Un festival de films, quelle que soit sa nature, c’est un mélange de réjouissantes surprises, de rejets immédiats, de réconfortantes retrouvailles et de déceptions notables. Deux des récentes propositions découvertes à Fantasia tombent dans cette dernière catégorie. Le constat est d’autant plus crève-cœur que les prémices étaient alléchantes. Un ovni australien en 8mm filmant des errances éthyliques et ritualistes ? On rêve déjà d’un nouveau Wake in fright (Ted Kotcheff, 1971) . Un drame postapocalyptique canadien dont les enjeux s’articulent autour de l’accès aux ressources naturelles sous fond de tensions communautaires ? On imagine la grande Sheila McCarthy (Women talking, Sarah Polley, 2022 ; I’ve heard the mermaids singing, Patricia Rozema, 1987) – honorée par Fantasia cette année – participer à une œuvre militante majeure. Au final, l’un est un exercice formel au premier abord captivant mais résultant en un pénible marmonnement de 105 minutes, l’autre est une belle occasion d’une métaphore socio-politique qui s’avère manquée. Seules quelques braises nées d’un audacieux parti pris peuvent encore subsister de A grand mockery, tandis que The well garde pour lui quelques belles qualités esthétiques. Restent que leurs titres semblent rétrospectivement annoncer la couleur : une grande moquerie et un puits profond quelque peu à sec. Le ticket ne peut pas toujours être gagnant.
La trame de A grand mockery de Sam Dixon et Adam C. Briggs est simple : je picole, je passe quelques heures de boulot ingrat dans un cinéma, je picole, j’écris des missives, les distribue et déambule dans un cimetière, je picole. Le quotidien de Josie (Sam Dixon) se résume à cette spirale incessante, sorte de vortex éthylique qui ne cesse d’aspirer l’âme. Seul ancrage fragile dans cet univers troublé : la présence de sa compagne (Kate Dillon) répétant inlassablement le Salut d’amour d’Edward Elgar au violon. Est-ce son métier? Prépare-t-elle un concert? Est-ce un passe-temps parmi d’autres? Un tel morceau musical souligne un unique attachement sentimental mais pas le temps de s’en formaliser, les bouteilles de vin attendent.

Formellement, nous pouvons saluer une certaine audace. Tourné en 8mm, l’image extrêmement granuleuse participe à plonger avec le personnage dans une atmosphère glauque, poisseuse, qui n’autorise que peu de place à la lumière. L’absence de netteté contribue au malaise. La caméra titube au rythme des litres absorbés. Les séquences en accélérés hystériques se juxtaposent aux scènes aux ralentis cauchemardesques. Ce n’est plus l’observation inconfortable d’une déchéance, c’est une invitation à y prendre part. Ce n’est plus l’autopsie d’une décadence, ce sont les traces gluantes laissées par les entrailles d’un corps fouillé. Plus le film avance, plus l’espoir d’y voir une ligne conductrice s’estompe. Le montage se fait plus hiératique, les coupes soudaines succèdent aux longs moments de flottement. Comme Josie, nous doutons d’une possible issue. A grand mockery devient davantage un film d’états qu’un film de faits. Les rares ponctuations de normalité (un insistant client réclamant son dû dans le bar du cinéma, un disque sur une platine) deviennent sources de distorsion. D’abord filmées comme un déjà-vu, ces scènes à la récurrence triturée nous questionnent sur leur existence initiale. En termes d’immersion, c’est implacable. Cinéastes-queues de pelle, les ronds Dixon et Briggs ont suffisamment vomi sur leur toile pour que l’âcre odeur parvienne à nos narines. On pense inévitablement à un autre film illustre qui décortique le rapport du larrikin australien (sorte de paumé rustre se moquant des conventions) avec l’alcool : le Wake in fright de Ted Kotcheff (1971) qui embarque son personnage dans une diabolique déconstruction comportementale (chasse au kangourou brutale, rixe d’éméchés à la conclusion douteuse).

Mais Kotcheff sait doser sa narration. Nous titubons autant que John Grant (Gary Bond) dans cette pièce maîtresse de la nouvelle vague australienne mais restons, bien que sidérés, attentifs. Ici, les longueurs deviennent plombantes, la trame sonore envahissante et les expressions faciales poussives de Dixon agacent. Il existe toutefois une conséquence particulière de l’ivresse que Dixon maîtrise avec brio : le rire niais. Chaque retentissement de celui-ci respire (de toute sa mauvaise haleine) l’authentique. Le film hésite toutefois entre côtoiement de la maladie mentale, regard sur une addiction et observation d’un certain attrait pour le satanisme. David Lynch (pour une déformation faciale qui rappelle Eraserhead (1977) ou Luis Buñuel (pour le surréalisme entourant les scènes de body-art) viennent à l’esprit mais ces maîtres savent choisir leur camp là où A grand mockery paraît quitter le quai pour une dérive incertaine, jusqu’à une surprenant bottée en touche finale donnant à l’arc du personnage de Josie une courbure définitivement maladroite.
Dès son commencement, The well provoque un sentiment contradictoire. Un contexte passionnant est posé d’emblée : l’accès à l’eau a été globalement privatisé ; un virus implacablement meurtrier a contaminé les rivières ; le gouvernement force le déplacement de la population vers des zones de confinements contrôlées. Indispensable source de vie, l’eau est devenue par l’activité de corporations sans scrupules source de mort. Cette mise en place est pourtant alourdie par l’éculé procédé de la succession d’extraits de reportages radiophoniques introductifs, qui esquisse en brèves phrases convenues les phases ayant mené à cette situation inéluctable. Entrée en matière maladroite mais les premiers plans sur Sarah (Shailyn Pierre-Dixon) tirant du secret puits familial une eau pure et limpide indiquent que le réalisateur Hubert Davis et son chef opérateur Stuart James Cameron savent utiliser leur scope. Dans ce format qui tend à resserrer tant dans un geste de cohésion que dans une atmosphère d’oppression les personnages, leurs cadres sont habilement construits (forêt imposante, brume glissant sous les feuillages jaunis de l’automne) et la lumière naturelle diffuse est joliment captée. La forêt est à la fois filmée comme un cocon et comme une menace, la caméra frôlant le sol humide pour relever, au bord d’un cours d’eau d’apparence paisible, les animaux morts qui se sont risqués à y boire. Les enjeux sont efficacement posés : Sarah et ses parents Paul (Arnold Pinnock) et Elisha Devine (Joanne Boland) vivent reclus en protégeant leur précieux bien à l’abri de tout regard. Lorsque le neveu de Paul, Jamie (Idrissa Sanogo), resurgit après s’être échappé des camps gouvernementaux, leur autarcie paisible commence à se fissurer. Le filtre du puits se brise, son eau devient dangereusement brunâtre et l’unique solution de la famille Devine est de s’aventurer vers une communauté dans laquelle Jamie s’était précédemment réfugié afin de trouver le matériel nécessaire à la réparation.

