Nouvelles époques, nouveaux signes d’une réminiscence maladive de l’industrie américaine. Cinéma d’exploitation, cinéma-nostalgie, cinéma-pompier, cinéma-suceur, les qualificatifs sont nombreux pour un écrin finalement assez similaire dans ses intentions : réanimer le sentiment de confort du/de la spectateur·ice et surtout reproduire un succès financier. Tellement de comptes sont à rendre (comprendre que trop de flouze est brassé ?) que les exécutifs utilisent les dispositifs les plus simples pour continuellement relancer la machine. Le cinéma tourne en boucle depuis sa tendre existence et il nous serait absurde de nommer ce mal comme celui d’aujourd’hui. C’est sa surproduction et l’accès à une médiatisation plus vive qui nous fait remarquer les sévices mais on sait que comme quand on retrace ces périodes où l’on se persuade que l’art du grand écran ne se targuait que de propositions vertueuses, dans une vingtaine d’années, tous ces mauvais films que l’on croise à chaque bout de route seront oubliés. L’histoire écrème puis recycle, la queue du serpent a décidément beaucoup de mâche.
Les symptômes sont faciles à déceler et constatés par tou·tes : suites à outrance (jusqu’aux plus impensables comme Spinal tap II : The end continues), remakes à toutes les sauces (La guerre des roses, pourquoi ?), franchises essorées jusqu’à plus soif (le filtre meta appliqué à Souviens-toi l’été dernier, meilleure comédie de l’été). Mais d’autres propositions, d’apparence plus originales et que l’on vante pour leur non-appartenance aux catégories prémentionnées, opèrent le même jeu de dupes en ce qu’elles ne font que reproduire des codes proches de certains auteurs très appréciés. Ce diagnostic-là, on a commencé à l’entrevoir dès Sale temps à l’hôtel El Royale (2018) qui se joue d’une narration bardée de quiproquos et d’un huis-clos où le but est de faire exploser les faux-semblants. Nous sommes en pleine tentative de retrouver le Tarantino de Reservoir dogs (1992), les frères Coen de Barton Fink (1991)/Fargo (1996). Ce qui n’est en rien un mal, surtout dans un art protéiforme mais ici il s’agit de singer, pas d’exister et ces personnages archétypaux-là, faussement cool et iconisés à l’outrance par une caméra débonnaire et des dialogues sur-écrits cherchant plus le clash que le sens, ne sont que des coquilles vides qui ne reflètent en rien une contemporanéité.

Une tare que les concernés semblent aussi adopter quand Ethan Coen nous gratifie de l’immonde Drive-away dolls (2024), auto-parodie plus gênante qu’enivrante. Récemment, des clones issus du même moule se sont fait remarquer. LaRoy, Texas ou Last stop : Yuma county en tête, jumeaux quasi-identiques qui multiplient les rebondissements outranciers, les gueules d’acteurs burinées et les moments pénibles à passer. On ne saurait trop en tenir rigueur à Drew Goddard (ajoutez un D, ça retire le talent, qu’ils disaient), Shane Atkinson et Francis Galluppi : réalisateurs à la petite semelle, loin d’être des auteurs – en devenir, espérons ! –, il n’y a pas autre chose à attendre d’eux qu’un cinéma de fanboy qui tripote ses joujoux préférés. C’est quand la même démarche vient d’un auteur établi que la surprise est d’autant plus grande, accompagnée de la curiosité qu’elle suscite : de lui, on n’attend pas une simple redite, on imagine une relecture, une pensée au goût du jour, quelque chose qui sera tangible dans le miroir qu’il lance, en reprenant ses pairs, avec ses propres thématiques.

De prime abord, on pourrait ne pas se plaindre de mettre de côté les obsessions de Darren Aronofsky, tant sa moraline ultra-puritaine qui exige de ses personnages qu’ils deviennent des martyrs christiques pour obtenir la rédemption – ou la mort noble – a atteint des sommets d’effroi, notamment après l’horrible The Whale (2022) où l’absence de foi se traduit par la monstruosité des corps. Quand il n’est pas en train de montrer littéralement son adhésion à la logique du péché originel – Mother! (2017) –, son cinéma est avant tout une épreuve de culpabilisation des êtres, une manière de critiquer non pas les systèmes qui les engendrent mais de pointer le doigt sur l’individu qui, par rejet d’une parole unique, a jeté sur lui-même l’opprobre. Un sentiment confirmé dès ses débuts quand l’infect Requiem for a dream (2000), à grand renforts de fausse stimulation rythmique et d’images pensées pour n’être que choc, ne montre que les dégâts de diverses addictions (télévision, drogues dures, etc.) mais ne réfléchit pas leur essence – et surtout n’aime pas les personnages qu’il met en scène. Mais retourner voir un de ses films, c’est accepter le pacte passé avec lui. D’autant qu’ici, ce Caught stealing est de l’aveu du cinéaste une proposition plus personnelle qu’il n’y paraît, moins trip régressif que plongée dans une jeunesse oubliée qu’il souhaite réincarner.

