Nous sommes en 2015. Ethan Hunt entre dans un magasin de musique. Après deux-trois raisonnements fallacieux sur le jazz et les musiciens qui ont accompagné Thelonious Monk, constituant une phrase de passe destinée à décliner son identité, il est sommé de rejoindre une salle d’écoute dans laquelle son briefing lui est dévoilé. Mais avant de s’enrôler dans une nouvelle mission, la vendeuse/agente l’interpelle. “C’est vraiment vous ? Les histoires que l’on raconte ne peuvent pas toutes êtres vraies.” Sur le visage espiègle de son interlocuteur, on sent une satisfaction crasse. Ce n’est pas Ethan Hunt qui est flatté mais Tom Cruise qui est célébré, première série d’une longue auto-branlette autour de laquelle Christopher McQuarrie tente de faire du cinéma – du moins sur les deux premiers opus auquel il participe, le très réussi Mission impossible : Fallout (2018) en réponse au bac à sable bancal mais néanmoins efficace Rogue nation. Mais le cahier des charges a changé : quand Cruise ordonnait l’orchestration du grandiose pour accompagner l’action – une recette qui a fait ses preuves dans le très divertissant bien que turbo-con Top gun : Maverick (Joseph Kosinski, 2022) –, cette petite vantardise agaçante mais seulement ponctuelle devient désormais son leitmotiv. Avant d’être un film d’espionnage et d’action qui nous met la mâchoire à terre, cet épisode-conclusion doit présenter une hagiographie du Christ Cruise.
Mission impossible : Endgame
L’iconographie chrétienne que dissémine le film avec insistance ferait presque oublier qu’il y a un an, le même Tom Cruise profitait de sa venue aux Jeux Olympiques pour inaugurer le nouveau centre dédié à la Scientologie, situé à Saint-Denis : médaille de Saint-Christophe donnée avant le départ au casse-pipe, petite croix autour du cou faisant le focus de certains gros plans, statut “d’élu” régulièrement affirmé, rien n’est oublié pour nous faire apparaître l’acteur comme un Dieu vivant, jusqu’à tenir une métaphore du barbu imaginaire dans la paume de sa main. Ce n’est plus une hagiographie, c’est l’évangile selon Saint Christopher. Dès le briefing de mission de ce Final reckoning, éternel recommencement censé nous exposer les enjeux d’un fil rouge narratif, une première variante s’installe. La présidente des États-Unis Erika Sloane (Angela Bassett), pour convaincre Hunt de reprendre du service, se plie à un jeu de flatterie du plus mauvais goût. Pour McQuarrie, il n’est plus question de montage mais de collage : les divers remerciements pour les actions écoulées durant ces trente ans de bons et loyaux services sont entrecoupés de bouts de séquences des anciens épisodes au cas où les trois cancres du fond n’auraient pas suivi. Formulation putassière du passé pour – on l’espère – beaucoup, évocation appréciable d’une légende pour d’autres, on peut au moins s’accorder sur la flemmardise du traitement en se disant qu’au moins, le pire est passé, la boucle est raccordée, un tout nouveau film bardé de nouveautés – comprendre : existant pour lui-même – peut commencer.

Mais Mission impossible : the final reckoning est bien décidé à bégayer. Ironie d’ailleurs de voir le même Christopher McQuarrie qualifier les clins d’œil comme “un véritable poison” quand les efforts faits pour requalifier cette finalité comme suite d’un lourd héritage ne sont justement qu’un ensemble de resucées lourdaudes des précédents films. Une scène d’état-major où l’on s’interroge sur le bien fondé de l’intervention d’un agent aussi controversé qu’Ethan Hunt ? Nouvelle occasion, quelques minutes seulement après ce premier hommage forcé, d’en remettre une couche. “C’est quand même celui qui a fait péter le Kremlin !” : images issues de Protocole Fantôme (Brad Bird, 2011). “C’est aussi celui qui a fait libérer un dangereux terroriste !” : images de Fallout. Le même bégaiement atteint autant les lignes visuelles qu’il envahit les dialogues des personnages récurrents, pourtant caractérisés. Eux n’existent plus, désormais fonction du narratif d’Ethan, passant leur temps à se planquer derrière lui et à rappeler tout ce qu’il a fait pour eux, accompagnés d’autres inserts visuels des anciens films. Le public ne peut plus penser, vivre une expérience, il doit se rappeler pourquoi il aime tant la saga sans quoi il n’aimera pas ce film-là. Marchandisation de l’émotion typique de l’actuelle industrie hollywoodienne, marvellisation de la licence, les qualificatifs sont bons pour un ensemble de films qui, s’il a souvent poussé de ce côté-là, a toujours tenté de s’ériger en contrechamp du tout venant médiocre proposé par les blockbusters récents.
