[CRITIQUE] Miséricorde : L’absolution aux problèmes.

Les petites routes sont sinueuses dans l’Aveyron natal d’Alain Guiraudie. Les premiers tournants sont d’abord bucoliques : une végétation dense et joliment marquée par l’automne, un charmant cadre naturel où l’on soupçonne à peine qu’un village puisse surgir, des maisons aux lourdes pierres. Puis, la succession des virages titille cette nausée qui n’osait dire son nom. La caméra-volant du réalisateur prend son temps dans ces longs lacets pour que la cinégénie de l’environnement puisse laisser place à la cinétose. Quand la voiture de Jérémie (Félix Kysyl) s’arrête une fois sa destination atteinte, le ton est posé. Miséricorde est une affaire de troubles où nos conflictuelles perceptions visuelles et sensorielles sont assujetties au malaise.

Jérémie revient dans un lieu cher à ses yeux. Le boulanger dont il fut apprenti dans sa jeunesse vient de mourir et son retour pour le triste événement lui font retrouver l’épouse du défunt, Martine (Catherine Frot), son fils Vincent (Jean-Baptiste Durand) désormais marié à Annie (Tatiana Spivakova) ainsi qu’un Walter (David Ayala) n’ayant qu’une vague réminiscence de ses interactions avec lui. Une communauté dont l’étroitesse des rues et les rares commerces trahissent une vie en maillage serré. Tout le monde se connaît, les chemins boisés et itinéraires routiers sont à tous familiers. Le tableau est à la fois réconfortant par sa coalescence et claustrophobique par ses côtoiements inévitables. Une installation qui permet à Guiraudie de serrer le cordage du drame à venir.

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Assailli par la jalousie et les doutes de Vincent sur ses intentions, particulièrement vis-à-vis de sa mère esseulée, le jeune homme commet l’irréparable lors d’une rixe forestière qui tourne mal et fait face à autant de questionnements de son nouvel entourage qu’à ses tourments intérieurs. Soupçons et culpabilité subséquentes à la disparition soudaine de Vincent ricochent entre les murs de petits salons, d’étroites cuisines, de salles de bains étriquées et de chambres n’ayant pas quitté les dimensions de l’enfance. La distribution du film est elle-même réduite à son minimum nécessaire. Le cercle des protagonistes déjà cités ne se complète que par un couple de gendarmes, le fils de Vincent et Annie rivé sur sa console de jeux, le corps sans vie et drapé de souvenirs du boulanger disparu et surtout la figure intrigante de l’abbé Griseul (Jacques Develay). Seule la scène d’enterrement voit circuler quelques figurants furtifs. Le choix d’épurer le récit sert de partition au montage de Jean-Christophe Hym, collaborateur d’Alain Guiraudie depuis L’inconnu du lac (2013). Le film est découpé en segments très marqués spatialement (le domicile de Martine, l’ancienne chambre de Vincent où dort Jérémie, la clairière où les confrontations – Vincent, le curé, les gendarmes – se succèdent, la maison de Walter) et la répétition de certains d’entre eux accentue la pesanteur des heures tournantes sur les ruminements psychologiques du personnage principal. À plusieurs reprises, Jérémie est réveillé dans la nuit par Vincent, par ses cauchemars, par le policier incarné par Sébastien Faglain, le cadran du réveil en arrière-plan diffusant sa teinte bleutée dans l’obscurité, menace sur les inquiétudes de l’ancien apprenti quant à l’heure à laquelle le glas des évidences sonnera pour lui.

Guiraudie nous dirige cependant au-delà d’une narration classique dans laquelle un individu ayant perpétré un crime à la suite d’une excessive réaction défensive tenterait d’échapper à la justice et à la suspicion des proches de la victime. La question de la culpabilité est assez vite réglée. Nous, spectateur·ices, savons Jérémie coupable. Martine, qui ne verse de larmes ni pour le décès de son mari, ni pour l’éventuelle permanence de l’absence de son fils ne semble jamais vraiment dupe. Questionnant le jeune homme sur ses relations avec Vincent et sur rencontres répétées avec l’abbé Griseul, ne cherche-t-elle pas d’abord à conforter sa perception des rapports que Jérémie a jadis entretenu avec son époux ? (« Tu l’aimes toujours » lui dit-elle dans une forme mi-interrogative mi-affirmative). Quant au curé du village, peu de temps lui est nécessaire pour acculer le criminel. Non, cela dit, pour que le couperet d’un tribunal vienne trancher le mensonge du fautif. Griseul pointe autant son doigt vers le criminel que vers sa propre personne et par extension, vers nous tous. Deux scènes pivots, l’une sur les hauteurs d’un massif aveyronnais, l’autre de confessionnal, soulignent superbement l’ambiguïté du dilemme.

