[CRITIQUE] Bref.2 : « Je » est un autre

Et tout à coup, Bref.2 est apparu comme une évidence. Comme dirait “Je” (Kyan Khojandi) lorsqu’il réalise par une épiphanie sortie de nulle part que Billie (Laura Felpin), sa nouvelle coloc, est un amour possible : “C’était devant mes yeux depuis le début”. Consensus affolant, l’unanimité d’adjectifs dithyrambiques qui fusent dans toutes les voix s’élevant – sur les réseaux et ailleurs – pour célébrer la seconde partie de la série pensée il y a quatorze ans comme un one shot nous met face à une urgence. Ne pas regarder Bref.2, ce serait être ce/cette ringard·e aigri·e qui passe à côté du chef-d’œuvre du siècle. À défaut de saupoudrer leurs classiques pas si intemporels de glutamate de sodium et de nous faire croire que leurs refontes comportent de nouvelles saveurs – recette qui fonctionne, visiblement Dreamworks nous fait la même saloperie avec Dragons –, Disney a eu le nez creux en s’octroyant les droits de distribution de ces six épisodes qui éveillent tant de passions.

Disney+

Il faut dire que le jeu de dupes est parfait et explique aisément la glorification événementielle de cette seconde aventure. S’ils tronquent artificiellement le format court qui fait la signature de la série – on passe d’environ deux minutes à quarante –, les épisodes sont toujours dotés d’une écriture vive où toute la narration est basée sur le rythme. Ils restent un ensemble de sketches – d’où l’artificialité nommée auparavant – calqué sur le même modèle, avec un fin liant mais dont l’enchaînement crée l’effet de surprise comme un leitmotiv cadrant l’émotion du/de la spectateur·ice. Constamment sollicité·e, ce/cette dernier·e n’a plus qu’à se laisser porter et ne pas questionner ce qu’iel regarde, tout étant articulé autour de plusieurs cordes sensibles. Mais à la réflexion, a-t-on vraiment envie d’accompagner “Je” et sa clique dans une forme d’accomplissement personnel aussi normative, qui ne remet en cause aucun diktat et considère au contraire tout écart à un listing de règles précises comme un manquement à l’éthique commune ? Après cette série de nouvelles épreuves qui l’invitent à se remettre en question, le personnage principal cède à toutes les pressions sociales sans quoi il ne serait pas un adulte accompli : il crée son entreprise, il se marie, il fait un gosse.

On en revient à cette épiphanie amoureuse dont l’amorce se voudrait presque l’introduction du premier épisode, inévitable narratif sciemment pensé. Écrit comme un set up pay off, artifice auquel Khojandi est habitué puisqu’il l’utilise dans ses Seul en scène, la réapparition de Jean-Jacques (Jean-Paul Rouve), ce voisin qui écoute tout à travers les murs fins de l’appartement et intervient pour pousser les deux tourtereaux à la roucoulade ultime offre un nouveau point de vue. Autour de cet autre artifice habituel de la série qui joue sa surprise sur la potentielle intrusion d’un·e second·e narrateur·ice le temps d’une parenthèse, la mise en scène dévie, galvanise un·e spectateur·ice plus charmé par l’effet de style et l’émotion qu’il amène avec lui – le ton douceret et la bouille sympathique de Jean-Paul Rouve aidant – que par ce que cela induit. Malheureusement la création d’enjeux a un coût : Ben (Mikaël Alhawi), jusqu’alors meilleur ami, est relégué au rang d’antagoniste et seulement défini comme l’ex-toxique de Billie à qui aucune possibilité d’évolution n’est offerte pour accentuer celle de « Je ». Pire, l’amitié homme-femme est mise au placard alors qu’il y avait ici une belle construction de rapports, le rappel que la solitude est une forme de marginalisation et que si l’on ne s’inclut pas dans la société par sa productivité ou sa capacité reproductive – le réarmement démographique, nous dit Manu ? –, on ne sert à rien. Il ne manquerait plus que le SNU, mais Tibo Inshape s’est déjà chargé d’en faire la promo. Le pire, c’est que Kyan Khojandi n’a probablement pas conscience des schémas qu’il reproduit malgré lui. Sa glamourisation de l’entrepreneur qui ne compte pas ses heures est animée par la volonté de célébrer un “métier passion” qui donne une raison à “Je” de se lever le matin – ici, vendeur de jouets. L’amour nouveau, quant à lui, est montré avec naïveté comme une conséquence positive de l’évolution du personnage. Étrange coïncidence : quelques semaines plus tard sort en salles L’amour c’est surcoté, où la même Laura Felpin se mue à nouveau en intérêt amoureux d’un homme bardé de problèmes à régler. Moins discutable sur le plausible de la relation – amenée naturellement et plus ciment de l’évolution du personnage qu’accomplissement personnel valorisé comme un indispensable – mais tout aussi contraignant sur sa lourdeur, le film de Mourad Winter pose certains de ses effets d’écriture comme un miroir de Bref.2. Potes embarrassants, non-dits familiaux, fierté mal placée, deuil, les deux propositions se répondent.

