Difficile d’imaginer exemple plus sclérosé et archétypal que le film de Noël. Encore plus difficile de ne pas voir en cette fête populaire chrétienne une opportunité pour l’industrie culturelle de régulièrement marteler la diffusion de valeurs communes standardisées. Famille, partage, amour, flot surabondant d’émotions positives qui représentent « l’esprit de Noël », celui où il n’est plus l’heure de repenser à ses problèmes. Cette mythification n’est-elle pas un moyen d’aseptiser les consciences et mettre sur le bas-côté son aspect consumériste ainsi que les marges réticentes ou incapables de célébrer la tradition matériellement ou socialement ? Par ce biais, Noël est pour beaucoup d’artistes un cadre idéal pour raconter une contre-histoire (Eyes wide shut de Stanley Kubrick, Tokyo godfathers de Satoshi Kon) ou se délecter de l’explosion des poncifs de ces traditions en son sein (Black Christmas de Bob Clark). Parmi tant d’aspects que peut représenter ce terrain thématique, Noël à Miller’s Point choisit une structure très propice à son contexte, un éparpillement, presque un voyage qui rassemble toutes les approches existentielles de cette fête.
Noël à Miller’s Point sur le papier ne raconte pas grand-chose d’autre qu’un soir de Noël dans une grande famille modeste de Long Island, et c’est bien comme tel qu’il faut le considérer. L’intérêt réside comme souvent dans l’approche du réalisateur de Ham on rye (2019) : une mise en scène éparse et composite. On aurait bien du mal à attribuer au récit un « personnage principal » tant la caméra scrute avec un intérêt similaire toute parcelle d’individu qui colore la maison et ce avec un rythme à la fois effervescent et lancinant. Malgré le passage successif d’un groupe à l’autre, on s’y attarde et on s’enivre de l’atmosphère qui émane des situations parfois incongrues et des conversations sans importance. La caméra serpente partout au sein du logement, dans le garage, le salon, le sous-sol, les toilettes pour voir ce qu’il s’y passe, ce qu’on s’y raconte… Finalement c’est elle, la caméra, le vrai protagoniste du récit, adoptant un point de vue communicatif allant d’individu en individu comme chacun pourrait le faire lors d’un rendez-vous de famille.
Ce qui intéresse Tyler Taormina n’est certainement pas l’irruption d’un récit particulier : Noël à Miller’s Point n’est vraiment qu’un réveillon comme il peut s’en produire des milliers d’autres dans le monde. La véritable beauté du film émane de la reconstitution affective de chaque membre familial. La matriarche qui regarde mélancoliquement sa famille depuis son fauteuil, ses enfants qui se réunissent pour savoir s’il faut l’envoyer en maison de retraite ou non, les jeunes qui vivent leurs propres aventures dans le sous-sol, un oncle qui écrit un livre en secret… Chaque individu possède une singularité hors-pair accentuant l’empathie que le réalisateur leur accorde, ce dernier les filmant sans jamais les juger ou les réduire à un quelconque statut, ils évoluent conjointement mais ne sont jamais dépourvus d’individualité. La méticulosité du montage place adultes et enfants, marginaux et entrepreneurs sur une même échelle d’importance dans le grand maelstrom des retrouvailles, ce qui apparait particulièrement marquant lors des scènes de rassemblement général, l’ouverture des cadeaux où les interactions se dupliquent (les petits jouent avec leur nouvelle acquisition autant que les parents) ou le dîner où toutes les voix se mélangent jusqu’à ce qu’on ne puisse parfois plus les discerner. Il y a tant de personnages qu’on aurait bien peine à retrouver qui est où dans l’arbre généalogique. Peu importe, seule compte la présence et la proximité sentimentale qui en découle.

Quand la seconde partie du film intervient, il serait tentant de penser que ce rythme va s’interrompre au profit d’une dramaturgie plus standardisée. Deux des adolescentes, s’ennuyant éperdument, quittent la maison pour aller rejoindre leurs amis et passer un réveillon entre jeunes dans un fast-food local, puis aux abords de la ville. Mais la fugue n’annihile aucunement cet engouement empathique. Elle le renforce au contraire en proposant une extension de son dispositif par l’ajout à la narration d’autres portraits qui téléportent le film dans une dimension parallèle : c’est toujours un réveillon de Noël mais à la manière des adolescents, rien ne change mais tout change. On ne connaît encore personne et pourtant chacun se démarque de la même manière que dans la première partie par une attention toute particulière portée aux rapports, aux échanges et aux gestes. Le film respire. Lynn (Elsie Fisher), employée au restaurant où se rendent les ados, a beau ne rester que très peu de temps à l’écran, la relation qu’on la voit entretenir subrepticement avec Michelle (Francesca Scorsese) suffit à lui conférer une humanité débordante, qui l’inscrit immédiatement au cœur du raisonnement.