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Au bord d’un précipice où toute la majesté des reliefs des alentours de Millau est sublimée, grand air soufflé par la vie et vertige nourrit par la mort mêlés, Jérémie soupèse l’idée d’en finir en allant fracasser son corps sur les rochers. L’abbé surgit pour le convaincre de l’inutilité du geste. Sa mort ne raviverait pas l’âme disparue de Vincent, et n’apporterait de réconfort à quiconque. Et celle-ci laisserait surtout l’homme d’église seul, incapable de perpétuer son désir, dusse-t-il rester chaste, pour celui qui depuis son arrivée agite visiblement ses pensées (il suffit de quelques regards dirigés vers Jérémie lors de leurs premières interactions pour le comprendre). En sauvant Jérémie, en souhaitant apaiser le trouble et délivrer des maux, l’abbé alimente sa constante soumission à la tentation. Un geste d’amour et d’appropriation qui possède l’écorce d’un acte éminemment catholique (le miséricordieux applique son enseignement chrétien) tout en étant traversé par une sève indéniablement transgressive pour sa fonction (l’attirance charnelle d’un homme pour un autre, la préservation d’un bonheur personnel masqué par la compassion). L’abbé dépasse les limites d’un Gemini Cricket libidineux apparaissant dans un cadre forestier ou montagneux pour agiter la morale déjà secouée de Jérémie. Il est l’écho des fausses perceptions qui caractérisent cette poignée de protagonistes. Jérémie s’attarde trop longtemps sur le corps allongé du boulanger décédé et sur une photo de plage où le corps athlétique de son ancien patron exulte pour que ses sentiments ne se soient limités à un amour filial. Vincent prolonge trop ses corps-à-corps colériques avec Jérémie et laisse trop longuement sa main sur le torse de celui qui occupe désormais le lit de sa chambre de jeunesse pour que son comportement soit uniquement motivé par la jalousie d’un fils substitué au cours de ses visites matinales. Martine est trop sereine dans les dramatiques circonstances que sont les disparitions successives de son mari et de son fils pour ne ressentir qu’une simple sympathie consolatrice envers Jérémie. Tout est faux-semblants et dissimulation. Le gendarme n’est-il qu’à la recherche du coupable lorsqu’il pénètre les nuits du suspect ou est-il l’œil voyeur scrutant l’interdit ? Vincent se rendait-il régulièrement dans l’antre de Walter par simple amitié ou le lien qui les unissait était-il menacé par la concurrence du nouveau venu ?

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Le désordre ambiant de la maison du vieux garçon débraillé qu’est Walter où la vaisselle s’empile, où les vêtements sont éparpillés pêle-mêle sur le lit, laisse si peu de place pour circuler que les corps ne peuvent que se frôler. Guiraudie construit ses intérieurs comme d’étroites cellules obligeant à la proximité. Autour de la petite table de Martine, c’est pratiquement l’entièreté du casting qui se confine. L’alcool en est le liant social. Le pastis est une ponctuation aux conversations où le coupable et l’abbé ajoutent de nouvelles couleurs à leur maquillage mensonger. Le whiskey soulage les insomnies et gradue l’intimité entre Martine et celui qu’elle accueille (jusqu’à entrer avec aisance dans une salle de bain où grand corps nu dans une petite baignoire, c’est Jérémie qui devient la proie des intentions – Guiraudie ajuste ses échelles de perception). Jérémie manifeste ses envies par l’assimilation vestimentaire. Il enfile les sous-vêtements de Walter pour forcer le contact. Il demande à revêtir ceux du mari de Martine pour la mémoire de corps ayant sans doute brûlé du même feu. Il n’est pas simplement question d’homosexualité refoulée réverbérée d’un personnage à l’autre. Il s’agit d’attraction cachée derrière la colère (Vincent envers Jérémie), d’amour possessif caché derrière la foi (Griseul pour Jérémie), de provocation visant à faire ressortir la nature d’un homme qu’un village met au ban (Jérémie envers un Walter vivant en quasi-ermite et en semi-marginal).

