[Fantasia 2025] #2 – Fenêtres sur l’Amérique.

Le festival Fantasia permet d’explorer des géographies multiples et trop souvent peu accessibles. Mais à 1h30 de la frontière, il est toujours pertinent de profiter de l’évènement pour aller jeter un petit coup d’œil sur l’état du cinéma indépendant américain. Pas seulement celui qui fait les beaux-jours de Sundance ou celui qui se fraye un chemin vers les compétitions parallèles des festivals internationaux mais celui des productions ultra-modestes, des premiers films finalisés au gré d’efforts de longue haleine, encore incertains de trouver leur distributeur. De là peut naître un vrai regard alternatif, un véritable enthousiasme narratif permettant de confirmer la diversité et l’audace de ces tantôt réconfortantes tantôt déstabilisantes plaines cinématographiques jalonnant les reliefs imposants du haut desquels les grands studios regardent ce petit monde.

Que soit abordé un contemporain anxiogène poussant la jeunesse américaine à s’interroger sur sa place dans le monde comme le tente Alexandre Ullom ou que nos préoccupations quant à la perte d’êtres chers se transposent dans le regard de nos compagnons les plus fidèles comme chez Ben Leonberg, les pistes de réflexions sont nombreuses et n’ont pas besoin des budgets les plus impressionnants pour s’exprimer. Utiliser les plus simples outils de la grammaire cinématographique (la pleine exploitation d’un lieu unique, un suspens né de ce qui se tapit dans l’ombre) comme vecteurs d’émotion et de contentement esthétique est bien souvent plus efficace que de tonitruants effets de styles usés jusqu’à la corde.

Avec It ends, Alexander Ullom offre un regard original sur les troubles intérieurs de la génération Z. Prise dans un engrenage d’anxiétés diverses (incertitudes professionnelles, fossés croissants entre les classes sociales, inquiétude sur la dégradation exponentielle de notre environnement), cette jeunesse est assise entre deux chaises : d’un côté, la résignation face à un monde sur lequel elle n’a qu’un contrôle minime ; d’un autre, la persistance à croire qu’une issue est toujours possible. Emprisonnant ses personnages dans un trou noir temporel angoissant, le réalisateur s’avère pour son premier long-métrage un brillant gestionnaire d’espaces.

Courtoisie du Festival Fantasia

À la manière d’un David Vincent cherchant un raccourci qu’il ne trouva jamais (Les Envahisseurs, série de Larry Cohen de 1967), Tyler (Mitchell Cole), James (Phinehas Yoon), Fisher (Noah Toth) et Day (Akira Jackson) prennent une dernière fois la route avant qu’un nouveau chapitre de leur curriculum ne les sépare. Guidés par leur GPS (en pleine confiance, donc, d’une technologie censée nous guider), la route qu’ils empruntent perdue au cœur d’une forêt se révèle une infinie ligne droite sans croisements, sans alternatives, sans connexion avec d’autres voies. Leur jeep continue de rouler sans avoir besoin de consommer d’essence et les miles s’accumulent sans fin sur l’odomètre. Aucune sensation de faim, de fatigue qui les obligerait à faire une pause pour dormir. Toute tentative de s’éloigner de leur véhicule et de s’aventurer dans la forêt les expose au danger. Au gré des voitures abandonnées qu’ils croisent en bord de route, ils comprennent que les hordes de menaçantes silhouettes indistinctes se ruant vers eux à chaque arrêt trop prolongé ont elles aussi roulé indéfiniment sur le même asphalte (certains compteurs témoignant de millions de miles parcourus) avant de lâcher prise.

Continuer sans relâche en guettant le moindre changement porteur d’espoir ou risquer de se mêler à cette masse informe qui ne semble avoir gardé aucune trace d’humanité est le dilemme auquel les quatre amis font face. Ces grappes d’hommes et femmes décharnés, enfouies, stagnantes et silencieuses sous les feuillages mais pouvant à tout moment surgir du bois en meute, ce sont les apparentes figures de l’assimilation, de la perte des individualités au profit d’une société sclérosée, coincées entre dormance et brutalité subite. Les camarades sont-ils forcés à s’y plier jusqu’à se perdre ou parviendront-ils à cumuler suffisamment de résistance pour qu’un salut soit envisageable?

