une autre figure circulaire faite avec son propre sang, la caméra suit son index se mouvoir sur le verre comme si elle était également investie de ce pouvoir soulignant le pendant magique, maléfique du cinéma. Cette herméneutique géométrique simple, convoquant le cercle comme boucle sans fin, de laquelle on ne peut s’extirper renvoie irrémédiablement au deuil alors que le triangle propose une possible libération, ascension… mais Sisyphe n’est pas loin et la (re)chute une fois le sommet atteint imminente. Et pourtant, le sommet atteint par le film n’est pas tant à chercher du côté de son expression graphique, dans ces formes explorées par sa forme, dans ce qui est montré somme toute, mais bien plus dans sa dimension thématique.

Ce que le long-métrage révèle, c’est la véritable incarnation du déni, celle qui se passe de dialogues, transpire de chaque image mais qui à terme finit par s’en affranchir. Nous plongeons dans d’autres coulisses plus profondes et obscures encore dans lesquelles se terre l’intenable vérité, celle des mauvais traitements que le père d’Andy lui faisait subir : leur relation est mise en place dans un mouvement de déconstruction alors qu’elle n’a jamais été construite. L’écriture retorse ménage ces territoires inconnus, des angles morts que le spectateur est invité tacitement et intuitivement à remplir. La découverte de ce corps en introduction force empathie et idéalisation, nous sommes jetés dans l’urgence de la tragédie sans rien en savoir… Lorsque Andy raconte à Laura les sévices subis, la dissonance brutale, inconfortable et désespérée pousse au dégoût le spectateur déboussolé qui aurait préféré demeurer dans l’ignorance. Cette façon syncopée d’amener des informations parce que l’on a été précipité in medias res, de faire subir l’explosion de la safe place bâtie se retrouve dans Talk To Me, précédent film des réalisateurs, dans lequel la relation entre Mia (Sophie Wilde) et ses parents – l’une décédé, l’autre incapable de faire son deuil – se découvre par à-coups, arythmiques et violent, très difficiles à encaisser. Beaucoup d’éléments restent dans l’ombre, l’on est immergé en plein cœur d’un drame familial dont les symptômes nous sautent aux yeux et pourtant nous sommes incapables d’en comprendre les tenants et les aboutissants. En miroir, les personnages des deux films se trouvent confrontés à un autre foyer avec sa propre histoire tout aussi opaque pour qui n’y a pas grandi et dont il convient de saisir les dynamiques, de mettre à jour les non-dits. Bring Her Back, davantage encore que son aîné, construit et déconstruit, et peut-être même l’inverse, un jeu de poupées russes dans lequel le vertige émane de l’impossibilité de comprendre autrui dans sa souffrance, de son incommunicabilité pure et simple.

Bring Her Back s’achève. Il nous laisse déboussolé, éprouvé et exsangue. Ce n’est que le début. Ce qui nous pousse à écrire sur un film, c’est certainement que, quelque part, il nous hante, il devient un compagnon de route pas toujours aimable mais absolument nécessaire pour ce qui nous est arrivé et ce qui nous arrivera. Le deuxième film des frères Philippou nous hante mais hante aussi notre époque, et certainement est-ce elle aussi qui le hante. Il use du fantastique et du conte horrifique pour nous entretenir d’un monde en pleine mutation dans lequel les langues se délient, pour que les non-dits soient dits sans retenu, pour que ce qui est demeuré jusqu’alors à l’intérieur explose dans un mouvement périlleux mais salutaire. Bring Her Back use du détour narratif non pour que nous nous dérobions au réel mais pour que nous y fassions face, que nous accueillions cette souffrance comme constitutive de ce que nous sommes. Le processus de reconstruction d’un individu ne peut se passer de cette étape, de cette double nomination/reconnaissance de nos démons comme centre névralgique de l’exorcisme. Dans un monde qui verbalise ouvertement sa volonté de libération de la parole, cette affirmation par la pensée revêt un sens tout particulier, et chacun peut puiser dans le réel des manifestations concrètes de ce de quoi nous entretient Bring Her Back. En cela, le long-métrage des Philippou est peut-être bien plus optimiste qu’il n’y paraît lorsque Piper, emmenée par un conducteur l’ayant croisé lors de sa fuite, écoute le message d’Andy laissé sur son téléphone juste avant sa mort, nommant enfin l’horreur pour la sauver.
Bring her back, écrit et réalisé par Michael et Danny Philippou. Avec Sora Wong, Jonah Wren Philips, Sally Hawkins… 1h39
Sorti le 30 juillet 2025