[Critique ] Frantz Fanon – Péché de fidélité

Personnage incontournable des mouvements de la pensée décoloniale, Frantz Fanon n’est pas bien connu du public français, son invisibilisation étant le pendant de son implication auprès du FLN (ndlr. Front de libération nationale) au début de la guerre d’Algérie. 2025 marque le centenaire de sa naissance et qui dit anniversaire dit commémoration et réhabilitation. C’est ainsi que cette année, ce ne sont non pas un, mais deux films biographiques qui sortent pour rendre hommage et réhabiliter cette grande figure. Après Fanon de Jean-Claude Barny qui a conquis le public au printemps, c’est Frantz Fanon d’Abdenour Zahzah qui trouve le chemin de nos salles obscures. Si le premier a une intention assumée de faire découvrir le Fanon psychiatre et acteur de la première heure aux côtés de la résistance nationaliste algérienne – en romançant parfois à l’excès -, le second prend les mêmes marqueurs mais opte pour une approche plus cérébrale. 

Pour ce quasi huis-clos, le réalisateur algérien fait de l’hôpital psychiatrique de Blida Joinville – aujourd’hui renommé CHU Frantz Fanon Blida -, l’écrin des années qui selon lui ont forgé Frantz Fanon comme médecin et intellectuel décolonial. Ces Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, au temps où le Docteur Frantz Fanon était chef de la cinquième division entre l’an 1953 et 1956 étant clairement mises en scène comme matricielles de la révolution qu’il a opérée sur les plans médical et militant. Avec une précision qu’il puise dans son expérience documentaire, Abdenour Zahzah s’attache à souligner l’opposition de deux visions de la psychiatrie qui se confrontent dans l’hôpital avec l’arrivée de Fanon (Alexandre Desane). Il expose d’abord la violence de la psychiatrie des méthodes et traitements de l’école d’Alger incarnée par le docteur Ramée (Gérard Dubouche). Le film s’ouvre sur une femme de dos gémissante, recroquevillée sur elle-même, assise dans les escaliers froids et angoissants d’un bâtiment peu accueillant. Habillée d’une simple blouse qui ressemble bien plus à des haillons, elle puise dans ses forces, descend l’escalier et s’écrase sur le sol les mains portées vers le haut, désespérées d’atteindre la poignée qui pourrait la mener à l’extérieur c’est-à-dire à la liberté. Deux hommes en blouse blanche entrent dans le champ, la saisissent et la soulèvent pour l’emmener loin de cette porte en même temps que ses hurlements déchirent le silence. Changement de décor, la femme est désormais allongée sur un lit, toujours maintenue fermement elle tente de se débattre. Plusieurs médecins l’entourent, l’observent. Deux électrodes sont placées sur ses tempes, elle reçoit une décharge. Son corps se calme peu à peu, elle est désormais silencieuse, domptée par la violence institutionnelle. La sobriété de la mise en scène frappe là où elle ne fait qu’accentuer la brutalité des conditions d’enfermement, l’horreur des méthodes, bien loin d’un quelconque idéal lié au soin.

Par contraste, les méthodes de psychiatrie institutionnelle de Fanon sont d’autant plus validées et valorisées par Zahzah qu’il met en évidence les effets positifs sur les patients qui gagnent en humanité et ont simplement l’air plus heureux dans des simples scènes de vie en communauté. Le réalisateur expose une séquence après l’autre les changements que les méthodes de Fanon apportent dans les pavillons dont il s’occupe, successivement celui des femmes et celui des hommes algériens. La fixité de sa caméra accentue les mouvements du docteur qui effectue les mêmes rituels, méthodiquement : il entre dans le champ, s’assoit ou reste debout, déclame quelques conseils avisés ou donne des ordres aux soignant·es puis repart comme il est venu. Théâtralisant totalement cette démarche dans le phrasé, dans les gestes et dans les mouvements pour lui donner un caractère solennel, le réalisateur alourdit malheureusement l’ensemble. Le film se retrouve plombé par une volonté excessive de fidélité, par ambition pédagogique, dans cet hommage aux œuvres médicales et militantes de Fanon.

Persistant dans sa démarche de restitution fidèle, Zahzah s’attache à valoriser l’implication de Fanon dans les premières années de la guerre d’Algérie. Il est mis en scène inspirateur et parti prenant de la résistance algérienne, par exemple dans la reconstitution d’une conférence qu’il a donnée à l’université où les spectateurs assis en rangs d’oignons écoutent religieusement la parole de l’intellectuel : impression renforcée par le cadre fixe une nouvelle fois, et un champ-contrechamp qui fait converger l’attention vers Fanon au centre du plan, assis derrière un bureau sur une estrade, déclamant impérieusement ses thèses décoloniales. Comme la rencontre avec un chef de file du FLN, la séquence sonne moins juste que celles frappantes du début entre les murs de l’hôpital, dévoilant ainsi un désintérêt mineur du réalisateur pour cette facette-là de Fanon. Zahzah se contraint en réalité par son ambition de fidélité. À vouloir tout restituer, il se perd, surtout dans la deuxième partie, à reconstituer des passages des Damnés de la Terre, les images incarnant ce qu’on peut lire mot pour mot dans le texte de Fanon. Là un commissaire de police dans une consultation en champ-contrechamp d’une proximité angoissante déballe son mal être où l’accoutumance à la torture le rend violent dans son cadre familial ; ici deux garçons d’une dizaine d’années assis successivement dos à un mur blanc expliquant l’un après l’autre avoir tué un de leurs camarades car il l’identifiait comme un Français et qu’ils voulaient se venger. Maîtrisées dans la forme, ces séquences ne sont porteuses d’une valeur certes politique et documentaire mais tombent à plat, surtout à cause du portrait lisse et froid de Fanon dans ces moments. L’enfermant dans son rôle de médecin et d’intellectuel, Zahzah ne donne aucun accès à son intériorité et à qui pouvait être Fanon en tant qu’homme. Pire encore, cette valorisation purement fonctionnelle tend à plusieurs reprises à flirter avec l’hagiographie distillant tout au long du film des comparaisons implicites au Messie et au Prophète puis s’accordant un parallèle explicite en conclusion du long-métrage, par la bouche d’un patient quand il s’agit de « remercier Dieu d’avoir envoyé Monsieur le Docteur Fanon à Blida Joinville ». La fidélité ne se révèle alors pas seulement celle d’être au plus proche du réel mais bien celle de tomber dans l’écueil de réhabiliter le personnage avec un film-hommage qui finit par tomber dans une béatitude décevante. 

Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, au temps où le Docteur Frantz Fanon était chef de la cinquième division entre l’an 1953 et 1956 d’Abdenour Zahzah. Avec Alexandre Desane, Gérard Dubouche, Nicolas Dromard… 1h31.
Sorti le 23 juillet 2025

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