Quand Sarah et son cousin s’aventurent vers cette mission, la séparation des membres d’une famille déjà meurtrie par la perte d’un jeune enfant s’accompagne malencontreusement d’un éparpillement du récit. La trame principale qui confronte les jeunes adultes à un groupe aux tendances sectaires, menée par une matriarche charismatique faussement spirituelle (Sheila McCarthy), au nom masculinisé de Gabriel mais loin d’être un archange, conserve une belle tension. Davis se concentre sur le jeu des regards, sur le physique marqué – la jeune rebelle (Noah Lamanna), le bricoleur filiforme (Steven McCarthy) – des membres de cette micro-société que certains ont surnommé « Maine » (comme une trompeuse association à un état tranquille) pour alimenter un climat constant de suspicion. Mais le montage alternatif de Paul partant à leur recherche ou d’Elisha restée en retrait et inquiète de voir un drame familial se renouveler fragilise la conduite de la narration plus qu’elle ne la rythme. Ces scènes ne sont ni assez intensément dialoguées, ni filmées avec assez de souffle. L’arrivée de Paul dans un bâtiment abandonné aurait gagné à voir son plan séquence ne pas être interrompu afin de davantage diluer le suspense, ne révèle rien de ce que l’endroit a pu vivre, et la chasse d’un homme armé reclus qui s’y engage n’amène aucun nouvel arc satisfaisant (Paul est blessé, renonce à poursuivre, mais se rétablit finalement sans grave séquelles). Les séquences qui voient Elisha isolée, s’entrecoupent de tendres flash-backs sur les épisodes de bonheur et de tragédie avec son jeune fils défunt mais sont trop succinctes pour ancrer profondément l’émotion et pour que la détresse soit pleinement partagée.
Les déambulations dans des artères délabrées d’où l’imprévu est susceptible de surgir et la présence d’une femme ayant juste donné la vie bien qu’entourée par un absolu chaos rappelle Children of Men (Alfonso Cuarón, 2006) tandis que les traversées forestières où le danger d’êtres humains potentiellement contaminés est réel évoque l’adaptation du roman d’un autre McCarthy, Cormac – The Road de John Hillcoat (2009). Mais là où Cuarón et Hillcoat opposent le délabrement d’un environnement à la solide consistance de personnages, la caractérisation des protagonistes du long-métrage de Davis reste mince. Une mère définie par sa tristesse, un père grugé par son incapacité à épauler sa fille, un neveu incapable de choisir son camp, une gourou dont chaque réplique nous fait bien comprendre qu’elle oscille entre protectionnisme et radicalisme. Seule Shailyn Pierre-Dixon instille un peu de nuances dans son interprétation de Sarah, balancée entre la volonté de préserver une aire parentale qui l’immunise à la corruption extérieure et l’ouverture de ses possessions à ceux qui luttent pour leurs besoins primaires.

Le plus inquiétant est que l’approche de Hubert Davis reste timide dans son commentaire politique. Une famille bienveillante gardant pour elle un ultime privilège lui permettant de survivre d’une part, un groupe filmé dans son embrigadement silencieux aux principes aliénant d’une leader qui couvre son arrogance d’une philosophie de comptoir et de pseudo-mysticisme d’autre part. Davis ne semble pas trouver d’avenue pour mettre fin au cercle assassin de l’égoïsme et de la méfiance de l’autre. Dans une dernière séquence qui suppose un semblant d’harmonisation, les dernières paroles de Sarah prétendent qu’« un jour les choses changeront, la vie sera meilleure et les gens seront libres ». Le réalisateur s’abstient pourtant de proposer des chemins pour y parvenir.
A grand mockery. Écrit et réalisé par Sam Dixon et Adam C. Briggs. Avec Sam Dixon, Kate Dillon… 1h45.
The well. Réalisé par Hubert Davis. Écrit par Michael Capellupo et Kathleen Hepburn. Avec Shailyn Pierre-Dixon, Arnold Pinnock, Joanne Boland…1h31.
Dates de sortie française et québécoise non communiquées.