« A qui appartiennent nos souvenirs ? ». C’est l’une des premières questions du film, alors que notre regard est plongé sur une pile de carnets de notes. Ces souvenirs sont-ils ancrés dans les écrits jetés sous l’impulsion de leur ressenti immédiat ou faut-il aller les chercher ailleurs ? Où notre parcours amoureux a-t-il éparpillé ses fragments ? Derrière des témoignages filmiques pris sur le vif ? Au gré des lettres envoyées ? Ne vaut-il mieux pas aller questionner ceux ou celles vers qui ces amours étaient destinées ? Quitte à rallumer certains feux, quitte à forcer l’autre à retourner sur un chemin qui s’était refermé douloureusement ou sous l’inexorable pression du temps ? Chloé Barreau nous invite à ce parcours. Elle retourne sur ses routes amoureuses et demande aux amantes et amants ayant jalonné celles-ci de retrouver des traces, de repartir soulever quelques trappes, de jeter quelques mots vers les profondeurs pour savoir quels échos subsistent encore. Pour y redécouvrir une certaine vérité sans doute. Un tel geste artistique peut supposer une volonté d’auto-indulgence, une réassurance égocentrique ou une façon d’interroger l’universel. La cinéaste nous fait funambules sur ce fil mince tendu entre son exploration personnelle et ces marqueurs temporels qui font notre propre trajectoire intime.

Où donc placer le curseur entre démarche narcissique et bases communes de tout amour, fusse-t-il soudain, passionné, pérenne, furtif, réciproque, ou renié ? Chloé Barreau suggère de calibrer nous-même ce baromètre. Elle nous tend l’outil précis de sa construction cinématographique. La mise en scène fait se succéder images d’archives d’une jeunesse riche en émois et entretiens avec les figures amoureuses majeures de la vie de la cinéaste. La temporalité se plie aux chavirements de la mémoire. Une chronologie globale faite d’escaliers, de couloirs, de numéros de portes est maintenue mais les petits sauts dans le temps ne sont pas interdits. Aucune année n’est associée aux panneaux révélant les prénoms des douze personnes (Sébastien, Jeanne, Laurent, Rebecca, Anne, Ariane, Jean-Philippe, Anna, Bianca, Marina, Marco et Caroline) conviées à parler de leur histoire avec Chloé. Les visages d’un passé composé à deux sont parfois rejoints par les visages d’un futur antérieur. Ni jurés, ni apôtres, les douze intervenants n’ont pas accepté de participer pour confirmer les histoires de Chloé ni pour juger ses actes, quelle que soit la profondeur de certaines blessures. Ils viennent livrer leur version, compléter une image comme on associe deux pièces conjointe d’un puzzle. Barreau guette une résonance dans la chambre des réminiscences. Elle a sans doute conscience que se confronter elle-même aux visages du passé aurait fragilisé les fondations du projet. Risque de refus catégorique, potentiel danger de se réouvrir à celle que l’on a aimée. Si elle s’était assise en face de ces corps et regards qu’elle a tant filmés, la fonction sujet aurait probablement coagulé autour de sa personne. En déléguant l’exercice de l’interview, elle facilite la fluidité du singulier et du pluriel. Les aimé(e)s parlent de l’amante sans avoir à s’y confronter directement. Un procédé-tampon qui aide à la confidence, qui permet de mieux rendre compte des chapitres définitivement fermés (certains n’ont plus jamais reparlé à Chloé Barreau depuis) et de ceux laissés entrouverts comme pour s’autoriser au réconfort d’une relecture. Laurent et Bianca qualifient de « terroriste » ou « terrorisante » son approche affective. Rebecca, parle du « piège moral » d’une telle demande, piège auquel elle n’a pu résister. Mais il fallait que la braconnière se tienne à l’écart. Barreau ne s’absente cependant pas totalement. Son visage est là, dès la première scène dans laquelle elle hésite à affirmer si aimer et être aimé ne sont finalement pas les faces d’une même pièce. Elle apparaît au gré des baisers « de cinéma », des emprunts de caméras que son entourage a su perpétrer. La réalisatrice a tout filmé de ses amours, de sa jeunesse étudiante, de ses rapports de couple et de ses relations de groupe. C’est là que la distance de la délégation est pertinente. Le champ, ce sont ces réunions nocturnes, ces embrassades si près de l’objectif, ces danses dans une maison libérée de ses adultes, tous ces moments captés en comprenant instantanément leur valeur rétrospective. Le contrechamp, ce sont les paroles de celles et ceux dépourvus d’images, qui n’ont pas le luxe d’archives bien classées. Le contrechamp, c’est la mémoire de l’autre, sa volonté à puiser loin l’eau du souvenir.