Alors on se surprend, dès les premières minutes, à chercher quelques miroirs çà et là pour comprendre ce qui, dans ce scénario signé Charlie Huston, a pu attirer le réalisateur de Black swan (2010). Il y a bien le personnage principal, Hank (Austin Butler), barman en proie à la beuverie facile qui, suite à une altercation avec des mafieux russes, se retrouve privé d’un rein, l’empêchant de remettre une goutte d’alcool à ses lèvres sous peine de passer l’arme à gauche. Conflit intérieur réanimé par une petite amie, Yvonne (Zoë Kravitz), travailleuse de santé qui lui rappelle qu’il faut se responsabiliser pour ne pas perdre la vie et son couple, et réglé par le choix d’une eau gazeuse en fin de long-métrage pour montrer qu’Hank a compris. Quelques éléments subsistent mais c’est bien l’entourage – le quartier gangrené par les mafias locales et la police corrompue, le voisin punk britannique (Matt Smith) qui bien que sympathique fricote avec les mêmes gangsters pour quelques dollars de plus – qui est la source des dangers. On pourrait tenter, pour forcer le trait, de lier le sacrifice d’Yvonne, assassinée par l’un des poursuivants de Hank, à la séquence où ce dernier perd le contrôle par l’ébriété, mais il est clairement établi que l’événement aurait eu lieu sans cela au vu du sadisme des concernés. Doit-on blâmer Hank de ne pas avoir eu les moyens de se payer un meilleur appartement dans un meilleur quartier ? Rien n’est moins sûr.

Caught Stealing s’éloigne des récits initiatiques propres au cinéaste et s’apparente plus à un After hours (1985) sous poudreuse – référence loin d’être anodine puisque le patron du bar où travaille Hank est incarné par Griffin Dunne, héros des mésaventures du film de Martin Scorsese. Mais qu’on ne se méprenne pas, la lourdeur fait partie des essentiels d’Aronofsky et ici, cette dernière se retrouve dans cette manière “nouvelle” d’aborder sa fresque à tiroirs rebondissants. Ces traits, communément aux exemples précédemment cités, sont ceux qu’il puise justement chez les mêmes Tarantino et Coen, dans sa manière d’aborder chaque séquence avec un absurde de situation, dans sa manière de traiter chaque personnage comme un élément unique qui doit plus imprimer la rétine qu’avoir une réelle construction. Une scène romantique entre Yvonne et Hank doit se terminer par un acte sexuel sous lumière tamisée où Zoë Kravitz se pare d’une apparence féline pour donner à l’image un cachet qui claque. Les dialogues entre Hank et Roman (Regina King), la flic aux intentions troubles, sont accompagnés de citations à la recherche de la réplique qui pète. Les gros plans à travers des judas dignes du Trainspotting (1996) de Danny Boyle déforment les gueules cassées des gangsters pour accentuer leur archétype violent. Tout s’aligne pour créer une dynamique du cool, un film d’action jouissif qui se savoure sans penser aux conséquences, “le cerveau à côté” comme dirait l’autre. Sauf que Darren Aronofsky n’est pas quelqu’un de cool et sa tentative de s’approprier le ton d’un autre fait que chacun de ces effets se remarquent comme un point flagrant sur la toile, pas comme un ressenti intérieur qui emporte.
Il y a forcément des moments qui prennent, une réplique qui, dans le flot balancé en continu, finit par nous faire esquisser des rictus. On pense au duo improbable que forment Schmully et Lipa Drucker (Vincent D’Onofrio et Liev Schreiber), deux juifs ashkénazes – on a dit que les Coen étaient dans le coin – inclus dans le grand banditisme qui prient Dieu pour leur réussite avant d’aller massacrer à l’uzi l’intégralité d’une boîte de nuit – ennemis comme client·es. Le casting tient le ton du long-métrage sur ses frêles épaules, non pas qu’elles soient dénuées de talent – Austin Butler en tête dévore le rôle avec panache – mais qu’elles ne sont surtout jamais accompagnées par une caméra qui pulse. Après avoir forcé le plan fixe sans mouvement limité par le corps sur-éléphantesque de Brendan Fraser dans The Whale, on se doute que l’ami Darren avait des envies de mouvement et on comprend ce qui a pu l’attirer dans les lignes de Huston. Mais le résultat ne suit pas : il se contente des mêmes plans mollassons, rarement rythmés par le montage (un comble quand nombre de scènes de poursuite sont au rendez-vous), et attend que le reste compense cette grammaire visuelle qu’il ne comprend pas. Le dynamisme s’opère dans le cadre par la danse des corps mais dès que ces derniers s’en échappent, le tout peine à suivre.

Envie de renouveau d’un auteur qui a atteint le plafond de verre de ses thématiques ? Peut-être. Le besoin d’introspection d’un passé évoqué par Aronofsky devient un effet d’annonce, dépassé par l’envie de faire resurgir des codes de cinéma qu’il a un jour apprécié. Comme si, dans la persuasion que le cinéma ne nous apporte plus le frisson d’antan, le mieux est de faire revivre l’œuvre qu’on ne peut plus voir en la réalisant soi-même. Caught Stealing, engoncé dans des références évidentes et ne sachant pas les regarder autrement que ceux qui, dans leur création, y ont apposé une véritable pensée, ne parvient pas à détourner le regard, à y déposer le subtilité d’un ressenti qui dépasserait la facticité de ces personnages pour dire qu’à travers cette nostalgie, il y a beaucoup de l’auteur. Le plus triste est de se dire que d’une certaine manière, malgré tout l’effroi qu’elles nous suscitent, les thématiques moralistes et misérabilistes de Darren Aronosfky nous manquent ici un peu. Celles-là, puisqu’elles lui parlent, il sait les regarder.
Caught stealing, de Darren Aronofsky. Écrit par Charlie Huston. Avec Austin Butler, Zoë Kravitz, Vincent d’ Onofrio… 1h47
Sorti le 27 août 2025