Disney+

C’est surtout parce qu’il arrive à cueillir son public à de nombreux endroits que Bref.2 parvient à l’aveugler dans cette finalité à la morale plus que douteuse. Pour beaucoup, c’est la mort du père qui amène les premiers émois. Un gimmick plus qu’éculé mais qui fonctionne à merveille : après tout un épisode où “Je” tente d’instaurer le dialogue avec ce paternel qu’il considère responsable de tous ses échecs, c’est devant la tombe de ce dernier qu’il parvient à émettre les mots qui auraient permis de les mener à une écoute mutuelle, une réconciliation. On pourrait se laisser séduire par ce moment suspendu s’il ne donnait pas suite à un épisode d’une lourdeur insurmontable, censé accompagner la surprise du décès à coups d’une métaphore d’une bataille spatiale contre le cancer et d’un aparté “L’école des beaufs” interminable pour nous faire comprendre que les blagues de tonton cachent une souffrance. Comme les invité·es de son émission hot ones qui oublient de se rincer le gosier à la chantilly avant de se rendre compte, arrivé·es à la sauce Captain Lethal, que le palais est déjà cramé, l’écriture de Muschio et Khojandi confond effets et surenchère, toujours persuadés que la surprise fera constamment le boulot. 

La volonté de renouvellement est indéniable, on ne saurait dire que les deux scénaristes n’ont pas bossé leur copie, surtout que c’est dans l’autoréflexion constante qu’ils tentent d’axer leur angle : trouver une forme, la détourner, ré-utiliser des éléments déjà présents pour les amener vers un ailleurs. À ce titre, il y a bien un discours enfoui, utilisé pour jouer les miroirs avec la première saison mais qui dépasse largement le cadre de la série, qui se détache. Dans l’avant-dernier épisode, C’était sous mes yeux depuis le début, il est question de réinvoquer le film que Sarah (Alice David), l’ex de “Je”, a écrit en échappatoire de leur relation toxique. Initialement présenté comme une attaque personnelle par “Je”, nous avons accepté, souvent avec virulence, de traîner Sarah dans la boue à ses côtés dans un premier temps. Elle devenait ainsi ce personnage féminin sacrifié, rendu détestable au profit d’un autre à approuver – ici Marla (Bérangère Krief) –, archétype régulièrement au cœur des romcoms de tous bords et à qui il n’est jamais question d’offrir le contrechamp. Mais quand “Bref. J’ai revu le film” résonne, ce même contrechamp survient, nouvel effet de surprise cette fois-ci véritablement réussi : il ne s’agit plus de penser que “Je”, notre pauvre héros maltraité par ses conquêtes, y est décrit comme un connard fini, mais de comprendre qu’il l’est. La contradiction s’installe : quand un épisode plus tard, la série cabotine dans sa finalité, elle a pu le temps d’un instant être en phase avec le temps d’une époque qui accepte de questionner les acquis, de déboulonner les totems d’immunités tant au niveau de nos comportements à toujours interroger que des œuvres qui ont forgé nos imaginaires. Comme quoi on peut toujours tirer quelque chose des propositions les plus imparfaites. Que cette réflexion soit amenée par le biais du revisionnage d’un film permet un autre parallèle, strictement au niveau de l’art que l’on adore/décrie : tout peut, et même doit être sujet à de nouvelles lectures. À l’heure où les consensus enveniment les jugements hâtifs, le recul, la tentative de réhabilitation ou de reniement – car pourquoi pas ? – des œuvres dans nos constructions personnelles devient un exercice salutaire. Bref. On reverra les films.

Disney+

Bref.2, série de Bruno Muschio et Kyan Khojandi. Avec Bérangère Krief, Kyan Khojandi, Laura Felpin… 6 épisodes de 30 min

Disponible sur Disney+

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture