[CRITIQUE] Matimekush : Derrière les murs.

C’est une croix dont l’illumination rappelle un peu le scintillement de celle qui perce le ciel montréalais au sommet du Mont Royal. Une croix métallique ornée d’ampoules incandescentes. Mais quand la caméra tourne autour d’elle, c’est l’immensité de son paysage environnant qui saute aux yeux. Une plaine craquelée blanchie de neige. Tout près, une petite ville de peu de rues. Puis les reliefs artificiels d’une mine en plein air. D’emblée, un simple panoramique circulaire porte en lui le poids de l’Histoire. La croix plantée comme signe d’appropriation territoriale dans toute sa volonté colonialiste d’éclaircissement. La ville comme rappel de concessions géographiques parcellaires laissées en maigre compensation d’un territoire usurpé. La mine comme chaîne d’aliénation corporatiste figurativement scellée au pied des Premières Nations, creusant littéralement un trou, un vide dans son sol et son passé millénaire.

Matimekush, 700 habitants, au nord du 55e parallèle et à la frontière de Terre-Neuve-et-Labrador n’est atteignable que via le petit aéroport de Schefferville ou par la longue ligne de train de la Tshiuetin Rail Transportation Inc. partant de Sept-Iles. La mine de fer d’Iron Ore Company of Canada a redessiné la cartographie économique des lieux et confiné les populations Naskapi et Innues dans cette réserve-enclave de la Côte Nord. Le réalisateur Guillaume Sylvestre y est venu filmer une chambre d’échos étonnante : la petite école de Kanatamat. Quelques classes, une poignée d’élèves. Sa particularité réside dans son corps enseignant. Un corps lui aussi arraché à sa terre. Une terre elle aussi historiquement brassée par les convoitises coloniales. Les professeurs venus d’Haïti, d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique du Nord y sont tout autant passeurs qu’apprenants. L’expérience acquise dans leurs pays d’origine cimente la pertinence de leur présence en ces murs mais tout est ici propice à un renversement de perspectives pour eux comme pour nous, spectateurs témoins d’une réalité tue.

FunFilm/Magasin Général

Les conditions de vie sont présentées dans la brutalité vive propre à chaque saison que le long-métrage traverse. Les rues ressemblent plus à des chemins lorsque les intempéries laissent une boue épaisse derrière les roues des pickups. De gros chiens aux gueules sympathiques et curieuses sont davantage aperçus traînant dans les rues que traînant l’image d’Épinal d’une expédition touristique. La saison froide oblige aux épais emmitouflements derrière lesquels les visages des récents arrivants peinent à se distinguer et le retour d’une relative douceur climatique souligne toute la grandeur et la magnificence de vastes steppes. Guillaume Sylvestre nous invite à regarder le Québec, dans toute son impressionnante géographie et son histoire complexe, sous un angle que les caméras tendent à ignorer. Les plans aériens sur les quelques artères concentriques de Matimekush tapissées par la blancheur hivernale rappellent que la province ne se limite pas à une densité démographique et une activité économique collées aux deux rives du fleuve Saint-Laurent. Quelques heures à peine au nord des grands centres urbains, une nature immense faite d’innombrables lacs et de forêts à perte de vue lutte pour garder ses droits en se butant constamment au désir de ces mêmes vampires urbains de venir sucer à la jugulaire de ses ressources. Au milieu de ce paysage trop éloigné pour qu’on ne le voie vraiment, la diversité des nations originelles obligées à la sédentarisation fait son possible pour ne pas finir exsangue.

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Aux yeux des habitants de la réserve tel que Conrad, qui veille à transmettre avec une palpable passion les enseignements de ses aïeux aux enfants de Matimekush comme aux familles nouvellement installées (pêche, chasse et distribution collective des produits de celles-ci), le vécu et les histoires personnelles de l’haïtienne Judeleine ou de l’algérien Tawfik ouvrent à des considérations très éloignées du quotidien de leur village. L’une a fui une relation violente et fait face au manque permanent de la chaleur de son île et de sa fille restée aux Gonaïves ; l’autre conte à sa classe la perte de son père lors de la guerre d’Algérie. Champs et contrechamps inattendus des corollaires de l’impérialisme, des Premières Nations décimées par les colons anglais et français aux africains et haïtiens exploités par les anciennes puissances européennes. Occupant le cadre de sa massive silhouette, Conrad est la récurrente figure de transmission du récit. Par lui, nous percevons la nécessité d’une compréhension précoce de la préservation de la langue innue, le besoin de communiquer l’importance du partage (du caractère vital de la chasse aux gestes assurant la solidité des abris temporaires lors d’une virée hivernale). Son attention aux discussions et remarques des enseignants traduit également une soif de s’ouvrir au monde que le manque d’opportunités, le retranchement social et l’absence de considération des centres décisionnels gouvernementaux québécois a grandement limité. Il est l’enfant d’une génération nourrie du savoir d’ancêtres ayant appris et compris leur terre avant qu’on ne la leur subtilise mais sevrée, car réduite au silence, d’un savoir plus global, moins centré sur une immédiateté fondamentale. Lors d’une discussion vespérale sous la grande tente d’un campement, c’est l’inadaptation à la rigueur scolaire, l’éveil aux traditions que son grand-père a initié pour lui, un passage presqu’inévitable par les addictions, puis la reprise de conscience de l’exemple à donner qui s’exprime dans un vocabulaire direct qui ne se perd pas en adjectifs, sincère et sage (mais par instants quasi-inaudible tant la qualité de la prise de son – contraintes techniques de l’environnement, peut-être – est inégale).

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À Kanatamat, la notion même d’enseignement tient presque de l’abstraction. Importer les concepts éducatifs les plus normatifs dans un village du Grand Nord coincé entre une mine à ciel ouvert et de longues plaines inhabitées paraît inconcevable. Les classes déjà peu nombreuses en élèves se vident graduellement en cours d’année tant l’absentéisme est soudé aux habitudes (on soupçonne que le besoin d’une aide financière aux parents dès le jeune âge et l’attractivité de tout travail généreusement payé par Iron Ore en sont la cause mais regrettablement, Guillaume Sylvestre n’en dresse jamais les contours). Le déficit d’attention est généralisé. De courtes épiphanies d’apprentissage, de compréhension grammaticale, arithmétique ou analytiques sont constamment ponctuées par le départ subit d’un élève en cours de séance, par la préférence pour la diffusion sur une tablette d’un match de boxe pour un autre, par le bavardage constant, par l’inarrêtable ping-pong d’un taquinage incessant entre écoliers… Nous ne sommes pas ici entre les murs mais dans l’attrait du dehors. Il n’y a ni être, ni avoir, simplement les auxiliaires intimidants du comment faire. Cet état de fait, Sylvestre le filme sans jugement, sans paternalisme. Il ne hiérarchise pas la frustration, la compassion, l’épuisement ou la croyance en un meilleur avenir. Les élèves, enseignants et habitants de Matimekush qui partagent le cadre sans effet évident de domination des uns envers les autres sont tous des déracinés tentant d’effacer un peu du flou identitaire qui les entoure. Les jeunes sont ballottés entre une langue originelle fragile, un démotivant manque de perspectives et une violence à fleur de peau (dans la salle de gym de l’école, le défouloir d’après-classe s’exprime par la pratique de la boxe avec un professeur bien content d’être épaissement couvert de protections matelassées). Leur génération se fiche d’un catalogage alphabétique ; elle évolue dans une sorte de hors-temps, quelque part entre une immémoriale connaissance innue et une modernité du monde effleurée sur le cadran de leur smartphone. Les profs sont soumis aux criants manques de moyens (dictionnaires datant de plus d’une décennie, cahiers d’exercices à la variété limitée), aux niveaux d’éducation très inférieurs aux âges représentés (difficulté de lecture, faible discernement des subtilités linguistiques) et à la lenteur des accomplissements ; les résidents de la réserve sont les figures discrètes d’une anonymisation programmée.

Le réalisateur éclaire cependant son verre pour nous ouvrir aux lueurs de la moitié pleine. La résilience des professeurs est toute aussi émouvante que leur volonté quotidienne d’être compris comme passeurs de positivité pour ces jeunes (le turbulent Aiden cache un jeune homme attentif à sa condition, conscient qu’une position stable dans la mine voisine lui offrirait les moyens de vivre une vie satisfaisante tout en gardant un étroit contact avec sa communauté ; Judeleine parvient à convaincre deux des filles de sa classe de leur potentiel et richesse intérieure). Les écoliers ouvrent leur confiance à des professeurs qu’ils savent hors de leur cadre naturel (Mohamed le Mauritanien qui s’embourbe en motoneige ; Yendouban le Togolais qui se fait peine à comprendre tous les rouages de la pêche à la truite).

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Si le long-métrage souffre de quelques longueurs (les scènes de chasse et pêche s’étirent inutilement), on apprécie qu’un cinéaste quitte les habituels espaces filmiques québécois pour nous ouvrir à de nouveaux regards. Lors d’une scène de reconstitution théâtrale où habitants et parents d’élèves sont conviés, les rôles s’interchangent : les nouveaux immigrants dans les habits des prêtres venus séparer les familles ; le personnel de l’école grimé en religieuses abusives ou réinterprétant les enfants arrachés à leur proches. Cette petite mise en scène pourrait paraître légère et innocente mais renvoie à la perpétuation du traitement abject réservé aux Premières Nations, des tragédies longtemps tues des pensionnats canadiens jusqu’à l’absence récurrente de la question autochtone à chaque échéance électorale, qu’elle soit provinciale ou fédérale. C’est le jeu constant d’un colonialisme qui n’a plus à dire son nom, qui place cupidement ses pions sur l’échiquier de l’isolement. Chaque geste que capture Guillaume Sylvestre, posé par ses enseignants pour guider chaque pas vers un possible tout en préservant l’identité innue, n’en est que plus admirable.

Matimekush, Réalisé par Guillaume Sylvestre. Avec Conrad André, Judeleine Duréna, Kalhid El Fadli, Yendoban Banipo… 1h27 (53min dans sa version disponible sur le site de Télé Québec).
Sorti le 2 mai 2025 au Québec.

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