Fragments d’un parcours amoureux est doublement un témoignage d’époque. En explorant des ères intimes, Chloé Barreau replace le spectateur d’aujourd’hui au cœur d’un monde englouti. Elle nous parle d’un temps où filmer un cercle familial, amical ou amoureux, c’était aller vers l’autre et non s’en tenir à soi. L’analogique était une norme précieuse. L’immédiateté se manipulait avec un sens de la conservation dont le digital, de nos jours, nous dispense. Les caméras commençaient tout juste à se faire domestiques. Barreau s’engageait dans une nouvelle ère filmique. Le geste cinématographique individuel était encore matière d’envie, cœur d’un processus observationnel et non d’une mécanique sociale. Tout filmer était un code propre à soi, souvent curieusement perçu, pas encore un automatisme promotionnel. Une façon de vêtir et non d’afficher.
Les correspondances sont l’autre vestige de ce monde englouti. Chloé Barreau a autant archivé les images que les mots. Une courte scène, parmi les premières, nous dévoile les piles de lettres précieusement gardées dans un classeur, redistribuées à qui acceptera de reparler d’elle. En exergue de chaque intervention, les auteurs de ces lettres parcourent, une vingtaine d’années plus tard, les déclarations d’amitiés, d’amour et de frustrations envoyées à Chloé. Dans cette archéologie de leur propre mémoire, la redécouverte de la richesse de tels artefacts est particulièrement émouvante. On y perçoit une innocence que l’âge adulte tente d’enfouir, des tentatives timides d’exprimer ses sentiments. Mario porte un regard amusé sur la pauvreté syntaxique ; Ariane s’étonne de redécouvrir dans ses mots d’au revoir une sorte d’ultimatum. C’est là une manière délicate pour Chloé Barreau de clore chacun de ces chapitres par une poignante note d’authenticité. Les larmes de Mario sont comme des vagues longtemps laissées au large qui reviennent frapper le récif de notre propre présent.
Chacun perçoit sa propre ponctuation d’une même phrase amoureuse. Pour celles et ceux qui se prononcent sur leur relation avec la réalisatrice, qu’elles aient été brèves ou qu’elles se soient étendues sur plusieurs années, nous sommes dans le périmètre d’une phase. Amour de jeunesse (Sébastien), amour fraternel (Laurent), grand amour (Caroline). En leur offrant un espace où l’interlocutrice reste invisible, tous réalisent à quel point cette phase fut constitutive. Rebecca, par exemple, qui couchée dans son lit découvre à travers le reflet d’une télévision que Chloé la trompe dans une pièce voisine de leur appartement. Une vérité renvoyée par l’un des vecteurs communs du fictionnel. Une image avouée comme fondatrice pour une femme, Rebecca Zlotowski, destinée à devenir elle-même cinéaste. Pour Chloé Barreau, il s’agit d’un continuum. Comme un message en morse, fait de courts et de longs symboles, envoyé du passé au présent. C’est une confrontation de temporalités que le processus narratif du documentaire décortique. Des dimensions entrelacées qui se muent en dimensions parallèles.

Les premières amours féminines croisent de premiers émois masculins. Les doutes sur les limites d’une amitié ne se posent pas la question du sexe. Les premières affirmations sentimentales, qu’elles se suivent ou se superposent, dépassent un cadre genré dont certains des interviewés nous rappellent à quel point celui-ci était alors jugé normatif. Le film ne voyage pas seulement temporellement par la granularité de ses images d’archives. En évoquant les tensions liées aux débats sur le Pacte Civil de Solidarité (PACS) et l’exode forcée des gays et lesbiennes hors de leurs villages et villes d’origines ou l’impossibilité d’avouer ses préférences amoureuses à ses proches, il retrace les contours d’une société encore suintante de conservatisme. Chloé Barreau nous demande de suivre un parcours sans en juger les étapes. Mais l’une des plus poignantes affirmations politiques du film est de rappeler à quel point ce type de jugement a été persistant et douloureusement ostracisant. L’orientation sexuelle des amours ici présentées n’a pas sa place. C’est leur nature sensuelle qui s’imprègne. Ariane se remémore la courbure d’un dos, Sebastien, les mains jointes sous une table d’école, Anne, une silhouette qui la suit dans la rue. Une emprise des sens palpable dans l’emphase avec laquelle certains souvenirs amoureux sont évoqués. À cet égard, la précision des mots choisis (« Quand je pense à cette histoire, c’est une sensation d’ivresse. Et l’ivresse finit toujours mal », Anne), l’intensité émanant des lettres lues, l’impression que ces sentiments couchés sur le papier sont davantage vécus à nouveau plutôt que simplement relus évitent aux interviews successives de sombrer dans le compte-rendu statique. Chloé Barreau fait naître un dialogue entre les figures indépendantes de son passé, de la lecture parallèle des lettres de Laurent et Ariane au montage donnant l’impression d’avoir Rebecca, cadrée à gauche, et Anne, cadrée à droite, assises l’une en face de l’autre, de répondre à l’expérience de l’autre, revenant sur leur concurrence insoupçonnée.