Le cinéaste considère Noël selon son prisme le plus fantastique, le triomphe du bon sentiment. Ce qui peut rapidement tourner à la mièvrerie devient subitement tangible dans l’épaisseur organique de ses représentations. Le plan qui ouvre le film n’est pas consacré aux adultes ni aux adolescents mais à trois gaillards qui fument dans le froid au milieu d’un cimetière. Ces trois compagnons dont les adolescents se moquent au chaud dans leur voiture (les traitant de losers ou bons à rien) sont pourtant le centre névralgique du récit. Vers la fin du film, l’un d’eux (incarné par Sawyer Avery Spielberg) se rappelle ses anciens camarades de lycée et une promesse comme quoi ils devaient se revoir dix ans plus tard, tout en « espérant sincèrement qu’ils aillent bien. » Noël dès lors devient presque un prétexte pour permettre à Taormina de dévier son dispositif vers les déclassés sans s’éloigner de ce qu’il a montré précédemment, rendant ainsi chaque Noël complémentaire et non opposés. Si les trois garçons ouvrent le long-métrage, c’est parce que l’enjeu du regard opéré par le film tient à leur figure : des gens raillés qui ont pourtant la même histoire que les individus de la maison. Noël est ce rappel humaniste que peu importe qui le fête, où quand et comment, les silhouettes extérieures aux festivités sont aussi celles d’êtres humains.
Toute cette succession d’inspections des individualités dans leur espace entraîne une lecture de l’évocation. Il n’est pas anodin que Tyler Taormina, ayant grandi à Long Island, ait perpétré avec ce film un acte mémoriel empreint d’une nostalgie enivrante. Tout semble n’être qu’un lointain souvenir, une série de bonds dans le temps ramenant la mémoire à sa logique communicative : ces moments qu’on a tous, d’une certaine manière, un peu vécus. Le panorama s’illustre jusque dans les rémanences les plus intimes, à l’image de cette scène où chaque adolescent choisit un ou une partenaire pour s’engouffrer avec dans une voiture et faire ce qu’ils ont envie de faire, simplement s’allonger, s’embrasser, rire ou ne rien faire. La mélancolie s’immisce doucement au fur et à mesure que le film avance et donc que le réveillon s’achève, avec comme point d’orgue le retour final d’Emily (Matilda Fleming) chez elle après sa fugue. Tout le monde est parti dormir et c’est le vide qui domine dans le logis, le seul debout est un éternel insomniaque qui s’évertue au piano, le sol est jonché de serviettes, de décorations. Le petit chien dort dans son petit lit, Noël est fini pour lui aussi qui aura bien pu profiter de la nourriture et de la présence incongrue d’un autre animal qu’il aura aperçu par la fenêtre. Cette soirée n’est hélas pas éternelle.

En ce sens, Noël à Miller’s Point se révèle être un pur film d’écosystème à la manière d’un Jacques Tati, partageant les collectivités pour mieux en faire ressortir les individualités, perpétuant un réalisme palpable qui ne s’épuise jamais. Lorsque les adolescents attendent devant une épicerie que deux de leurs camarades soient partis filouter le vendeur pour lui prendre des bières, l’une d’entre elles s’exclame un simple « I love you guys » des plus sincères. Au milieu de l’entremêlement de situations, relations et personnages, il ne faut finalement pas aller plus loin : affirmer son existence et surtout celle des autres dans la plus profonde logique de Noël, tout est l’intérêt de l’exercice esthétique du cinéaste qui réussit à communiquer l’énergie palpitante de la période des fêtes sans aseptiser le sensible des réalités matérielles éparses.
Nöel à Miller’s Point, de Tyler Taormina. Écrit par Eric Berger et Tyler Taormina. Avec Matilda Fleming, Francesca Scorsese, Michael Cera… 1h46.
Sorti 11 décembre 2024