Mission Impossible : Burnout
Il faut dire que si l’on parle cinéma, ce Final reckoning n’a pas grand chose pour lui. Dans l’envie de ne plus suivre les enjeux érigés par son prédécesseur pourtant annoncé comme une longue introduction, le bégaiement fait recommencer la phrase au début puisque cette dernière, un film de 2h43, était finalement mal dite. Nouvelle introduction à repenser pour relancer l’action donc, à laquelle McQuarrie signe absent pour ce festival de champs-contrechamps en plan taille qui ne délimite jamais un espace mais se contente d’amener la caméra où se passe le dialogue. On se croirait dans le QG des Avengers où l’on est constamment embarrassé par ces corps à filmer dès lors qu’ils ne sont pas en mouvement. Il y a pourtant des choses qui se trament : on nous parle d’une réalité alternative créée par l’antagoniste informatique, d’agents dormants à la solde de l’Entité qui peuvent se révéler à tout moment, d’un monde au bord du chaos où tous les pays sont à la brèche d’une guerre inévitable. On nous en parle. Mais on ne nous le montre jamais. Cette ambiance de faux semblants, de doutes constants quant à la réalité d’un lieu, d’une ambition, d’une confiance de longue date est de toutes les répliques mais est absente de chacune des images. Comme si nous assistions à une italienne ultime où le scénario se lit mais ne s’incarne pas à la mise en scène, totalement absente. On nous martèle qu’il faut ressentir mais le frisson ne nous parvient jamais, pas même dans les quelques bourre-pifs qui surviennent de temps à autre mais justement ne sont pas mis en scène avec panache. Toujours dans la logique d’un scénario édicté et non d’un film déployé, elles tentent désespérément de briser l’ennui, d’amener des éléments figuratifs – les masques, des punchlines dignes d’un DTV à bas coût – qui jamais n’emportent.

Et puis, il y a ces scènes. Celles pour lesquelles certain·es sont venu·es, faisant fi de tout ce qui peut les précéder si tant est qu’elles sont spectaculaires. Après tout, pourquoi exiger que le mot “film” soit respecté dans le terme “film d’action” ? Il serait mentir que de proclamer que les deux gros morceaux de bravoure attendus ne soient pas générateurs de ces frissons qui ont tant manqué. Mais il serait profondément malhonnête que de clamer une de ses phrases toutes faites qui consisterait à suggérer que “le contrat est rempli” ou que “l’attente en valait la peine”. Le contrat à passer est avec le film complet et une scène aussi réussie soit-elle peut nuancer, pas sauver un moment pénible à passer, surtout quand elle arrive aussi tard. La table rase des enjeux/hagiographie maladive autour de Tom Cruise citée précédemment s’étale sur plus d’1h30. Difficile alors de se replacer, de faire réintégrer dans nos esprits bien trop distraits, bien trop agacés, la tension qui soudain surgit. On reste extérieur à des images pourtant époustouflantes, une scène dans la mer de Béring où enfin plus aucun dialogue ne surgit, où la peur pour le personnage revient lorsqu’il doit quitter sa combinaison de survie et s’abandonne au froid glacial, où la gravité aquatique donne matière à voir le comportement de l’eau à mesure que le Sébastopol, le sous-marin dans lequel Hunt doit chercher son nouveau McGuffin, sombre dans les abysses. D’une ambiance jamais esquissée, on passe à un inverse où le décor devient objet de cinéma : tout élément de la coque du submersible a son intérêt, représente un enjeu, un obstacle potentiel pour celui que la caméra peine à suivre, elle qui dérive aussi dans un courant contraire. Le film se réveille comme d’une longue léthargie et la coupure est telle qu’on comprend volontiers pourquoi beaucoup s’y sont réveillés, oubliant l’infect avant pour savourer le présent.