Les budgets modestes forcent à resserrer les ambitions. Mais Ullom se sert de cette contrainte pour structurer son récit. Les premières scènes à l’intérieur du véhicule prennent leur temps, ponctuées de conversations de futurs adultes cachant leur doute sur leur avenir sous des blagues innocentes ou puériles. Nous restons longuement avec eux au sein du cocon d’acier. Le paysage extérieur compte peu. Limitatif au premier abord, ce parti pris renforce une sensation d’enfermement et contribue à l’attachement progressif aux personnages solidement interprétés par Cole, Yoon, Toth et Jackson

Le jeune metteur en scène parvient à efficacement transmettre la temporalité alternative du récit : les sauts chronologiques traduits par les coupures soudaines du montage (bustes fixes, décors changeants) ; la redondance du quotidien dont témoignent les scènes répétitives de cris libérateurs de Fisher et Day ; la lente dissociation des destins illustrée par des inserts indiquant à partir de quel kilométrage certains d’entre eux renoncent à aller plus loin. Le propos et les métaphores possèdent une petite part de naïveté mais Ullom puise dans sa propre expérience de jeunesse dépressive pour filmer avec sincérité les contingences du passage à l’âge adulte, cette zone incertaine où la peur de se fondre bataille avec nos convictions.

Un chien qui se nomme Indy, cela vient réveiller des anecdotes cinéphiliques. D’autant que, tel Steven Spielberg filmant à hauteur d’enfant, Ben Leonberg place sa caméra à hauteur de son fidèle compagnon pour l’accompagner dans la découverte de son étrange nouvelle demeure. Good boy voit Indy et son maître Todd (Shane Jensen) emménager dans la résidence de son grand-père (Larry Fessenden) après le décès de celui-ci. Atteint d’une maladie dont la nature n’est jamais précisée, ce lieu qui a jadis créé des liens étroits entre le patriarche et son petit-fils est pour Todd un réconfortant havre de repos, mais potentiellement celui du dernier. L’esprit occupé par son état de santé, en conversation téléphonique constante avec sa sœur inquiète (Arielle Friedman), les bruits inexpliqués et les ombres menaçantes de la vieille maison lui échappent. Indy, lui, peut les percevoir. En vue introspective (depuis les épaules de l’animal) ou face à son visage incroyablement expressif, l’objectif est sans cesse à l’affût des réactions étonnées, apeurées ou inquiètes du brave retriever.

What’s Wrong With Your Dog? / Shudder

Le cinéma d’horreur nous a trop livré d’apparitions spectrales aux coins sombres de pièces longtemps inoccupées, de silhouettes indistinctes et formes humanoïdes poisseuses aux longues mains crochues pour que les tentatives d’épouvante de Leonberg soient véritablement surprenantes. Les enjeux sont rapidement accessibles (le dépérissement de Todd, la réitération en un même espace d’un destin macabre, un chien susceptible de subir le même sort que celui de l’aïeul) et la métaphore sur le deuil est évidente. Mais l’angle de vue est ici appréciable. Ce n’est plus la mort d’un animal de compagnie qui nous fait mesurer la difficulté de faire face à la disparition d’un être cher, c’est l’animal lui-même qui doit comprendre et se résoudre à la fatalité. Une telle démarche se lit comme une touchante lettre d’amour du cinéaste-maître pour son acteur-chien. En ne présentant jamais le visage de Todd (jusqu’à la confirmation de son trépas), c’est le réalisateur qui s’efface, laissant pleinement à Indy l’opportunité de suivre son arc d’apprentissage. Il ne s’agit pas ici d’anthropomorphiser le comportement canin mais de laisser les émotions d’Indy s’exprimer. Quand la solitude l’emporte – les multiples départs de Todd pour se rendre à ses soins hospitaliers – quand des craquements inexplicables lui font lever l’oreille, les expressions faciales ou corporelles d’Indy traduisent tout un panel de bouleversements, révélés par de simples hochements de tête ou sa capacité à fixer longuement un point précis que l’œil humain remarquerait à peine.

What’s Wrong With Your Dog? / Shudder

Les champs-contrechamps nous invitent constamment à mettre en parallèle les réactions d’Indy et celles que nous, être humain spectateur, aurions pu avoir face à l’inattendu. Si la mise en scène d’instants horrifiques n’amène rien de fondamentalement nouveau dans le contexte d’un film de genre, c’est précisément parce qu’un animal est au cœur du récit que notre intérêt subsiste. En anticipant nos angoisses sur les possibles réflexes du chien, Leonberg nous laisse participer à la construction de l’imprévu. Réorientant nos propres angoisses, Good Boy propose de questionner depuis un point de vue et une perspective originale notre propre tristesse à voir ceux que l’on aime nous quitter.


It ends, écrit et réalisé par Alexander Ullom. Avec Mitchell Cole, Phinehas Yoon, Noah Toth et Akira Jackson. 1h27.
Good boy, écrit et réalisé par Ben Leonberg. Avec Shane Jensen, Larry Fessenden, Arielle Friedman (et Indy)… 1h13

Dates de sortie non communiquées pour la France et le Québec (Good boy sera disponible sur la plateforme Shudder en fin d’année 2025).

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