L’abbé est au cœur de la dynamique de travestissement et substitution mise en place par le cinéaste. Dans la scène du confessionnal, les rôles sont inversés. Le placard grillagé où se gardent les secrets des pieux est habituellement source de pénitence, de soulagement verbal en attente d’écoute et de sanction divine. J’avoue mes crimes dans l’espoir que Dieu puisse me pardonner. Ici, avec Jérémie à la place du confesseur et Griseul à la place du confessé, Dieu tiendra miséricorde si mes crimes sont tus. Le curé, en confirmant qu’il ne dénoncera pas le garçon, se met (littéralement comme figurativement) du mauvais côté de la foi traditionnelle. La miséricorde du prêtre si chère aux principes de sa religion s’argumente en la capacité des hommes à vivre en état de permanents coupables apathiques face aux guerres et catastrophes dont ils sont collectivement responsables mais qui ne les empêchent de s’épanouir au quotidien. C’est tout ce que Griseul cherche : Vivre son désir au même pallier que sa foi.

Si ce désir n’est pas suffisamment clair par les mots, certaines réactions physiques parleront d’elles-mêmes. Tout près d’être confondu par l’un des gendarmes, Griseul conduit Jérémie dans son lit pour solidifier son alibi. Dans l’image incongrue d’un curé qui sort des draps pour se révéler nu comme un ver au policier venu les surprendre, il n’y a pas qu’une simple intention provocante, il y a l’appétence inhibée pour le charnel, l’aveu brutal et ostentatoire d’une envie physique. Il y a la réprimande ultime d’un dogme qui s’évertue à amputer le spirituel de l’organique. Le sexe tendu de l’abbé est un outrage pour la pudeur promue du catholicisme mais surtout une manière directe et implacable de ramener la religion vers ceux qui l’incarnent. Derrière la soutane, voile unicolore de conservatisme, il y a l’homme Griseul. Au risque de provoquer l’hilarité du public, Guiraudie offre à son personnage une occasion d’afficher bien droit son besoin de répondre à l’appel du corps.

Miséricorde est aussi un film authentiquement automnal. La pluie y est drue et bruyante, les feuilles tombées au sol craquent sous les pas, la froideur progressive du climat est palpable. La nature a beau servir de lieu d’enfouissement, elle ne triche pas. La vérité du naturel est le contre-champ constant de l’artificialité sociale. En forêt se cherchent les rencontres, se battent les hommes et se cachent les morts. Quand les morilles commencent à pousser à la surface de la sépulture improvisée de Vincent, la vie éclot là-même où elle a tantôt disparu. Il y a l’ironie de la morphologie phallique des champignons, mais également la manifestation physique de la culpabilité de Jérémie. Guiraudie s’attarde en un insistant plan rapproché sur le visage de Félix Kysyl mastiquant l’omelette préparée par Griseul avec ces mêmes champignons. Le christianisme est une question de corps absorbé. L’abbé propose ici une macabre eucharistie dont la déglutition est douloureuse.

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Le long-métrage s’amuse de la malléabilité de la morale. On en sort intrigué, circonspect. La répétition des scènes (les deux affrontements de Vincent et Jérémie, les rencontres dans la forêt, les questionnements dans la cuisine de Martine, les visites chez Walter) déroutent mais Guiraudie en est conscient, les sinueux virages de l’introduction nous avaient déjà prévenus. Les richesses du film se distillent longuement après une scène finale dans laquelle Martine ajoute un degré supplémentaire de transgression en acceptant de tenir la main de Jérémie venu la rejoindre sous les draps. La figure maternelle que semblait incarner Catherine Frot, qui manipule magnifiquement les ambiguïtés de son personnage, devient une source de réconfort charnel. L’intense interprétation de Félix Kysyl souligne les multiples dimensions de Jérémie. On le rencontre endeuillé et compatissant, nostalgique de son passé au village, on le voit ensuite fin provocateur du désir des autres, de Vincent à Walter et de Griseul à Martine, on le découvre meurtrier engoncé dans ses alibis invraisemblables. Kysyl possède un mélange de vulnérabilité et de machiavélisme qui nous fait constamment douter de ses intentions. Jacques Develay excelle dans un rôle complexe dont l’habit laissait supposer un baromètre moral. Mais Guiraudie bouscule cette morale au sein même d’une institution qui la préconise. Le geste de miséricorde, de pardon, est conduit par une volonté d’appropriation. En déplaçant le corps de Vincent enseveli au pied d’un majestueux arbre aux courbes fantastiques jusqu’au cimetière du village, Griseul relocalise du même coup les personnages du film : son propre désir est sauf, Martine et Jérémie peuvent unir leurs envies, les visites à Walter peuvent se perpétuer, les gendarmes peuvent se contenter de l’amour illicite du prêtre, Jérémie peut demeurer sans crainte au village. Reposées les consciences, heureux les miséricordieux.

Miséricorde, Écrit et réalisé par Alain Guiraudie. Avec Félix Kysyl, Catherine Frot, Jacques Develay… 1h42.
Sorti en France le 16 octobre 2024

Présenté au festival Image + Nation de Montréal

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