Peut-on véritablement parler ici d’une géographie amoureuse dont les reliefs seraient universellement appréciés ? La première partie du film installe un certain doute. Si Sébastien , dans l’une des premières scènes, évoque un « lycée comme les autres », nous sommes à Paris, au cœur de la capitale. Henry IV, Fénelon, La Sorbonne, de lycées prestigieux en études supérieures au cœur de lieux illustres, le cadre est définitivement celui des classes supérieures et bourgeoises. On y voyage aisément, on y fête insoucieusement dans de vastes appartements. Ces fragments de parcours sont érudits, citadins, lettrés. C’est sans doute là la seule limite de l’identification pour le spectateur. Hormis le contexte social cruellement traditionaliste et sa propension à placer les amours de même sexe en marge, le cadre de ces amours est plutôt doré. Les contraintes sont celles de l’infidélité, de l’incertitude, de la trahison. Les barrières extra-amoureuses (argent, loyer, accès aux études) sont absentes. Un microcosme de privilèges qui facilite la prépondérance de l’amour dans l’arène des préoccupations de ces jeunes adultes. Les intervenants s’illustrent actuellement dans leurs activités cinématographiques (Rebecca Zlotowski, Anna Mouglalis) ou littéraires (Laurent Charles-Nicolas, Anne Berest). Les parcours amoureux sont intrinsèquement liés aux parcours sociaux. Il faut donc prendre acte des lieux, des espaces, des chances adhérentes aux classes. Pourtant, quand le film s’éloigne de Paris et s’engage sur sa route italienne, un élan de sincérité s’observe. Celui-ci passe beaucoup par l’intensité, le regard rempli d’une lumière passionnée de Bianca. Sa gestuelle, son expression corporelle et sa manière d’affuter ses phrases (« C’est comme quand tu atterris dans un pays inconnu et tu te dis (…) « Comme c’est beau ! Ce pays existait est je n’en savais rien ! » ») rendent son témoignage intensément vivant, miroir d’un renouveau que l’arrivée à Rome a représenté. On retrouve une similaire sincérité dans la candeur de Mario (touchant quand il réalise que les parents de Chloé feront partie des futurs spectateurs) et dans la vibrante voix de Marina. Il a presque fallu que ce parcours s’exile pour que son caractère universel s’affirme pleinement, pour que ces mots lus, ces paroles susurrées par la mémoire, ces mises en lumières de sensations longtemps enfouies fassent comprendre leur résonance commune.

Fragments d’un parcours amoureux donne à Chloé Barreau un accès à l’autre qui nous est d’ordinaire interdit et nous incite à nous questionner sur la part manquante de notre propre parcours. Au-delà d’un geste artistique rétrospectif qui, comme l’affirme Jean-Philippe, permet de comprendre que quelqu’un était là « pour dire qu’un jour, on a existé », un tel exercice nous pousse à nous interroger sur la valeur éducative de nos amours, qu’elles aient cessées amèrement ou dans une triste bienveillance. Bianca parle de reconnaissance ; Marina remercie Chloé du leg de ces années d’absolue passion. Des fragments éparpillés sur le sol de chaque petite cellule individuelle qui, collectés, regardés un à un, mis côte-à-côte, recréent la mosaïque d’une vie. « Que s’est-il passé entre nous ? », « Pourquoi n’avons-nous pas su faire mieux ? ». Les questions sur lesquelles la réalisatrice clôt son cheminement nous conduisent à réfléchir sur les chapitres qu’il nous reste à écrire, sur la suite du parcours. D’histoires d’amours qui mériteraient leur majuscule, Chloé Barreau esquisse un conte de l’apprentissage.
Fragments d’un parcours amoureux. Écrit et réalisé par Chloé Barreau. Avec Anne Berest, Anna Mouglalis, Rebecca Zlotowski, Bianca Di Cesare… 1h35.
Sortie en France prévue le 4 juin 2025. Date de sortie québécoise indéterminée.
Merci Stephane Michel pour ce magnifique article.