Dès lors, Mission impossible : The final reckoning jouit de son accélération. La machine est lancée, le public ayant survécu à l’infernale introduction, il n’y a plus qu’à déployer l’action, le gigantisme, l’héroïque improbable. Quelques bribes du talent de cadreur de Christopher McQuarrie ressurgissent lors de la poursuite en biplan, attendu inéluctable qui s’est refusé la surprise dans les choix de promotion du film et qui se doit d’être encore plus impressionnant que l’avant-goût qui nous a été – trop – généreusement fourni. Une caméra accrochée à la ceinture de Cruise nous offre son visage en panique, relevant l’urgence du moment tandis qu’une autre, aux mouvements millimétrés, suit les deux appareils pour aller capter leur course, s’embarquer avec eux au ras du sol, dans les montées à pic, dans les passages étroits entre les vallons. Tout cela semble bien trop long, mais ça a sacrément de la gueule. Sauf que cette longueur s’explique par un nouvel antagoniste qui vient contredire artificiellement l’action héroïque : le montage. Qui dit Mission impossible dit film de groupe et donc palanquée de personnages dont il faut bien savoir que faire. Ceux qui sont devenus fonction se transforment en handicap considérable pour une narration qui doit constamment les prendre en compte alors qu’ils n’ont aucune action à mener. Le choix de McQuarrie, plutôt qu’un récit en deux temps qui permettrait d’offrir une double dynamique d’urgence, est de recopier une signature qui lui a valu de bons moments, un montage alternatif censé mettre au même niveau la poursuite d’Ethan d’un côté, l’attente de ses camarades en train de désamorcer une bombe de l’autre. Schéma classique mais qui peine à fonctionner : une fois qu’il est question de fils à couper, d’une action rapide à effectuer si Ethan parvient à obtenir l’objet de sa poursuite, il est impossible d’offrir une quelconque dynamique à celleux qui ont le rôle ingrat. La caméra se contente de venir leur faire un petit coucou entre deux cabrioles du Buster Keaton aérien, ne leur offrant à jouer qu’une répétition verbale de l’urgence qui est la leur puisqu’il n’y a plus rien à montrer les concernant. La tension se dissémine peu à peu et si la scène s’en sort avec certains honneurs, notamment pour son côté spectaculaire, il est étonnant de constater tant de faiblesses dans ce que le même réalisateur, au sein de la même saga, a toujours réussi à tirer d’une dynamique collective. Pauvres Simon Pegg et Hayley Atwell, faire-valoirs tristounets d’un écrin qui leur a déjà offert bien mieux, pauvre Pom Klementieff, sauvageonne impitoyable du précédent film qui ici suit l’équipe pour commenter chacune de leurs actions, en français.

Mission Impossible : Le serment de Tobrouk Tom Cruise
Mission Impossible : The final reckoning est qualifié de “film” parce qu’il envahit les salles obscures, pas parce qu’il parvient à créer un bel objet de cinéma. L’aveu d’échec envers ses deux scènes d’action qui semblent totalement déconnectées du reste se ressent entre ces lignes : puisque tout bégaie et que rien ne se raccorde, nous avons dû les traiter séparément. Tom Cruise a littéralement bouffé le film, son réalisateur, ses camarades de jeu, au profit de sa propre mégalomanie. Un exercice dont il a été coutumier et dont les signes avant-coureurs faisaient déjà crachoter le Mission impossible de Brian de Palma en 1996. Mais cette folie des grandeurs qu’il parvenait à réfréner pour laisser la mise en scène se créer autour de lui est désormais assénée sans boussole, sans envie de ne s’offrir autre chose qu’un culte à lui-même. En France, ça s’appelle faire une BHL, mais visiblement on ne voit pas le rapport parce que ce couillon vantard-là fait mumuse dans les airs. Le soft power a encore de grands jours devant lui. Le seul contrat rempli est celui de la date : pas étonnant le film sorte en mai, saison où le melon envahit de nouveau le marché.
Mission Impossible : The final reckoning, de Christopher McQuarrie. Écrit par Erik Jendresen et Christopher McQuarrie. Avec Tom Cruise, Simon Pegg, Hayley Atwell… 2h49
Sortie le 21 mai 2025